« Mauvaises ondes » ou mauvaise foi ?

297 - juillet 2011

Devons-nous répondre positivement à toutes les invitations à participer à des débats télévisés ? D’un côté, toutes les occasions sont bonnes pour faire entendre une voix différente, redonner un peu de rationalité dans des débats où l’émotion et le sensationnalisme laissent souvent peu de place à l’esprit critique. Mais il arrive que certains scientifiques, devant l’organisation par trop partiale des échanges, décident de décliner la proposition. Il importe alors d’en donner les raisons. C’est ce qu’ont fait André Aurengo et Anne Perrin, invités à participer à l’émission « Mauvaises ondes » programmée le 18 mai dernier sur France 3.

En guise d’éditorial, nous reproduisons la lettre ouverte qu’ils ont rédigée, et qui dénonce ces « débats » télévisés qui, trop souvent, cèdent à l’émotion et la peur, au détriment de l’information et de la réflexion.

Science et pseudo-sciences

Pourquoi nous avons décliné l’invitation de France 3

Nous ne souhaitons pas cautionner de faux débats dont les conclusions sont tirées et annoncées à l’avance.

« Mauvaises ondes » : c’est ainsi, en effet, que France 3 présentait à grand renfort de publicité sa soirée-événement du mercredi 18 mai consacrée aux effets sur la santé des ondes électromagnétiques. Comme elle l’a déjà fait pour l’eau et l’alimentation, la chaîne « publique » – il n’est pas inutile de le rappeler – capture l’audimat avec des messages alarmistes sans se soucier de l’état global des connaissances sur le sujet. Comment Sophie Le Gall, auteur à succès de ces « documentaires », peut-elle être à la fois « indépendante », c’est-à-dire objective, et militante comme elle le revendique ? Quel est donc le but de telles émissions ? Donner le frisson aux amateurs de sensations et de complots ?

Tout cela est grave car il s’agit d’une véritable imposture où la science sert d’alibi à d’autres causes qu’il serait sans doute bon de mettre sur la table une fois pour toutes.

Le problème pour le téléspectateur sera toujours le même : qui croire ? Pourtant, ce ne sont pas les rapports d’expertise collective qui manquent de nos jours, publiés régulièrement sur le sujet dans le monde entier. Les antennes sont hors de cause, et faire peur sur ce sujet ne peut se justifier scientifiquement. Mais les arguments scientifiques, on le sait, ne font pas le poids après des images à sensation qui ne jouent que sur l’appel à l’émotion. La démarche scientifique, elle, s’appuie au contraire sur une méthodologie rigoureuse et sur des résultats analysés, comparés, validés, toujours plus froids que les rumeurs, les impressions ou le micro-trottoir.

Nous n’avons donc pas à servir d’alibi scientifique à une émission dont le principal propos n’a rien de scientifique et dont le but est de faire de l’audimat. La démocratie et la liberté d’expression méritent mieux que cette mascarade.

Le choix de la chaise vide est peut-être discutable. Nous en prenons le risque en notre âme et conscience et parce qu’il nous semble important de ne pas cautionner ce genre de dérive et de désinformation.

Ceci est une lettre ouverte aux médias, à l’opinion publique, mais aussi aux scientifiques car c’est à eux en priorité qu’il incombe de dénoncer les dénis dont la science fait l’objet.

André Aurengo et Anne Perrin

André Aurengo est professeur de biophysique à l’Université Pierre & Marie Curie. Il est ancien président de la Société Française de Radioprotection et membre de l’Académie de Médecine. André Aurengo est également membre du comité de parrainage scientifique de l’AFIS.

Anne Perrin (Institut de Recherche Biomédicale des Armées) a été expert auprès de l’AFSSET pour le rapport Radiofréquences 2009. Elle est présidente de la section Rayonnements Non Ionisants de la Société Française de Radioprotection.

Une réaction de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail

L’Anses, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, avait été sollicitée par les réalisateurs du documentaire afin d’interviewer un des scientifiques ayant participé au rapport radiofréquences de 2009. Dans une lettre adressée au PDG de France Télévision le 31 mai 2011, Marc Mortureux, le directeur de l’Anses s’étonne que, sur un entretien de près d’une heure destiné à faire le point sur l’état des connaissances scientifiques, « aucun élément de l’interview n’avait été retenu au montage, les informations n’ayant pas été jugées “intéressantes” ».

Constatant de plus que le documentaire présente de façon biaisée l’expertise publique sur le sujet, le directeur de l’Anses « proteste vivement contre ce type de pratiques qui s’écarte de façon grossière de toute forme de déontologie », dénonçant également la présentation des experts scientifiques « sous un angle caricatural [illustrant] une méconnaissance totale de la méthodologie d’expertise ». La lettre se termine par le rappel que, dans l’esprit de sa mission qui n’est « ni d’inquiéter ni de rassurer [mais de fournir] une information scientifique complète et objective », l’agence avait proposé il y a plusieurs mois de rencontrer la rédaction de France 3 (comme elle le fait avec les autres médias) pour échanger sur son programme de travail. Proposition restée sans réponse de la part de la chaîne de service public.

Mis en ligne le 5 août 2011
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