Chromothérapie : toutes les couleurs de la fausse science

par Sébastien Point - SPS n° 312, avril 2015

La chromothérapie1 est une pseudo-médecine basée sur une approche holistique dont le discours, mêlant concepts ésotériques et jargon scientifique, nous promet que l’utilisation de lumière colorée peut nous guérir d’« à peu près n’importe quel type de problème » [1]. Bien que certains de ses promoteurs la décrivent comme « une méthode scientifique qui permet d’utiliser de façon rationnelle les rayonnements colorés » [2], la chromothérapie n’est pas une discipline scientifique ni médicale, et, par conséquent, de nombreuses variantes sont susceptibles d’être rencontrées, en particulier en naviguant sur le Net. Petit condensé.

La couleur maltraitée…

La chromothérapie utilise les effets supposés bénéfiques des couleurs sur le corps et l’esprit. Les couleurs « thérapeutiques » sont généralement au nombre de 12 (voir tableau) et obéissent à « une symbolique universelle en résonance avec la nature, les processus universels de la vie et l’inconscient le plus profond commun à toute l’espèce humaine » [3]. Nous lirions avec intérêt une étude scientifique digne de ce nom mettant en évidence la symbolique universelle des couleurs en résonance avec la nature… Mais taper les mots-clés « chromotherapy » ou « color therapy » dans la base bibliographique de Alternative Therapies in Health and Medicine, revue spécialisée dans la publication des travaux d’évaluation des médecines alternatives, ne permet pas de trouver le moindre article de recherche médicale traitant de chromothérapie. Et sur PubMed, principal moteur de recherche bibliographique en biologie et médecine, les quelques articles traitant du sujet sont souvent englués dans des concepts ésotériques comme la mémoire de l’eau ou l’aura électromagnétique [4, 5] et leur lecture est un vrai exercice de patience… Concernant les informations proposées par les sites des chromothérapeutes, on notera d’emblée qu’elles ne permettent pas de dégager une définition rigoureuse des douze couleurs supposées bénéfiques, définition qui pourrait se faire pourtant par le biais d’une valeur de longueur d’onde pour des couleurs spectrales ou par la description de la composition spectrale dans le cas d’un rayonnement polychromatique. Sans cette rigueur dans la définition des couleurs, il paraît bien difficile d’établir un protocole reproductible, le physicien pouvant avoir des difficultés à appréhender la couleur « citron » par exemple…

Les douze « couleurs thérapeutiques » et leur interprétation

Source : www.Naturamedic.com

Le plus souvent, les chromothérapeutes affirment utiliser, pour créer leur palette de couleurs, des sources de lumière blanche pour rétroéclairer des filtres colorés. Mais le terme « lumière blanche » recouvre plusieurs réalités technologiques. On peut obtenir une lumière blanche avec des lampes incandescentes, des lampes fluorescentes, des LEDs, des lampes aux halogénures métalliques, des lampes au xénon ou encore des lampes au mercure haute pression, dont les spectres sont tous très différents. Pour un même filtre coloré, la couleur finale produite sera différente selon la source utilisée. Or, l’examen des matériels de chromothérapie proposés sur les sites marchands montre une diversité des sources de lumière utilisées, sans aucune indication de puissance, de composition spectrale, de teinte [7]. Blanc c’est blanc… Cette absence de rigueur dans la définition des couleurs et des sources de lumière suffit à elle seule à disqualifier la chromothérapie.

Des mécanismes biologiques fantaisistes…

Ces couleurs mal définies auraient pourtant des actions thérapeutiques spécifiques sur le corps et sur l’esprit grâce à un protocole de traitement des patients hautement « scientifique » : la lumière colorée est projetée sur la partie souffrante du sujet ou vers des points d’acupuncture et les thérapeutes percevraient sur la peau du sujet « un léger frissonnement sous le rayonnement lumineux, comme si la zone souffrante du corps était ou bien stimulée ou bien apaisée par le phénomène de la couleur » [1]. Inutile de préciser à nos lecteurs aguerris qu’aucun mécanisme biologique qui permettrait aux parties souffrantes de « voir » la couleur n’est scientifiquement décrit. Dans une variante de la thérapie, la chromatothérapie® lumineuse, largement inspirée par la médecine chinoise, les couleurs sont associées à des énergies climatiques intérieures au corps humain (la chaleur, le froid, l’humidité, la sécheresse, le vent) et seraient capables de déclencher une réponse « climatique » opposée de la part de l’organisme. En cas de brûlure par exemple, l’application d’une lumière rouge (symbole de chaleur) provoquerait une réponse opposée de l’organisme (génération de froid) [2]. On notera également l’existence de la chromatothérapie® moléculaire qui utilise les mêmes couleurs que la chromatothérapie® lumineuse « mais en provenance non pas de lumière mais de la matière » [8], cette matière étant en l’occurrence des oligo-éléments appliqués en gel sur la zone à traiter. Des travaux – utilisant d’ailleurs un protocole à première vue assez élaboré – ont été menés au début des années 2000 pour tenter de valider la chromatothérapie® mais les quelques articles s’y rapportant (par exemple [9]) sont empreints d’ésotérisme2 et sont loin d’apporter des arguments prouvant son efficacité3.

En bref, une illusion

On le comprend, les chromothérapeutes s’embarrassent peu de physique, de rigueur scientifique et de la démarche propre à la médecine fondée sur des preuves. Est-il nécessaire de rappeler que la chromothérapie n’est pas reconnue par l’Académie Nationale de Médecine et que selon l’article 39 du code de déontologie de l’Ordre National des Médecins, « les médecins ne peuvent proposer aux malades (…) comme salutaire ou sans danger un remède ou un procédé illusoire ou insuffisamment éprouvé. » ? Méditons plutôt ce proverbe sanskrit : « La vérité n’a qu’une couleur, le mensonge en a plusieurs… ».

Sources

[1] Santé revue n°63
[2] www.chromatotherapie.com
[3] www.site-chromotherapie.fr
[4] A.Hankey, E. Ewing, New Light on Chromotherapy : Grakov’s ‘Virtual scanning’ System of Medical Assessment and Treatment, eCAM 2006 ;4(2)139-144
[5] S. Azeemi and S. Raza, A critical Analysis of Chromotherapy and its scientific evolution, eCAM 2005 ;2(4)481-488
[6] Dallaspezia S, Benedetti F., Expert Rev Neurother. 2011 Jul ;11(7):961-70.Chronobiological therapy for mood disorder
[7] www.chromotherapie.fr
[8] www.bio-sante.fr/chromatothe...
[9] N.Pages, P.Bac, P.Maurois, J.Durlach, C.Agrapart, Comparison of a short irradiation (50 sec) by different wavelengths on audiogenic seizure in magnesium-deficient mice:evidence for a preventive neuroprotective effect of yellow, Vol. 16, n°1, mars 2003, Magnes. Res.

1 À ne pas confondre avec la luminothérapie qui, dans le cadre d’une chronothérapie, est un outil de traitement de la dépression utilisant l’exposition à la lumière pour agir sur les troubles des rythmes circadiens, caractéristiques chez les sujets dépressifs [6].

2 Extrait de [9] (traduction par S. Point) : « Selon le concept de la chromatothérapie, les propriétés des ions magnésium sont liées à leur vibration. Quand l’effet vibratoire des ions magnésium est remplacé par un « effet vibratoire similaire de la lumière », on s’attend au même effet clinique. »

3 Les travaux de cette étude traitent, en résumé, uniquement de l’effet relaxant de la lumière jaune (572 nm) sur des souris carencées en magnésium et soumises à un stress.

Mis en ligne le 7 septembre 2015
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