Petite histoire des recherches sur les « faux souvenirs »

par Brigitte Axelrad

« Les preuves sont un antidote contre le poison des témoignages. »

Francis Bacon, Extrait de De dignitate et augmentis scientiarum

Les erreurs dans les témoignages

La recherche sur les faux souvenirs est née, dès la fin du XIXe siècle, d’un doute portant sur l’exactitude et la fiabilité des témoignages. En 1893, James McKeen Cattell (1860-1944) mit au point à l’Université de Columbia une expérience informelle pour mesurer la fiabilité des souvenirs et publia dans Science le premier article américain sur la psychologie des témoignages. Cette expérience portant sur 56 étudiants l’amena à constater avec étonnement des différences importantes entre leurs témoignages1. Il conclut son étude en exprimant l’espoir que la mesure de la fiabilité des souvenirs puisse être utilisée dans le domaine judiciaire :  » Comme dernier exemple de l’utilité des mesures de la précision des observations et des souvenirs, je veux parler de leurs applications dans les cours de justice. L’exactitude probable d’un témoin pourrait être mesurée et son témoignage serait pondéré en fonction du résultat. Une correction numérique pourrait être introduite selon le temps écoulé, l’insuffisance moyenne (« average lack ») de véracité, l’effet moyen de l’intérêt personnel, etc. Le témoignage pourrait être recueilli de façon indépendante et communiqué à des experts qui pourraient affirmer, par exemple, que les chances que l’homicide ait été commis par l’accusé sont de 19 sur 1, et de 4 sur 1 qu’il ait été prémédité. »2

L’expérience de Cattell influença d’autres pionniers de la psychologie du témoignage comme le psychologue français Alfred Binet (1857-1911) et le psychologue allemand William Stern (1871-1938).

Dès 1916, on s’interrogea sur l’exactitude et la fiabilité du témoignage oculaire, dans les interrogatoires de police et dans les procès, bien avant l’examen des traces et des indices. Elizabeth Loftus, dans la riche littérature qu’elle a consacrée à l’étude de la mémoire et de ses illusions, raconte, entre autres faits, qu’en 1979, dans l’État du Delaware, un prêtre catholique avait été soupçonné de vols à main armée sur la base de témoignages oculaires. Sept témoins lui avaient donné le nom de « bandit gentleman », pour décrire le raffinement et l’élégance du voleur. Au cours du jugement, plusieurs personnes identifièrent le prêtre voleur. Mais, coup de théâtre, un autre individu reconnut avoir commis ces vols, et le jugement fut cassé.

C’est ainsi que quantité de gens sont accusés à tort sur la base de témoignages oculaires erronés. Le témoignage oculaire est propice à la création de faux souvenirs. De plus, il donne lieu à un récit dont le risque est d’être subjectif en raison de la difficulté à différencier ce qui relève des faits observés et des « connaissances préalables », c’est-à-dire acquises avant d’avoir assisté à un délit ou à un crime.

En 1992, aux États-Unis, une jeune femme adulte, Holly Ramona, consulte une thérapeute pour venir à bout des troubles nutritionnels dont elle souffre depuis l’adolescence. La thérapie est accompagnée d’injections de penthotal, familièrement appelé « sérum de vérité » et censé garantir la véracité des souvenirs. Au bout de quelques mois, Holly retrouve le souvenir ignoré jusque-là d’actes d’inceste commis dans son enfance par son père. Elle accuse celui-ci, lui fait un procès. La famille Ramona est détruite, les parents divorcent. Puis, grâce au témoignage au procès d’Elizabeth Loftus, spécialisée dans les recherches sur les faux souvenirs induits par certaines thérapies, le père de Ramona est disculpé. Le « cas Ramona » est devenu paradigmatique, mais d’autres semblables à lui vont surgir dans l’actualité brûlante des années 1990 et conduire des équipes de chercheurs états-uniens, Elizabeth Loftus en tête, à étudier le « syndrome des faux souvenirs »3.

Les étapes successives de la recherche sur le témoignage et les faux souvenirs

1916 – Estimation de la vitesse de véhicules

L’une des premières études de psychologie sur ce sujet a été publiée en 1916 par F.E. Richardson. Les participants de l’expérience devaient juger la vitesse d’une Cadillac à huit cylindres et de deux modèles Ford, passant devant leurs yeux.

Les conclusions de l’expérience montrèrent que les participants développaient des stéréotypes sur les conducteurs de différents types de véhicule, qui influençaient leur estimation. Par exemple, dans l’une des études, ils décrivaient le conducteur d’une grosse cylindrée comme étant plutôt un homme, peu soucieux des limitations de vitesse, menant une vie plus stressante, s’habillant mieux, plus impatient, bénéficiant d’un salaire et d’une situation professionnelle plus élevés, et ayant eu un plus grand nombre de contraventions que le conducteur d’une petite cylindrée. Toutefois, on constate que ces stéréotypes influencent plus fortement les participants lorsqu’on leur demande une estimation un jour après le visionnage des vidéos, ou sans les avoir vues.

L’expérience conduisit à la conclusion que l’estimation de la vitesse des véhicules est beaucoup plus influencée par les stéréotypes, quand l’accès aux informations n’est pas immédiat ou direct.4

1974-1975 – L’effet des questions dirigées sur la mémoire des témoins

L’objet de cette étude, menée par Loftus et Palmer, était de voir si la formulation des questions avait un impact sur l’estimation de la vitesse de véhicules. Cette expérience a apporté la conclusion que les témoins oculaires jugent la vitesse d’un véhicule plus élevée, si le verbe utilisé dans la question suggère une collision violente entre les automobiles (« elles se sont télescopées », « il a fallu désincarcérer le conducteur et les passagers »...) Dans ce cas, les témoins « se souviennent » avoir vu du verre cassé, du sang sur les lieux de l’accident, si on leur pose la question. L’objectif de cette expérience est de déterminer de quelle manière la mémoire est influencée par l’incitation entourant la mise en mémoire et le rappel. Les études ont établi que les souvenirs n’étaient pas nécessairement des souvenirs fidèles d’évènements présentés, mais étaient en fait construits en utilisant des expériences passées et d’autres influences.5 Une série d’expériences publiées récemment (2009) par le psychologue Graham Davies, de l’Université de Leicester au Royaume-Uni, montre que l’estimation de la vitesse de deux véhicules est à peu près exacte quand les participants la jugent au moment où ils visionnent des vidéos de ces deux automobiles roulant à différentes allures. Elle l’est moins quand ils doivent évaluer les vitesses rétrospectivement, un jour après le visionnage.6

1978 – Paradigme des informations trompeuses

Loftus, Miller et Burns ont mis au point une méthodologie pour étudier l’influence de suggestions trompeuses sur la mémoire des témoins. Ceux-ci assistent tout d’abord à un évènement. Certains d’entre eux sont ensuite soumis à leur insu à des informations erronées le concernant. Ces témoins sont ensuite plus enclins à considérer comme vrais ce qu’on leur a suggéré, plutôt que ce qui s’est passé.

Depuis ces travaux pionniers d’Elizabeth Loftus, de nombreuses études ont confirmé que des témoins peuvent incorporer dans leurs souvenirs des informations trompeuses présentées après l’événement auquel ils ont assisté. Il s’agit de l’« effet de fausse information ».7 En 2006, Itskushima, Nishi, Maruyama et Takahashi ont montré que des témoins, exposés à une conversation entre deux personnes ayant assisté au même évènement qu’eux, intègrent dans leur mémoire des informations fausses qui ont fait partie de cet échange. L’effet des fausses informations est plus important lorsque cette conversation est présentée aux témoins de façon écrite plutôt qu’audiovisuelle. Dans le premier cas, les témoins intègrent des informations trompeuses portant sur la couleur et la taille d’objets et, dans le second cas, uniquement la fausse information portant sur la couleur. En revanche, les sujets de ces deux expériences sont peu sensibles à la suggestion portant sur le mouvement du personnage de l’événement original.

Ces deux expériences confirment l’influence d’une conversation trompeuse sur la mémoire d’un témoin. Elles indiquent également que les fausses informations sous forme écrite sont mieux retenues que leurs équivalents audiovisuels. Par conséquent, l’interférence rétroactive sur le souvenir de l’événement original est dans ce cas plus importante.

En 1979, Elizabeth Loftus publie un livre : Eyewitness Testimony, montrant que le jugement oculaire a un fort impact sur les juges et les jurés.

1981 – Théorie du contrôle de la réalité de la source des souvenirs

Cette théorie a été élaborée par Johnson et Raye. Elle stipule qu’il existe des différences qualitatives entre les souvenirs réels et les faux souvenirs obtenus expérimentalement par l’« effet de fausse information ». Les souvenirs réels contiennent de nombreuses informations sensorielles, spatiales et temporelles. Les faux souvenirs font plus souvent référence à des opérations cognitives (pensées, raisonnements...). Cependant, dans certaines circonstances, la distinction devient plus difficile. Un souvenir peut alors être attribué par erreur à la réalité, alors qu’il provient en fait d’une autre source.8

1985 – Schéma cognitif et faux souvenirs

D. Schacter, E. Loftus et d’autres montrent l’influence des schémas cognitifs sur la remémoration. Les « schémas cognitifs » ou « postulats silencieux » sont des connaissances élaborées à partir de l’expérience quotidienne par un apprentissage involontaire. Ils s’expriment sous la forme de pensées automatiques, de monologues intérieurs, d’auto-verbalisations ou d’images mentales. Ils constituent des croyances de base, telles que « les gens sont égoïstes », « je ne serai jamais bon en maths, « les femmes ont plus d’accidents que les hommes », « les hommes sont plus intelligents que les femmes », etc. Durant les années 80, des recherches montrent que les faux souvenirs peuvent être générés à partir de la représentation schématique et réductrice d’un évènement remémoré.

1991 – Théorie des traces floues (Fuzzy-trace theory)

Selon cette théorie, développée par Charles Brainerd et Valérie Reyna, les souvenirs sont stockés en parallèle sous deux formes : les traces représentant les détails des évènements (« verbatim traces ») et celles représentant leur sens général (« gist traces »). Une forme relativement générale de récupération des expériences en mémoire serait liée au sens attribué à l’évènement (« gist traces »). Les faux souvenirs reposeraient sur ces traces mnésiques générales non différenciées qui résultent de l’attribution de sens et d’organisation en mémoire de l’information. L’utilisation préférentielle de ces dernières serait responsable de la formation de faux souvenirs. Par la suite, cette théorie a permis de comprendre que si les jeunes enfants commettent moins d’erreurs dans la tâche DRM (cf. plus loin), c’est parce qu’ils sont moins sensibles au sens général des listes de mots proposées, comparativement à leurs camarades plus âgés et aux adultes.9

1994 – Le mythe des souvenirs retrouvés

Elizabeth Loftus publie avec Katherine Ketcham The Myth of Repressed Memory10, dans lequel elle rapporte la controverse sur les souvenirs retrouvés d’agressions sexuelles infantiles et développe le sens de ses recherches et leurs conclusions. La traduction française de l’ouvrage sera publiée en 1997 sous le titre Le syndrome des faux souvenirs et le mythe des souvenirs refoulés.11

Ce livre est fondamental pour aborder la question des faux souvenirs induits par les thérapies de la mémoire retrouvée et évaluer leur impact sociologique.

1995 – Paradigme DRM

Roediger et McDermott redécouvrent et étendent les travaux de Deese (1959). « Dans l’expérience de Roediger et McDermott de 1995, les sujets devaient étudier une liste de 15 mots : bed, rest, awake, tired, dream, snooze, blanket, wake, doze, slumber, nap, peace, yawn, drowsy, snore. Vous remarquerez que tous ces mots sont associés au mot critique sleep (sommeil) mais qui n’est pas présent dans la liste.

Les résultats montrent que les sujets rappellent 65 % des mots étudiés (i.e., ceux présents dans la liste) mais que le rappel du mot critique (absent de la liste étudiée) atteint 40 %. Les résultats pour la reconnaissance ont une orientation similaire : la confiance dans la reconnaissance du leurre critique (sommeil) est supérieure (3.3) à la confiance dans la reconnaissance de leurres non associés (1.2), alors que la confiance dans la reconnaissance des mots étudiés est de 3.6. Le paradigme DRM engendre donc de faux rappels et de fausses reconnaissances de mots en raison de leur association avec des mots étudiés. »12

1995 – Paradigme « Perdu dans un centre commercial »

Loftus et Pickrel montrent l’efficacité de la suggestion pour « implanter » des faux souvenirs d’enfance.

L’expérience paradigmatique, « Perdu dans un centre commercial », consistait à présenter à des sujets un résumé de quatre histoires d’enfance, reconstituées avec l’aide de leur famille. Trois histoires sont vraies, et la quatrième est inventée de toutes pièces, donc fausse. On leur raconte qu’ils se sont perdus dans un centre commercial alors qu’ils faisaient des courses avec leur mère, qu’ils ont été recueillis par une vieille dame, qu’ils ont été ramenés à leurs parents et que tout s’est bien terminé. Puis au cours de plusieurs entretiens, on leur demande de se rappeler le plus de détails possible concernant cet évènement. 25 % des sujets reconstruisent un souvenir fictif de cet incident, y croient fermement et ajoutent à leur récit une foule de détails sensoriels et émotionnels (je me souviens que la dame qui m’a recueilli avait les cheveux blancs coiffés en chignon, elle portait des lunettes, elle avait une robe noire, j’étais affolé et elle m’a consolé, etc.).

On a objecté à Loftus que de tels évènements pouvaient s’être malgré tout produits et que ces souvenirs pouvaient être vrais. Loftus a refait cette expérience en implantant des souvenirs impossibles, tels que Bugs Bunny rencontré à Disneyland, alors qu’il est un personnage de la Warner Bros, Plus de 60 % des personnes adultes testées, qui sont allées à Disneyland, se rappellent y ainsi avoir serré la main de Bugs Bunny, 50 %, l’avoir serré dans leurs bras, 69 % lui avoir touché l’oreille, et un seul l’avoir vu tenir une carotte. Les expériences ont porté aussi sur des souvenirs improbables, tels qu’avoir été léché avec dégoût par Pluto. Après avoir nié l’évènement au départ, 30 % affirment en avoir le souvenir et refusent d’acheter les gadgets à l’effigie de Pluto !13

1996 – Inflation par imagination

Maryanne Gary et ses collaborateurs découvrent que les personnes sont plus certaines qu’un évènement d’enfance a existé après l’avoir imaginé. Par exemple si on leur demande : « Lorsque vous étiez enfant, avez-vous brisé une vitre ? Imaginez la scène avant de répondre ! », les sujets retrouvent plus fréquemment un tel « souvenir » que lorsqu’on leur pose la question directe : « Avez-vous cassé une vitre dans votre enfance ? »14

1998 – Interprétation des rêves et faux souvenirs

Guliana Mazzoni et ses collaborateurs montrent que l’interprétation d’un rêve peut modifier les croyances à la véracité d’un souvenir d’enfance en réalité fictif.15 Le rêve a été défini par Freud comme la « voie royale qui mène à l’inconscient » et son interprétation comme devant permettre de dénicher des souvenirs d’expériences infantiles traumatisantes. Certains cliniciens voient dans les rêves la réplique fidèle des traumatismes de l’enfance. Les rêves associent des symboles dont les connotations seraient invariablement sexuelles, selon la théorie freudienne. Par exemple, une cavité (grotte, caverne, vase, etc.) symbolise un vagin ; une aspérité ou forme pointue (couteau, pistolet, serpent, etc.) un pénis. C’est dans cette optique freudienne que toute scène vécue comme désagréable, pénible, etc. sera interprétée comme une scène d’abus sexuel.

Pour chacun, le rêve est un événement confidentiel, secret, et il est facile de le prendre pour un langage crypté de l’inconscient. Son décodage par le biais de la suggestion le rend perméable à l’interprétation donnée par un expérimentateur ou un thérapeute.16

2002 – L’effet de révélation

Daniel Bernstein et ses collaborateurs de l’Université de Washington rapportent que les sujets de leur expérience affirment avoir plus de certitude d’avoir vécu différents évènements dans leur enfance, si la description de ces derniers contient un mot qui nécessite d’être déchiffré ; (par exemple : « avoir brisé une « tvrei » avec un ballon » (au lieu de « vitre »). Ce phénomène, l’« effet de révélation », déjà connu avec des stimuli verbaux, est alors observé pour la première fois dans une tâche de mémoire autobiographique. Dans un test de reconnaissance, l’« effet de révélation » est « la tendance à juger comme anciens des items qui sont dégradés, distordus, révélés par étapes et qui doivent être découverts. »17

2004 – Photographies d’enfance et faux souvenirs

Lindsay et Loftus montrent que la présentation d’une véritable photographie de classe facilite la formation de faux souvenirs d’enfance. Selon l’orientation des questions, la lecture actuelle de la photo ancienne peut devenir fantaisiste.

Des recherches récentes montrent que la présentation d’images truquées peut modifier notre vision du passé, (voir, par exemple, Nash, Wade et Lindsay, 2009). En effet, les images truquées créent une illusion de familiarité avec les faits et constituent des sources d’information perçues comme crédibles. C’est ainsi que les souvenirs peuvent être encore plus facilement déformés à l’aide d’images. Notamment dans l’expérience de Wade et Gary, on insère une photo du sujet enfant avec un membre de sa famille dans celle d’une montgolfière en vol. Par la suite, la moitié des sujets sont persuadés d’avoir fait ce vol en ballon et racontent ce « souvenir » avec quantité de détails sensoriels.

2007 – Souvenirs d’agressions sexuelles infantiles spontanés ou retrouvés en thérapie

Elke Geraerts et ses collaborateurs montrent18 que les souvenirs d’agressions sexuelles retrouvés spontanément après une période d’oubli sont corroborés par des preuves externes tout aussi fréquemment que les souvenirs continus (sans période d’oubli) de tels sévices. En revanche, ceux retrouvés au cours d’une thérapie suggestive ne le sont jamais.19

2009 – Faux souvenirs, vraies impressions : la matière blanche nous joue des tours

L’ADIT (Agence pour la diffusion de l’information technologique) publie dans son Bulletin Électronique du 1er Septembre 2009 un travail de recherche intitulé : « Faux souvenirs, vraies impressions : la matière blanche nous joue des tours »20, dont voici un extrait : « Une étude, issue de la collaboration de l’Instituto de Investigación Biomédica de Bellvitge (IDIBELL) et de l’Universidad de Barcelona, lève enfin le voile sur les zones cérébrales impliquées.... Ils ont ainsi découvert que les vrais souvenirs sont « localisés » dans la substance blanche reliant l’hippocampe et le para-hippocampe, alors que les faux souvenirs sont « situés » dans la substance blanche reliant les structures frontales pariétales. » Cette découverte, publiée dans The Journal of Neuroscience, si elle se confirme, donnera sans doute lieu à des applications intéressantes dans le système judiciaire et dans le cas des « souvenirs retrouvés » dans les thérapies de la mémoire retrouvée.21

2008 – 2009 – Suggestion et modification du comportement

Plusieurs recherches publiées en 2008 mettent en évidence que les suggestions modifient les croyances et les attitudes, mais aussi les comportements réels des personnes (par exemple, Scoboria, Mazzoni et Jarry 2008)

2009 – Comprendre l’expérience vécue des souvenirs retrouvés22

Richard McNally et Elke Geraerts publient l’étude : « Comprendre l’expérience vécue des souvenirs retrouvés. Une solution nouvelle au débat de la mémoire retrouvée ». Les auteurs tirent les conclusions des multiples expériences et interviews réalisées par les équipes de recherche de l’Université Harvard, de 2005 à 2009, et donnent la liste des dix facteurs qui, chacun, suggèrent une plus forte probabilité qu’un souvenir soit authentique :

1- La victime a expérimenté les mauvais traitements comme une source de confusion lui inspirant du dégoût ou de la frayeur, mais pas comme un traumatisme terrifiant.

2- L’abus a eu lieu seulement une fois ou, au plus, quelques fois.

3- La victime n’a pas compris ces expériences comme sexuelles ou d’abus.

4- La victime a évité, avec succès, de repenser à cette expérience.

5- L’absence de rappels a favorisé l’oubli.

6 – La victime a oublié les souvenirs qu’elle avait eus antérieurement de l’abus, ce qui lui donne l’illusion d’un oubli permanent.

7- Le souvenir retrouvé soudainement à l’âge adulte s’accompagne du choc d’avoir oublié cette expérience.

8- Le souvenir se produit spontanément en réponse à un rappel en dehors d’une psychothérapie suggestive.

9-Les souvenirs survenant spontanément en dehors de la psychothérapie sont plus susceptibles d’être corroborés que ne le sont ceux qui émergent progressivement au cours de certaines formes de psychothérapies suggestives.23

10- La recherche en laboratoire indique que ceux qui retrouvent progressivement leurs souvenirs au cours d’une psychothérapie montrent une propension accrue à de faux souvenirs lors du test DRM24 par rapport à ceux qui récupèrent spontanément leurs souvenirs en dehors d’une psychothérapie.

À l’inverse, ceux qui recouvrent spontanément leurs souvenirs en dehors d’une psychothérapie montrent un effet FIA25 accru en laboratoire par rapport à ceux qui récupèrent leur souvenir en psychothérapie.

Ces facteurs, qui permettent de distinguer les faux souvenirs et les souvenirs retrouvés véritables, ne sont toutefois pas infaillibles. Un souvenir retrouvé véritable d’abus sexuel dans l’enfance n’implique, selon les auteurs de l’étude, ni le refoulement, ni un traumatisme, ni même l’oubli total.

2009 – Implantation de faux souvenirs et modifications du comportement

Les dernières expériences menées par les équipes de chercheurs autour d’Elizabeth Loftus26 montrent qu’en induisant un faux souvenir d’enfance, comme dans l’expérience « Perdu dans un centre commercial », on peut créer, par le rappel d’un faux événement, un comportement de rejet d’un aliment en suscitant le dégoût et/ou une attirance vers un autre.

Pour illustrer son propos (sans intention d’en faire une « preuve ») Elizabeth Loftus raconte avec un sourire comment elle a réussi à tromper Alan Alda, animateur de Scientific American Frontiers, en lui faisant croire qu’il n’aimait pas les œufs durs parce qu’il en avait trop mangé dans son enfance et en était tombé malade. Alda avait reçu une semaine avant son arrivée à l’UCI un résumé de son histoire personnelle dans lequel on avait intégré cette anecdote. Pendant le lunch avec les membres du laboratoire de Loftus, Alda a refusé de manger des œufs durs, scène qui a été filmée et diffusée devant des millions de téléspectateurs !

Loftus cite l’une des dernières expériences menée en 2008 avec Cara Laney et son équipe, « Asparagus, a love story » (« Les asperges, une histoire d’amour »), ou comment s’alimenter mieux grâce à un faux souvenir. Les enfants détestent souvent le goût de certains aliments, tels que les choux de Bruxelles ou les asperges. En persuadant les étudiants testés qu’ils adoraient les asperges dans leur enfance contrairement à ce qu’ils avaient prétendu au départ, l’expérience leur a donné non seulement le goût pour les asperges, mais encore l’envie d’en manger le plus souvent possible et même de les payer beaucoup plus cher à l’épicerie !

2010 -Tous les faux souvenirs ne se ressemblent pas

Comment différencier les faux souvenirs spontanés des faux souvenirs implantés est devenu l’un des sujets d’étude majeur pour les chercheurs en psychologie. Le paradigme DRM est l’outil le plus utilisé pour provoquer la formation de faux souvenirs (les illusions DRM).

A mesure que les enfants grandissent27, les illusions DRM deviennent plus fréquentes, alors que la sensibilité aux faux souvenirs suggérés décroit. Chez l’adulte28, on constate, que les personnes ayant formé de faux souvenirs autobiographiques naturellement, sont plus sensibles aux illusions DRM.29

Est-il légitime d’implanter des faux souvenirs pour résoudre certaines difficultés de la vie courante ?

Il est donc possible d’implanter des faux souvenirs expérimentalement ou dans les thérapies de la mémoire retrouvée. Une fois le souvenir implanté, la personne croit fermement à la véracité de ce faux souvenir. Dans le cas des expériences, il est nécessaire d’aider le sujet à prendre conscience que ce souvenir est faux et à l’abandonner. Dans le cas des thérapies de la mémoire retrouvée, cette prise de conscience très rare est le fruit du hasard, d’une lecture, d’une rencontre, d’un évènement imprévisible ou du temps…

Des expériences d’Elizabeth Loftus montrent qu’on peut implanter un faux souvenir d’une affection infantile qui conduit le sujet à rejeter la consommation de certains aliments. Ceci l’amène à se demander s’il serait légitime d’exploiter cette technique pour détourner des gens de la consommation d’aliments gras, d’alcool, ou de drogue.

Est-il plus contraire à l’éthique d’utiliser ces techniques pour aider, par exemple, des enfants à acquérir la maîtrise de leur alimentation, que de leur raconter l’histoire du Père Noël ?

Question délicate, car manipuler l’esprit pose toujours, quel que soit l’objectif, un problème de conscience, tant cette emprise mentale est efficace.

Cet article est une version complétée d’une première version parue en février 2010 dans la newsletter de l’Observatoire Zététique.

1 Rappeler, par exemple, le temps qu’il faisait une semaine ou deux semaines auparavant, estimer le poids d’un objet, la distance entre deux bâtiments, le temps nécessaire pour effectuer un parcours dans l’université, dessiner de mémoire le plan du hall d’entrée du bâtiment où a lieu le cours…

2 Nous nous sommes beaucoup appuyés dans cet article sur le travail de Franck Arnould, qui met régulièrement à jour l’état des recherches sur les faux souvenirs sur le site du CNRS Inist.

3 Entretien avec Elizabeth Loftus : Les faux souvenirs : « le travail de ma vie ».

4 Richardson, F.E. (1916). « Estimations of speeds of automobiles », Psychological Bulletin, 13(2), 72-73.

5 Loftus & Palmer, (1974), article sur la suggestibilité de la mémoire dans Journal of Verbal Learning and Verbal Behavior

6 Davies, G.M. (2009), « Estimating the speed of vehicles : the influence of stereotypes » Psychology, Crime & Law, 15(4), 293-312.

7 Loftus 1979 ; Loftus, Miller, Burns, 1978, Loftus et Greene 1980

8 Johnson & Raye Kashtroudi & Lindsay 1993 ; Johnson & Raye 1981 ; 1998

9 Brainerd, Reyna & Ceci, 1991, 1996, 1998, 2008 Fuzzy-trace theory, Psychological Bulletin
http://psychotemoins.veille.inist.f....

10 E. Loftus, K. Ketcham, 1994, The Myth of repressed Memory, New York, St. Martin’s Griffin

11 E. Loftus, K. Ketcham, 1997, Le syndrome des faux souvenirs et le mythe des souvenirs refoulés, Editions Exergue

12 http://memovocab.perso.neuf.fr/glos....

13 Loftus, « Les illusions de la mémoire », 2009, conférence à Genève.
Le pouvoir de la suggestion.

14 Maryanne Garry, Charles G. Manning, Elizabeth F. Loftus (University of Washington), Steven J. Sherman (Indiana University), « Imagination Inflation : Imagining a Childhood Event Inflates Confidence that it Occurred », Psychonomic Bulletin & Review, 3(2), 208-214

15 Mazzoni et Loftus 1998 ; Mazzoni, Lombardo, Malvagia et Loftus 1999

16 Pour l’exposé de cette expérience, voir faculty.washington.edu

17 Watkins et Peynircioglu, 1990, « The revelation effect : when disguising test items induces recognition », Brian H. Bornstein and Craig B. Neely, « The revelation effect in frequency judgment », Memory & Cognition, 2001, 29 (2), 209-213http://mc.psychonomic-journals.org/... et http://psychotemoins.veille.inist.f....

18 Geraerts, Schooler, Merckelbach, Jelicic, Hauer et Ambadar, article paru dans Psychological Science, 2007

19 Voir plus loin « 2009 – Comprendre l’expérience vécue des souvenirs retrouvés »

20 http://www.psyfmfrance.fr/documents...
Article complet.

21 « Difference in True and False Memory Retrieval are related to white matter brain microstructure. » – The Journal of Neuroscience, 2009 Jul.8 ; 29(27) :8698-403.

22 McNally, R. J. & Geraerts, E. 2009, « A new solution to the recovered memory debate » Perspectives in Psychological Science, 4, 126-134

23 Extrait de l’article, p. 131  : « De façon étonnante, les souvenirs qui ont été récupérés spontanément, en dehors de la thérapie, ont été corroborés à un taux (37 %) statistiquement impossible à distinguer du taux de corroboration (45 %) pour les sujets qui n’avaient jamais oublié l’abus. » Aucun souvenir retrouvé grâce à la thérapie suggestive n’a pu être corroboré. Bien que ce taux (0 %) ne signifie pas nécessairement que les souvenirs revenus à la surface au cours du traitement soient faux, il recommande la prudence dans l’interprétation des souvenirs récupérés dans une thérapie suggestive.

24 Le test DRM (Deese-Roediger-McDermott paradigm) est utilisé notamment pour explorer la propension du sujet aux faux souvenirs. http://www.lurj.org/article.php/vol...

25 Forgot-it-all-along (FIA) : « L’effet FIA se réfère à un phénomène de la mémoire dans lequel les épisodes antérieurs de remémoration sont oubliés. » « FIA refers to a memory phenomenon wherein prior episodes of remembering are forgotten. »

26 Bernstein et Loftus, 2009, in Perspectives on Psychological Science

27 Otgaar, & Candel. (sous presse). Children’s false memories : Different false memory paradigms reveal different results, Psychology, Crime & Law. Les illusions DRM : Les sujets mémorisent tout d’abord des listes de mots. Les mots de chaque liste sont associés sémantiquement à un autre mot qui, lui, n’est pas présenté (le leurre). De nombreuses études montrent que les sujets rappellent et reconnaissent ensuite à tort le leurre comme étant un mot ayant été étudié.

28 Gallo, D. A. (2010). « False memories and fantastic beliefs : 15 years of the DRM illusion. », Memory & Cognition, 38(7), 833-848

29 http://psychotemoins.veille.inist.f....

Mis en ligne le 1er mai 2011
4873 visites

Explorer par thème


Valid HTML 4.01 Transitional CSS Valide !