David Bohm et les rapports entre science, politique et philosophie

par Jean Bricmont - SPS n°317, juillet 2016

En 1952, David Bohm publia deux articles dans The Physical Review présentant en détail ce que nous appellerons la théorie de de Broglie-Bohm, parce qu’il complétait, dans ces articles, l’idée de l’onde-pilote introduite par de Broglie avant 1927. Cette théorie résout la fameuse « dualité onde-particule » d’une façon très naturelle : les particules quantiques sont bien des particules et ont bien des trajectoires mais celles-ci sont guidées par des ondes dont l’évolution est déterminée par l’équation de Schrödinger. Dans cette théorie, nul besoin de faire intervenir un « observateur » extérieur au système physique comme c’est le cas dans les présentations habituelles de la physique quantique (ce qu’on appelle parfois l’interprétation de Copenhague, du nom de la ville où travaillait Niels Bohr). De plus, la théorie est parfaitement déterministe, contrairement à l’idée répandue selon laquelle la physique quantique aurait prouvé l’existence d’un « hasard intrinsèque » dans la Nature. Néanmoins, étant donné qu’il est impossible d’expliquer cette théorie en quelques pages, nous nous intéresserons ici principalement à la vie de Bohm et à la réaction de la communauté scientifique face à ses travaux1.

En effet, en qui concerne Bohm, la petite histoire des sciences est imbriquée dans la (grande) histoire des événements politiques, en particulier de la guerre froide. Pendant quelques mois, durant les années 1942-43, Bohm a été membre du Parti communiste américain, à une époque où les États-Unis et l’Union Soviétique étaient alliés. Il avait quitté le Parti parce qu’il trouvait les réunions ennuyeuses mais, pendant toute sa vie, il a gardé un grand intérêt pour la philosophie marxiste, principalement pour la dialectique. De plus, dans le cadre de son doctorat, Bohm avait travaillé au Radiation Laboratory de l’Université de Berkeley, sous la supervision de Robert Oppenheimer, l’initiateur du Projet Manhattan. Cela, combiné à ses sympathies communistes, fut la source des ennuis que Bohm rencontra plus tard.

En 1946, après l’obtention de son doctorat, il fut engagé par l’Université de Princeton. En mai 1949, il fut appelé par la House Committee on Un-American Activities (« Commission de la Chambre sur les activités non-américaines » ou « anti-américaines ») pour témoigner contre certains de ses anciens collègues suspectés d’espionnage pro-soviétique. Il refusa de témoigner (Einstein l’avait encouragé à refuser mais l’avait averti que cela pouvait le mener en prison) et se justifia en invoquant le cinquième amendement de la constitution des États-Unis (contre l’auto-incrimination). À cause de cela, il fut inculpé pour outrage au Congrès, une accusation dont il fut innocenté en mai 1951.

Néanmoins, après cette inculpation, l’Université de Princeton suspendit Bohm de toutes ses fonctions professorales et lui interdit de mettre les pieds sur le campus (tout en maintenant le paiement de son salaire). Même lorsqu’il fut lavé de ces accusations, l’Université refusa de renouveler son contrat, et il lui fut impossible de retrouver un emploi aux États-Unis. Il partit pour le Brésil où l’Université de Sao Paulo lui offrit un poste. Il fut ensuite privé de son passeport américain (qu’il ne pouvait récupérer que s’il retournait aux États-Unis) et dut obtenir la citoyenneté brésilienne pour pouvoir voyager et aller à Technion (Israël Institute of Technology), en 1955. En 1957, il se rendit en Angleterre où il fut finalement nommé professeur de physique théorique au Birkbeck College (Université de Londres). Bien que reconnu par ses pairs pour des travaux autres que ceux discutés ici, il ne fut élu membre de la Royal Society qu’en 1990, à l’âge de 72 ans, et mourut deux ans plus tard.

Le physicien Max Dresden, qui avait lu les articles de Bohm et visité le groupe d’Oppenheimer à l’Institute for Advanced Study de Princeton, témoigne de la virulence des réactions à l’égard de Bohm, accusé d’être un « compagnon de route » (des communistes) et un traître. Sa théorie était considérée comme du « déviationnisme juvénile » et Oppenheimer suggérait même que « si nous ne pouvons pas réfuter Bohm, nous devons nous entendre pour l’ignorer »2.

Un autre physicien, John Clauser, qui a beaucoup contribué à l’étude de la non-localité quantique, souligne que l’atmosphère de la guerre froide a créé un climat de stigmatisation généralisé : Bohm ne pouvait pas être pris au sérieux parce qu’il était communiste, mais d’autres critiques de l’orthodoxie, comme de Broglie, Einstein et Schrödinger étaient ignorés parce que déclarés « séniles ». Le climat ainsi engendré empêchait toute recherche et tout questionnement concernant les fondements de la théorie quantique3 et souvent les étudiants étaient encore plus virulents que leurs professeurs dans la chasse aux « dissidents »4. Clauser pense que c’est lors de l’opposition à la guerre du Vietnam que les mentalités ont commencé à changer ; lui-même se décrit comme étant alors « un jeune étudiant vivant dans cette époque de pensée révolutionnaire, et qu’il voulait naturellement ébranler le monde », ce qui l’a effectivement mené à des découvertes importantes [5].

Un autre aspect qui vaut la peine d’être souligné, c’est que le physicien belge Léon Rosenfeld, qui était un des défenseurs les plus farouches de l’orthodoxie et un des adversaires les plus déterminés de Bohm, était lui aussi marxiste et lui aussi fasciné par la dialectique5. Le problème est que Rosenfeld et Bohm donnaient au mot « dialectique » deux sens très différents : pour Rosenfeld, l’abandon du déterminisme (voir par exemple [6]) et pour Bohm une vision plus ou moins holiste de l’Univers6.

Il y a deux leçons que l’on peut tirer de cette histoire. D’une part, la politique et l’idéologie jouent un rôle en science, même s’il est difficile de le jauger. Personne ne sait ce que serait devenue la théorie de de Broglie-Bohm si Bohm avait pu rester aux États-Unis, y défendre ses idées, et ne pas être déconsidéré pour des raisons en partie non-scientifiques. Ceci doit nous inciter à séparer au maximum science et politique, tout en étant conscient que, dans la réalité, ce n’est pas toujours le cas.

L’autre leçon, c’est que des idées philosophiques vagues, comme la dialectique, qui peuvent certes jouer un rôle d’inspiration (c’était sûrement le cas pour Bohm) ne devraient pas intervenir comme argument dans les discussions scientifiques, vu que la même notion peut « justifier » des théories très différentes, comme les cas de Rosenfeld et Bohm le montrent.

Références

[1] D. Albert, « Bohm’s alternative to quantum mechanics  », Scientific American, 270, May 1994.
[2] D. Albert, Quantum Mechanics and Experience, Harvard University Press, Cambridge, 1992.
[3] Jean Bricmont, Making Sense of Quantum Mechanics, Springer, Berlin, 2016.
[4] D. Peat : Infinite Potential : The Life and Times of David Bohm, Basic Books, New York, 1997.
[5] J.F. Clauser, « Early history of Bell’s theorem ». In : Quantum [Un]speakables : From Bell to Quantum Information, R.A. Bertlmann and A. Zeilinger (eds), Springer, Berlin, 2002.
[6] L. Rosenfeld, «  L’évidence de la complémentarité  ». In : Louis de Broglie, Physicien et penseur, André George (éd.), Albin Michel, Paris, 1953.

1 Pour des exposés relativement élémentaires de la théorie de de Broglie-Bohm, voir [1], pp. 32-39, [2] et mon propre livre [3].

2 Pour la vie de Bohm et le témoignage de Dresden, voir [4].

3 J’ai connu, à l’époque où j’étais étudiant, un climat semblable, dans un contexte très différent de celui de Clauser. Un des enseignants dans mon université répondait aux questions sur la mécanique quantique par un : « Bohr a tout expliqué », mais sans dire comment il l’avait fait.

4 Cette expression vient du titre de l’ouvrage de O. Freire : The Quantum Dissidents : Rebuilding the Foundations of Quantum Mechanics (1950-1990), Springer, Berlin, 2015.

5 Le physicien Wolgang Pauli appelait Rosenfeld « la racine carrée du produit de Trotsky par Bohr  ».

6 Vision qui a un certain fondement dans la théorie quantique, à cause de son caractère non-local. Néanmoins, ce caractère ne justifie nullement les extrapolations pseudo-scientifiques qui en sont parfois tirées. Le fait que Bohm se soit rapproché du « gourou » indien Jiddu Krishnamurti, bien après 1952, n’a pas amélioré son image dans la communauté scientifique. Ce rapprochement est peut-être dû à son isolement scientifique, ou encore à son « holisme ». Sur Bohm et Krishnamurti, voir [4].

Mis en ligne le 12 novembre 2016
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