« Sciences citoyennes » : une version postmoderne de la « science prolétarienne » s’introduit au CNRS

Communiqué de l’Association Française pour l’Information Scientifique (AFIS)

Le 13 mars 2013

Le CNRS vient d’annoncer la création d’une mission « sciences citoyennes » en son sein, et en a confié la responsabilité à Marc Lipinski. Celui-ci est biologiste, mais c’est son expérience militante qui lui a valu sa nomination, comme il l’indique lui-même dans un entretien publié sur le site de l’organisme de recherche1. Marc Lipinski est en effet conseiller régional Europe-Ecologie-Les-Verts, et ancien vice-président de la région Ile-de-France.

Dans le même entretien, le responsable de la nouvelle mission du CNRS explicite l’objectif de celle-ci : « favoriser le dialogue et le rapprochement entre la recherche et les citoyens, essentiellement représentés et organisés dans des associations ».

Les associations dites « citoyennes » ne représentent qu’elles-mêmes

Pour l’Association Française pour l’Information Scientifique (AFIS), ces associations dites « citoyennes » ne représentent qu’elles mêmes. Bien qu’elles s’autoproclament « citoyennes » et « indépendantes », elles ne sont que l’expression d’une idéologie particulière.

Qui sont ces associations supposées « représenter les citoyens » et desquelles la recherche du CNRS devrait donc se « rapprocher » ? Quel genre d’études devrait être ainsi promu ? Pour se faire une idée précise, il suffit de se reporter à quelques-unes des actions financées en Ile de France par les PICRI (Partenariat institutions-citoyens pour la recherche et l’innovation), que Marc Lipinski met en avant comme exemple de ce qui doit être promu dans le cadre de sa nouvelle mission (entre parenthèses, le titre de l’étude financée) :
- SOS Racisme (« La lutte contre les discriminations en Ile de France »),
- la Fondation Nicolas-Hulot (« La biodiversité dans l’assiette »),
- le Mouvement pour les droits et le respect des générations futures (« OGM et non-OGM : quelle équivalence en substance ? »),
- le Réseau semences paysannes (« Un pain bio de qualité »)
- L’Association pour la démocratie et l’éducation locale et sociale (« Démocratie participative en Île-de- France »),
- l’Association pour une fondation sciences citoyennes (« La conférence de citoyens »),
- etc.

L’inverse du Téléthon : la science sommée de soutenir un effort politique

On le voit, en matière de science « participative » impliquant les citoyens au delà des seuls experts, nous sommes à des années-lumière de la démarche pédagogique de la Main à la Pâte et de la Fête de la Science, ou de la précieuse implication de naturalistes amateurs pour la recension des espèces, ou même encore du partenariat entre des associations de malades et des scientifiques qui cherchent des thérapies pour ces maladies (exemple du Téléthon).

Nous sommes bien dans le pur financement d’activités politiques militantes souvent très éloignées d’enjeux scientifiques quelconques . C’est en quelque sorte l’inverse du Téléthon : au lieu de voir un militantisme « citoyen » soutenir l’effort scientifique, on impose à la science de soutenir un effort politique.

Pas plus de « science citoyenne » que de « science prolétarienne » ou de « science bourgeoise »

Marc Lipinski demande que « ce rapprochement sciences-société apparaisse explicitement dans les missions des chercheurs telles qu’elles sont décrites dans le Code de la recherche. »

Pour l’Association Française pour l’Information Scientifique (AFIS), il n’y a pas plus de science « citoyenne » que de science « bourgeoise » ou « prolétarienne »2 ; pas plus de « science du nord » que de « science du sud » ; pas plus de « science occidentale » qu’« orientale ». Il n’existe pas de science relevant d’un quelconque « modèle culturel », duquel les chercheurs devraient se rapprocher en suivant les injonctions d’une idéologie momentanément et localement dominante.

La science, en tant que somme des connaissances acquises sur le monde naturel, n’a de compte à rendre qu’à la vérité, à la réalité, à l’expérience. Pas à l’idéologie et aux groupes de pression. La mission du CNRS, organisme public de recherche, telle que rappelée sur son site Internet, est de « [produire] du savoir et le [mettre] ce savoir au service de la société. ».

Un projet politique affirmé : engager le CNRS dans l’action militante

Marc Lipinski, exhorte les chercheurs à « sortir de leur tour d’ivoire » et les somme de prendre conscience que le financement public de la Recherche « implique d’accepter des orientations générales de la part des responsables politiques et d’avoir une écoute à l’égard des demandes sociales ».

Pour l’Association Française pour l’Information Scientifique (AFIS), il est légitime que la politique de Recherche, tout comme le financement et l’organisation la Recherche publique soient l’objet d’un débat politique. L’Office Parlementaire d’Evaluation des Choix Scientifiques et Technologiques (OPECST), est ainsi l’outil dont le Parlement s’est doté pour s’informer des conséquences des choix de caractère scientifique et technologique et ainsi éclairer ses décisions. Les critiques de Marc Lipinski à l’encontre de l’OPECST, lui préférant un organisme « extérieur au Parlement » et « beaucoup plus ouvert à la Société » (que ne le seraient les membres élus du Parlement !) constituent une signature supplémentaire de l’orientation sous-tendue par la création de cette mission « sciences citoyennes ».

L’objet de la science est le vrai, et le vrai ne se vote pas

Pour l’Association Française pour l’Information Scientifique (AFIS), le contenu de la science et les résultats des recherches ne dépendent pas d’une conception politique. L’objet de la Science est le vrai, et le vrai ne se vote pas. La « bonne » science n’est pas celle qui est supposée aller dans le sens d’une idéologie particulière, et la « mauvaise » dans le sens d’une idéologie opposée. La bonne science est celle qui est menée avec des protocoles rigoureux et des résultats validés par la communauté des spécialistes du domaine, et la mauvaise science est celle qui est construite sur des failles expérimentales et/ou des incohérences théoriques.

De ce point de vue, Marc Lipinski, en signant la pétition de soutien à un Gilles-Eric Séralini, auteur d’une « étude choc » rejetée par la totalité des institutions scientifiques et des agences de sécurité sanitaire et environnementale du monde qui se sont penchées dessus, a montré qu’il avait une conception bien particulière de la science et de la recherche, et l’on est en droit d’être très inquiets vis-à-vis de ce que serait une telle « science citoyenne » ainsi institutionnalisée.

Le CNRS n’est pas dans son rôle en faisant ainsi directement entrer l’idéologie et le lobbying associatif en son sein.

Contact

1 1er mars 2013. http://intranet.cnrs.fr/intranet/ac....

2 L’opposition « science bourgeoise » et « science prolétarienne » a été au cœur de l’affaire Lyssenko. Qualifiée d’« épisode le plus étrange et le plus navrant de toute l’histoire de la Science » par le prix Nobel de biologie Jacques Monod, l’affaire a vu les théories de l’agronome soviétique Trofim Lyssenko entrer en contradiction avec les fondements de la génétique mendélienne – alors que celle-ci s’appuyait pourtant sur des expériences validées et reproduites. Pendant 20 ans, dans l’URSS stalinienne, Lyssenko a été porté à la tête de la biologie soviétique, en fonction de considérations politiques, alors que les authentiques biologistes devaient pour leur part se soumettre ou se démettre.

Mis en ligne le 13 mars 2013
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