Agents cancérogènes

La signification souvent oubliée de la classification de l’OMS

par Jean-Paul Krivine - SPS n°320, avril 2017

Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) est une agence dépendant de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ayant pour objectif la promotion de la collaboration internationale dans la recherche sur le cancer. Dans ce cadre, le CIRC établit des monographies précisant la cancérogénicité de certaines substances chimiques (naturelles ou de synthèse) ou de situations particulières (liées à une condition ou une profession par exemple). Au 26 janvier 2017, 998 étaient ainsi répertoriées. Elles sont réparties dans plusieurs groupes :

  • Groupe 1 : l’agent est un cancérogène certain pour l’Homme (119 agents) ;
  • Groupe 2A : l’agent est probablement cancérogène pour l’Homme (81 agents) ;
  • Groupe 2B : l’agent est possiblement cancérogène pour l’Homme (292 agents) ;
  • Groupe 3 : l’agent est inclassable quant à sa cancérogénicité pour l’Homme (505 agents).

Il existe un groupe 4 (agent probablement pas cancérogène pour l’homme) qui n’a été utilisé qu’une fois. Parmi les cancérogènes certains (Groupe 1), on trouve, par exemple, la viande transformée (charcuterie), les boissons alcoolisées, le tabac, le poisson salé à la mode chinoise, les poussières de cuir ou de bois, la noix d’arec ou encore les gaz d’échappement des moteurs diesel. Parmi les cancérigènes probables (Groupe 2B), on trouve la viande rouge, les gaz d’échappement des moteurs à essence, le maté brûlant ou le travail de nuit1.

Le CIRC précise explicitement que sa classification « indique le degré de certitude des indications selon lesquelles un agent peut provoquer le cancer (techniquement appelé “danger”), mais ne mesure pas la probabilité qu’un cancer surviendra (techniquement appelé “risque”) en raison de l’exposition à l’agent »2.

Cette distinction est malheureusement trop souvent oubliée par ceux qui, par ignorance ou à dessein, invoquent le principe de précaution à tout propos. Connaître un degré de certitude sur le caractère cancérogène d’un agent (le danger) ne dit absolument rien sur le niveau de risque de cancer pour les humains exposés. En effet, les caractéristiques de l’exposition réelle des personnes doivent être prises en compte, notamment son niveau et sa durée. Une politique de santé publique qui viserait à interdire tous les produits ayant un effet cancérogène avéré ou probable (existence d’un danger) aurait peu de sens et serait, en pratique, peu applicable. Mais on peut chercher à réduire les expositions (prise en compte du risque) en fonction des expositions rencontrées dans la réalité.

Ainsi, le rayonnement solaire est classé cancérogène certain, mais on voit difficilement comment le supprimer. Ne pas trop s’exposer en plein soleil l’été et s’enduire de crème protectrice quand nécessaire relève d’une bonne gestion du risque. Le radon est, lui aussi, un cancérogène certain. C’est un gaz radioactif d’origine naturelle généralement présent dans les sous-sols granitiques. On le retrouve en particulier en Bretagne, en Corse, dans les Vosges ou dans le Massif central. Faudrait-il évacuer toute les maisons installées dans ces régions ? Là encore, c’est une politique de gestion du risque qui est mise en œuvre. Le niveau de radon dans les maisons dépendant de l’isolation et de la ventilation, l’État recommande la réalisation de travaux3 (pour lesquels il propose des aides) lorsque les résultats du dosimètre laissent apparaître une concentration en radon supérieure à 300 becquerels par m3. La viande rouge ou la viande transformée ne posent problème qu’à partir de certains niveaux de consommation.

Les champs électromagnétiques de la téléphonie mobile ont été classés parmi les cancérigènes possibles (Groupe 2B). Cette décision a été utilisée à des fins partisanes, oubliant que le CIRC n’a fait qu’exprimer un niveau de certitude sur un danger possible pour lequel il estime souhaitable d’apporter des preuves avant d’affirmer une cancérogénicité éventuelle, et oubliant surtout que toutes les études en termes de risques aux expositions rencontrées sont négatives4.

Le glyphosate, la substance active de l’herbicide Roundup, occupe aussi une grande place médiatique. Sa récente classification par le CIRC parmi les cancérogènes probables (groupe 2A) a été contestée à la fois par l’EFSA(l’agence européenne pour la sécurité alimentaire)5, par le JMPR (l’agence d’évaluation conjointe de la FAO et de l’OMS dédiée aux analyses de risque des résidus de pesticides)6 et par l’EPA (l’agence états-unienne de protection de l’environnement)7 qui, toutes, indiquent une cancérogénicité improbable. Encore une fois, la polémique s’est construite en mélangeant danger, niveau de preuve et risque.

Mis en ligne le 2 juillet 2017
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