La chimie à la rescousse

par Emeric Steng - SPS n° 296, hors-série 11 septembre, juin 2011

autGillardPhilippe Gillard nous a assuré de la qualité scientifique du propos exposé ici. Il s’est étonné que l’article de Steven E. Jones et Niels Harrit, aussi faible sur le plan scientifique, ait pu être accepté en l’état dans une revue scientifique à comité de lecture.

Philippe Gillard est professeur à l’Université d’Orléans, responsable de l’équipe Risques, Explosions, Structures de l’institut PRISME (Institut Pluridisciplinaire de Recherche en Ingénierie des Systèmes, Mécanique et Energétique), expert dans le domaine des matériaux énergétiques.

En 2009, deux leaders du mouvement « conspirationniste », Steven E. Jones et Niels Harrit, ont publié un article dans la revue The Open Chemical Physics Journal accréditant la thèse que de la nanothermite, un incendiaire très puissant souvent présenté comme un explosif, aurait été utilisé pour aider à la destruction des tours. Pour cela, ils ont mené différentes analyses sur de la poussière ramassée après les effondrements.

Cet article, théoriquement soumis à une procédure de relecture, a eu une certaine audience sur Internet et ailleurs. La rédactrice en chef de la revue n’avait jamais eu connaissance du document avant sa sortie et a démissionné de son poste pour protester contre un processus de relecture qu’elle a jugé indigne ! Elle s’est totalement désolidarisée de l’article en indiquant qu’il n’avait rien de scientifique1. Mais avec une publication dans une revue à comité de lecture, les truthers tenaient bien sûr leur graal : il est devenu la référence d’entre les références.

Depuis sa parution, d’autres scientifiques ont pointé les erreurs grossières de cet article de Niels Harrit et Steven Jones, comme Denis Rancourt sur son blog2. En dehors du processus de relecture qu’il dénonce comme ayant clairement failli, il explique que les auteurs n’ont jamais répondu de façon satisfaisante aux objections qui leur ont été formulées. Il a alors lui-même contacté le nouveau rédacteur en chef de la revue (qui avait succédé à la première, démissionnaire), pour demander des explications sur la façon dont ce document, très insuffisant sur le plan scientifique, avait pu être publié... En fait, le nouveau rédacteur en chef avait lui aussi démissionné en prenant connaissance dudit article, mais la revue semblait ne jamais prendre en compte ses mails ! Il n’a pas été remplacé depuis.

Voici l’avis de deux experts en explosifs et matériaux énergétiques sur le fond de l’article.

Qu’est ce que la thermite ?

À la base, il s’agit d’un mélange entre un oxyde et un réducteur métalliques, judicieusement choisis, de manière à ce que la réaction (de type oxydoréduction – voir l’encadré « Quelques notions de chimie ») soit très fortement exothermique.

L’objectif initial du Dr. H. Goldschmidt, le découvreur de ce procédé breveté en 1895, était d’obtenir des métaux d’une très grande pureté, sans traces de carbone comme c’est souvent le cas pour des métaux obtenus par réduction de leurs oxydes par le monoxyde de carbone [1]. Toutefois, il a vite saisi l’intérêt de ce type de réactions pour réaliser des soudures par cet apport de matière et de chaleur.

La première composition réalisée était un mélange d’aluminium métallique (Al) et d’oxyde de fer (Fe3O4), qui, après réaction, donne de l’alumine (Al2O3) et du fer liquide (qui permet de réaliser la soudure), ce mélange (avec de l’oxyde magnétique – Fe3O4 – ou de l’oxyde ferrique – Fe2O3 -) étant encore utilisé largement pour réaliser la soudure des rails de chemin de fer : la température de flamme étant de l’ordre de 2 500°C, le fer dépasse très largement sa température de fusion [1].

Quelques notions de chimie

Oxydo-réduction

Une réaction d’oxydo-réduction est une réaction chimique au cours de laquelle se produit un transfert d’électrons. L’espèce chimique qui capte les électrons est appelée « oxydant » ; celle qui les cède, « réducteur ».

Oxydo-réduction de la thermite

La réaction entre l’aluminium et l’oxyde ferrique (réactifs) est exothermique. Elle produit du fer pur ainsi qu’un oxyde d’aluminium (alumine). L’énergie dégagée E est d’environ 4kJ par gramme de thermite respectant cette composition (25 % en masse d’aluminium pour 75 % d’oxyde de fer), soit environ 17kJ par cm3. Cette dernière valeur est d’autant plus élevée que le compactage du mélange est grand. La réaction utilisant l’oxyde Fe3O4 possède les mêmes caractéristiques.

DSC (Differential Scanning Calorimetry)

La calorimétrie différentielle à balayage est une technique d’analyse calorimétrique (thermique) qui permet de mesurer les échanges de chaleur entre un échantillon à analyser et une référence, lorsqu’on impose une montée en température de cet échantillon. Elle peut permettre notamment de déterminer l’énergie spécifique d’une réaction.

Énergie Spécifique

L’énergie spécifique de combustion, aussi appelée « pouvoir calorifique », est la quantité de chaleur libérée par une réaction par unité de masse de combustible. Elle peut être déterminée lors d’une DSC.

Puissance d’une réaction

La puissance d’une réaction est calculée, comme toute puissance, en divisant l’énergie libérée par le temps que dure la réaction.

Mélange stœchiométrique

La combustion d’un mélange réactif n’est totale que dans la mesure où les constituants sont présents dans un rapport bien déterminé. Un tel mélange se nomme « mélange stœchiométrique ».

Convection

La convection est un mode de transfert de chaleur qui se produit par déplacement de matière, qu’elle soit liquide ou gazeuse. C’est ce qui se passe avec les « convecteurs » qui chauffent l’air ambiant par le mouvement de celui-ci autour d’une source chaude.

Le terme « aluminothermie » est utilisé pour tous les mélanges qui mettent en œuvre de l’aluminium. Le mot « thermite » (marque déposée) est initialement le nom donné au mélange d’aluminium et d’oxyde de fer et il est devenu, par extension, un terme générique pour définir tous les mélanges à base d’oxydants et de réducteurs métalliques.

En plus de cette application à la soudure et à l’obtention de métaux purs, ce type de réaction est largement utilisé pour réaliser des compositions pyrotechniques dites « sans gaz » (par opposition aux poudres propulsives ou aux explosifs), employées pour leur pouvoir incendiaire, ou bien pour leur faible vitesse de combustion (dans les relais pyrotechniques). En effet, en jouant sur le choix du couple oxydant/réducteur et sur la richesse du mélange (le rapport entre la quantité d’oxydant et de réducteur), il est possible d’obtenir des compositions brûlant de manière stable à très faible vitesse (de l’ordre de quelques mm/s), ce qui est très pratique pour réaliser des temporisations [1, 2, 3, 4].

Pour résumer, le terme de thermite est utilisé pour toute composition pyrotechnique pouvant « brûler » (libérer de l’énergie) en ne produisant que de très faibles quantités de composés gazeux (à pression et température ambiante). Ce sont des mélanges simples à réaliser puisqu’il suffit de mixer deux poudres que l’on trouve directement dans le commerce avec les granulométries adaptées (de l’ordre de quelques µm à quelques dizaines de µm).

La nanothermite

Pour augmenter les vitesses de combustion

Afin d’accroître les vitesses de réaction, les nanothermites sont fabriquées selon des processus dits « sol-gel », ce qui permet d’obtenir des matériaux très poreux (aérogels ou xerogels). Cela favorise les phénomènes de convection qui apparaissent par simple chauffage du gaz interstitiel, voire plus, si la réaction de combustion met en œuvre des espèces intermédiaires gazeuses ou même liquides (les espèces liquides pouvant être transportées avec le flux gazeux) gazeux [8], les espèces finales étant, elles, solides. On sait, par exemple, que la vitesse de combustion entre l’aluminium et l’oxyde ferrique dépend de la pression [9] (il a été identifié que la réaction « globale » 2Al(s) + Fe2O3(s) -> Al2O3(s) + 2Fe(l) fait appel, entre autres, à de l’oxygène moléculaire issu de la réduction de Fe2O3 en Fe3O4 et FeO dans la première étape de la réaction), alors que d’autres réactions (avec l’oxyde de nickel par exemple) sont complètement indépendantes de la pression, et doivent donc se dérouler quasi-exclusivement en phase solide et liquide.

Les nanothermites (ou « superthermites », ou MIC pour « Metastable Intermolecular Composites ») sont un peu plus qu’une simple thermite. Ce sont des mélanges dans lesquels les poudres micrométriques sont remplacées par des poudres nanométriques [5]. En effet, on a vu plus haut que la vitesse de combustion des thermites micrométriques était relativement faible, au mieux de l’ordre de quelques dizaines de cm par seconde (contre plusieurs km/s pour les explosifs militaires). De ce fait, bien que l’énergie volumique libérée soit élevée (plus de 16,5 kJ/cm3 pour la réaction stœchiométrique (voir encadré) de l’oxyde ferrique et de l’aluminium, soit 50 % de plus que le HMX qui est l’un des explosifs militaires les plus puissants existants [6]), la puissance délivrée reste inférieure de plusieurs ordres de grandeur à celle de ces mêmes explosifs, du fait de cette vitesse bien moindre.

L’objectif recherché avec ces nanothermites est de réaliser un mélange plus intime entre l’oxydant et le réducteur pour augmenter fortement la vitesse de combustion, pouvant alors dépasser plusieurs centaines de mètres par seconde. Toutefois, la simple réduction de la taille des grains de poudre n’est pas suffisante pour obtenir un tel gain, et, pour bien comprendre les phénomènes, il convient de se pencher sur les mécanismes de propagation de la chaleur.

En effet, pour qu’une flamme se propage dans un milieu réactif, il faut un mécanisme de transport de la chaleur du front de flamme vers le milieu réactif de manière à amener celui-ci au-delà de son point d’auto-inflammation, ce qui déclenche la combustion et ainsi de suite, de proche en proche. Les trois mécanismes de transport de la chaleur sont le rayonnement, la conduction et la convection, et de ces trois phénomènes, la convection est celui qui agit à plus grande échelle, donc c’est le mécanisme qu’il faut privilégier pour augmenter fortement les vitesses de combustion [7] (voir encadré).

En règle générale, la vitesse de combustion des nanothermites diminue lorsque la porosité diminue (prédominance des effets de convection), tandis que la vitesse de combustion des microthermites augmente lorsque la porosité diminue (prédominance des phénomènes de conduction) [10].

Présence de nanothermite dans la poussière du WTC ?

Les auteurs de l’article censé prouver l’utilisation de nanothermite pour abattre les tours du WTC, ont réalisé diverses observations et essais de manière à tenter de caractériser les échantillons (de la poussière ramassée par des passants le jour du drame, ou quelques jours après) [11]. D’abord par observation directe, ils ont déterminé que ceux-ci contenaient de petits fragments (chips) composés d’une fine couche à la structure complexe de couleur rouge (red chips) plaquée sur une couche dense de couleur noire (grey chips). Ces fragments caractéristiques semblent présents dans tous les échantillons de poussières obtenus par les auteurs, ainsi que par d’autres. Ils ont été séparés du reste de l’échantillon grâce à un aimant avant analyse microscopique à l’aide d’un microscope électronique à balayage (MEB) et de diffraction de rayons X (XEDS).

La couche noire est composée de fer et d’oxygène (donc très probablement de l’oxyde, Fe2O4, magnétique), la couche rouge étant composée, elle, majoritairement de carbone, d’oxygène et de fer, avec un peu de silicium, d’aluminium, de calcium et d’autres métaux. Une première hypothèse est que le fer présent dans la couche rouge est sous forme d’oxyde ferrique (Fe2O3) qui lui donne cette couleur caractéristique. On notera au passage que ni l’oxyde ferrique, ni le carbone, ni l’aluminium, ni le silicium, ni le calcium ne sont magnétiques.

Les auteurs ont ensuite effectué une DSC (calorimétrie différentielle) sur ces chips, ainsi que des essais d’allumage à l’aide d’un chalumeau oxyacétylénique. La DSC a été réalisée sous un flux d’air, dans un creuset en alumine, jusqu’à la température de 700°C. Elle a permis d’observer un dégagement d’énergie et l’apparition de micro-sphérules « riches en fer » (« iron rich spheres » [11]).

La fiabilité des analyses

Les analyses macro et microscopiques prêtent difficilement à confusion, tout au plus peut-on regretter qu’il n’y ait eu aucun effort pour tenter de quantifier les proportions des différents éléments présents. L’aluminium détecté dans les red chips, par exemple, semble présent en très petite quantité par rapport à l’oxyde ferrique. Or, le rapport stœchiométrique (voir encadré « Quelques notions de chimie ») de la réaction de l’aluminium avec l’oxyde ferrique est de 25 % / 75 % (en masse), ce qui signifie que dans une thermite (qu’elle soit « nano » ou « micro ») la masse idéale d’aluminium est égale à 1/3 de la masse d’oxyde ferrique, proportion qui semble très loin d’être observée dans les échantillons étudiés.

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Bryce Canyon (Utah). La couleur rougeâtre est donnée par l’oxyde de fer Fe2O3

En tout état de cause, la description faite de ces red chips ne donne pas lieu à discussion : il s’agit d’une matrice carbonée renfermant principalement des particules « à facettes » (« rhombic-shaped »), composées de fer et d’oxygène (donc probablement de l’oxyde ferrique – Fe2O3 – lui donnant cette couleur rouge) et secondairement d’autres particules en forme de paillettes (plate-like) contenant de l’aluminium, du silicium et de l’oxygène sous une forme indéterminée.

Par contre, l’analyse thermique, présentée comme centrale dans la démonstration des auteurs, est d’une tout autre nature et amène un certain nombre de critiques à la fois théoriques et pratiques.

Du point de vue théorique, il faut savoir qu’un signal DSC n’est pas univoque et qu’il n’est pas possible d’identifier un composé à partir de son signal DSC, contrairement à d’autres méthodes de caractérisation. Il est donc inutile de chercher à comparer un signal DSC d’un mélange « inconnu » avec un signal DSC d’un mélange « connu » pour ensuite tirer des conclusions sur la similitude des composés.

Toujours sur le plan théorique, et dans l’hypothèse où il s’agirait bien de nanothermite, on peut s’interroger sur l’utilité de pratiquer une étude thermique sur des résidus de combustion, puisque cela revient, non pas à rechercher la nanothermite ayant réagi, mais au contraire à rechercher les restes de nanothermite encore « active », donc n’ayant pas réagi. Or si on retrouve de la nanothermite n’ayant pas réagi dans tous les échantillons de poussières, on devrait pouvoir retrouver d’autant plus facilement des quantités énormes de nanothermite ayant réagi (par une très forte présence d’alumine par exemple), ce qui n’est pas le cas, semble-t-il, que ce soit dans les échantillons initiaux ou après réaction sous DSC.

Du bon usage d’une DSC...

La « largeur de pic » trouvée par les auteurs de l’article pour la DSC est de l’ordre de 100°C (la réaction commence vers 370°C et se termine à 470°C), ce qui, à la vitesse de balayage de 10°C/min utilisée, correspond à une durée de phénomène de 10 minutes. La puissance maximale dégagée par les échantillons est donc de l’ordre de 23 W/g, soit quelques mW pour un échantillon ayant une masse de quelques mg. Il n’y a donc aucune raison pour que l’appareil ne puisse pas gérer un dégagement d’énergie de quelques joules étalé sur une durée de 10 minutes. Granier [10] a réalisé des DSC sur des poudres d’aluminium micrométriques sous flux d’oxygène et a relevé des puissances de l’ordre de 20 W/g sans constater aucune anomalie dans le signal mesuré, les cas d’anomalie (dérive dans la température de l’échantillon par rapport à la température de consigne) se produisant pour des valeurs de 800 W/g (40 fois plus élevées).

Du point de vue expérimental, on notera que la DSC a été réalisée sous flux d’air, alors que l’échantillon contient majoritairement du carbone (composé réputé pour brûler facilement en présence d’oxygène), et les auteurs signalent que la présence de sphérules « riches en fer », visibles après le passage en DSC, est une « preuve » que la température de l’échantillon a dû atteindre une température proche de la température de fusion du fer (>1 500°C). Or, la DSC n’a été faite que jusqu’à la température de 700°C.

Sans entrer dans les détails de fonctionnement d’une DSC, ce type d’appareil est prévu pour piloter finement la température de l’échantillon présent dans le creuset, soit en le chauffant, soit en le refroidissant (ou simplement en modulant la puissance de chauffe). C’est pour cela que le volume du creuset est de l’ordre de quelques mm3 et que les échantillons ont une masse de l’ordre de quelques milligrammes à quelques dizaines de milligrammes (au plus), et qu’on peut réaliser des DSC sur des explosifs comme le TNT ou le RDX (beaucoup plus puissants et réactifs que les thermites, fussent-elles « nano »), sans que la température de l’échantillon ne dévie de la température de consigne (cf. encadré).

Pour finir, l’énergie spécifique (voir encadré « quelques notions de chimie ») mesurée par les auteurs (jusqu’à 7,5 kJ/g) est très largement supérieure à l’énergie maximale spécifique dégagée par la réaction de l’aluminium avec l’oxyde de fer ( 4 kJ/g), sans compter les faits suivants :
- la présence des grey chips (a priori inertes) diminue cette mesure d’énergie spécifique (par augmentation de la masse de l’échantillon initial), donc l’énergie spécifique dégagée par les red chips lors des mesures DSC est très largement supérieure aux valeurs données par les auteurs, comme indiqué par eux dans le § 3 ;

  • dans l’hypothèse où il s’agirait d’un échantillon de nanothermite, il faudrait réaliser un balayage jusqu’à la température de flamme, soit de l’ordre de 2500°C, pour obtenir la totalité de l’énergie de réaction ( 4 kJ/g) ;
  • cette énergie ne serait obtenue que dans le cas où le mélange entre l’aluminium et l’oxyde ferrique respecte à peu près la proportion 25 % / 75 %.

Quelles conclusions peut-on en tirer ?

On peut en déduire que la réaction observée dans le creuset et correspondant à ce « pic » exothermique observé autour de 430°C n’est pas une réaction de réduction de l’oxyde de fer par l’aluminium.

La figure 21 donnée dans l’article [11] montre une image MEB (microscope électronique à balayage) d’un red chips après réaction dans la DSC, et on peut constater, d’une part, la disparition quasi-complète de la matrice carbonée (par comparaison avec les figures 5 et 9), d’autre part, la forte présence d’oxyde de fer résiduel (malgré des signes de décoloration), ce qui rend une réaction entre l’aluminium et l’oxyde ferrique (Al et Fe2O3) encore plus improbable, ou en tout cas très secondaire par rapport à la combustion en présence d’air d’un composé carboné (car, dans ce cas, on ne prend pas en compte la masse d’oxygène utilisée lors de la combustion.)

On tire donc de tout ceci les éléments suivants :

  • les caractéristiques du pic exothermique ne permettent pas de penser qu’il y aurait pu y avoir une dérive entre la température de consigne et la température de l’échantillon, on peut donc considérer que le signal DSC mesuré est valide et que la température de l’échantillon n’a pas dépassé la température de consigne de 700°C ;
  • l’énergie spécifique mesurée correspond probablement à la combustion de la matrice carbone en présence d’air (en tout état de cause, il ne peut s’agir d’une réaction purement endogène) ;
  • la combustion de composés carbonés dans des conditions de « basse température » (autour de 430°C) peut produire une proportion importante de monoxyde de carbone (CO), qui est un gaz fortement réducteur ;
  • le monoxyde de carbone (CO) est capable de réduire partiellement l’oxyde Fe3O4 à des températures inférieures à 700°C (entre 490°C et 650°C selon les conditions) pour donner des agrégats de wustite (FeO), agrégats qui se décomposent en fer (Fe) et oxyde (Fe3O4) lorsque la température revient aux conditions ambiantes. Ce phénomène (lié aux diagrammes d’Ellingham du fer, du carbone et de leurs oxydes respectifs), est documenté dans tous les ouvrages traitant de la métallurgie du fer et facilement consultables en ligne.

L’hypothèse de réduction de l’oxyde (Fe3O4) par du monoxyde de carbone (CO) produit lors de la combustion de la matrice carbonée permet d’expliquer l’ordre de grandeur de l’énergie spécifique mesurée, ainsi que la présence de sphérules riches en fer aux températures observées, deux observations qui entrent en contradiction avec les conclusions des auteurs, ceux-ci étant obligés d’ajouter des hypothèses supplémentaires pour arriver à concilier leurs mesures et leurs conclusions (présence « d’autre chose » pour rendre la nanothermite plus énergétique, et dérive thermique dans le creuset de DSC pour pouvoir observer des sphérules riches en fer), deux hypothèses « gratuites » dont à aucun moment les auteurs ne cherchent à tester la validité.

L’essai final « d’allumage » des échantillons à l’aide d’une torche oxyacétylénique est tout aussi peu probant que le reste de l’étude. En effet, faut-il réellement s’étonner d’observer l’éjection d’une particule incandescente de l’échantillon alors qu’on le place durant plusieurs secondes dans un jet de gaz dont la température est de l’ordre de 2 800°C ? La découpe d’une simple plaque d’acier à l’aide d’une torche oxyacétylénique projette de grandes quantités de particules incandescentes sans que personne n’émette la conclusion que l’acier est un composé pyrotechnique.

À notre connaissance, la seule tentative de reproduction de cette étude (par un scientifique français qui a eu accès aux mêmes échantillons) n’a donné aucun résultat allant dans le sens de la conclusion des auteurs.

En l’absence de résultats conclusifs, on en est réduit à émettre des hypothèses. Les échantillons sont constitués principalement d’un composé organique (matrice carbone légèrement poreuse), utilisé en couche mince (quelques dizaines de µm au plus), renfermant une forte proportion de particules d’oxyde ferrique nanométriques, et une faible proportion de paillettes composées de silicium, d’aluminium et d’oxygène. Les particules d’oxyde de fer nanométriques sont régulièrement utilisées comme colorant rouge sous la référence « C.I. Red Pigment 101 », et les paillettes pourraient être un simple aluminosilicate (comme la kaolinite) utilisé comme agent anticorrosion dans certaines peintures. Mais à partir des seuls résultats de cette étude, il est impossible d’être catégorique.

Bibliographie

[1] Dr. Ellern, H. (1968) « Military and Civilian Pyrotechnics » Chemical Publishing Company Inc. New York.
[2] Drennan, R.L., Brown, M.E., (1992) « Binary and Ternary Pyrotechnic Systems of Mn and/or Mo and BaO2 and/or SrO2. Part 1. Thermal Analysis », Thermochimica Acta. 208 (1992) 201- 221.
[3] Drennan, R.L., Brown, M.E., (1992) « Binary and Ternary Pyrotechnic Systems of Mn and/or Mo and BaO2 and/or SrO2.Part 2. Combustion Studies », Thermochimica Acta. 208 (1992) 223- 246.
[4] Drennan, R.L., Brown, M.E., (1992) « Binary and Ternary Pyrotechnic Systems of Mn and/or Mo and BaO2 and/or SrO2. Part 3. Kinetic Aspects », Thermochimica Acta. 208 (1992) 247- 259.
[5] Gash, A., Satcher, J., Simpson, R., Clapsaddle, B., (2003) « Nanostructured Energetic Materials with sol-gel Chemistry », Materials Research Society Fall Meeting, Boston, MA, United States, UCRL-PROC-201119.
[6] Gash, A., Satcher, J., Simpson, R., Clapsaddle, B., (2003) « Nanostructured Energetic Materials with Sol-Gel Methods », Materials Research Society Fall Meeting, Boston, MA, United States, UCRL-PROC-201186.
[7] Plantier, K., (2004) « Combustion Behavior of Nano-Composite Aluminium Iron Oxide », Mémoire présenté pour l’obtention d’un Master de l’université du Texas (Texas Tech University).
[8] Dean, S.W., (2008) « The Influence of Gas Generation on Flame Propagation for Nano-Al Based Energetic Materials », Mémoire présenté pour l’obtention d’un Master de l’université du Texas (Texas Tech University).
[9] Belyaev, A.F., Komkova, L.D., « Pressure Dependance of Thermite Burning Velocities », Traduction Sandia Nat. Lab. SAND-80-6024.
[10] Granier, J.J., (2005) « Combustion Characteristics of Al Nanoparticles and Nanocomposite Al+MoO3 Thermites », Mémoire présenté pour l’obtention d’une thèse de l’université du Texas (Texas Tech University).
[11] Harrit, N.H., Farrer, J., Jones, S.E., Ryan, K.R., Legge, F.M., Farnsworth, D., Roberts, G., Gourley, J.R. Larsen, B.R., (2009) « Active Thermitic Material Discovered in Dust from the 9/11 World Trade Center Catastrophe », The Open Chemical Physics Journal, 2009, 2, 7-31.

Une curieuse conception de l’information

Asile.org est un des nombreux sites Internet qui se fait le relais de la « rumeur du 11 septembre ». Voici une curieuse rhétorique développée par les éditorialistes du site1 :

« Jadis, dans une autre époque, avant l’existence d’Internet, l’information était centralisée. Le citoyen avait vis-à-vis d’elle une relation passive. Il devait se fier à la parole des journalistes. Aujourd’hui, le lecteur-internaute dispose d’un pouvoir de vérification directe. Certains journaux peuvent bien citer des témoins pour accréditer leur version des faits. Chaque internaute dispose des moyens de vérifier l’exactitude ou non des propos rapportés. Ce pouvoir, nous nous en sommes saisis. Vous aussi, lecteurs, vous vous en êtes emparés. Nous avons présenté des images invitant à se questionner. Des lecteurs ont vérifié que ces images n’avaient pas été modifiées ou inventées. Ils en ont cherché d’autres. Ils ont posé de nouvelles questions. Ils ont interrogé d’autres personnes. Ce petit site qui accueillait 8 000 personnes par mois en a rapidement reçu quotidiennement des dizaines de milliers, jusqu’à 85 000 en une seule journée. Comment appeler ce mouvement d’expression et de réflexion de milliers de citoyens ? "Rumeur !" a tranché la presse ».

Internet abolirait-il la nécessité de la vérification de ses sources ? Transformerait-il chaque internaute en journaliste pouvant « librement vérifier » ses informations ? Une photo trouvée quelque part, circulant, reproduite... et servant ensuite de « preuve »... quelle curieuse vision de la rigueur journalistique ! Nous savons bien, à Science et pseudo-sciences, combien justement la vérification des sources d’assertions fantaisistes peut être longue et fastidieuse, mais qu’elle constitue un travail indispensable pour être fondé à les dénoncer.

J.-P.K.
1 http://www.asile.org/chercheurs/num...
Mis en ligne le 26 septembre 2011
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