La médecine traditionnelle chinoise fait son entrée dans les hôpitaux parisiens

par Olivier Chacornac

En tant qu’employé de « Assistance Publique – Hôpitaux de Paris » (AP-HP), je reçois le bimensuel "AP-HP Magazine" qui résume la vie des hôpitaux de Paris, les progrès médicaux qui y sont faits et les recherches effectuées. Le magazine est donc sérieux et instructif, soit tout ce que l’on peut attendre du magazine d’une institution hospitalière aussi vaste et prestigieuse que l’AP-HP.

J’ai donc été fort surpris de trouver en couverture dans le dernier numéro « R&D : l’AP-HP s’ouvre à la médecine traditionnelle chinoise ». J’avais entendu parler d’un projet de ce type il y a quelques mois1, mais je le voyais à l’époque comme anecdotique.

L’article présente un programme d’intégration de la médecine traditionnelle chinoise (MTC) sur plusieurs niveaux :
- services proposés aux patients (acupuncture, pharmacopée traditionnelle, massages traditionnels, Qi Gong) ;
- formations adressées au personnel soignant ;
- programmes de recherches sur la MTC ;

Inutile de rappeler que la MTC se fonde sur des principes élaborés il y a plusieurs milliers d’années, à une époque où les connaissances sur le fonctionnement du corps humain étaient pratiquement inexistantes, et que ces principes n’ont jamais pu être vérifiés. Soulignons aussi que la pharmacopée contient tout aussi peu de fondements rationnels et comprend des mixtures fantaisistes à base de corne de rhinocéros ou de testicule de tigre.

Rajoutons à cela que, à ce jour, les recherches effectuées sur la MTC (acupuncture et pharmacopée) concluent à l’absence d’effet thérapeutique en dehors de l’effet placebo et nous pouvons alors classer sans trop de risque d’erreur la MTC dans la catégorie des pseudo-médecines.

Il est donc légitime de se demander quelle est la logique derrière l’introduction de la MTC au sein des hôpitaux parisiens. Si on en croit l’article de l’AP-HP Magazine, il semblerait qu’il y ait quelques médecins défendant cette pratique et qu’il existe un partenariat de recherche avec une université de Hong-Kong. L’article affirme aussi qu’il existe des résultats d’études sérieuses qui sont encourageants.

Pour résumer, le seul élément pertinent qui pourrait appuyer cette décision est la présence de « résultats encourageants », sauf que l’argument tombe vite à plat lorsqu’on se rend compte que l’ensemble des études sérieuses sur le sujet sont largement en la défaveur de la MTC.

J’ignore donc quelles sont les motivations des dirigeants de l’AP-HP. Ce que je sais par contre, c’est que leur décision soulève bien des problèmes aussi bien thérapeutiques qu’économiques.
La MTC se résume à de la "bobologie à effet placebo" alors que la médecine traite et guérit bien des maladies, incluant des maladies graves. Mettre la MTC à côté de la médecine scientifique moderne risque de donner aux patients l’illusion qu’il s’agit de deux médecines différentes mais équivalentes. Cela revient à donner à la MTC un statut thérapeutique qu’elle ne mérite pas.

De la même manière, proposer des formations à la MTC aux praticiens revient à conférer des vertus thérapeutiques à la MTC. D’ailleurs, L’Université Paris 13 propose déjà un D.U. en MTC2. La multiplication de ce type de cursus ne pourrait qu’entretenir la confusion entre médecine et pseudo-médecine, d’autant plus que les études médicales et para-médicales n’incluent pas de formation à l’esprit critique ou aux dangers des pseudo-médecines.

Des recherches sérieuses sur la MTC ont déjà été effectuées et leurs résultats sont unanimes, à savoir qu’elle ne dépasse pas l’effet placebo. Le NCCAM, organisme américain chargé d’évaluer les médecines alternatives, a englouti plus d’un milliard de dollars depuis sa création en 1992 dans des essais cliniques, dont de nombreux essais sur la MTC. Le bilan de cet investissement est un immense échec puisque aucun résultat positif n’est jamais sortit de cet institut. Il est d’ailleurs aujourd’hui question d’arrêter de subventionner cet organisme3 [3]. Avons-nous vraiment besoin d’un équivalent français de cet échec ?

Enfin, ce genre de décision n’est-elle pas le signe que l’irrationalité peut gagner les milieux scientifiques sans distinction du degré de hiérarchie ou d’éducation ? Si une méthode aussi décriée par la science que la MTC est introduite à l’hôpital, ceci en l’absence de justification rationnelle et/ou thérapeutique, que penser du reste des décisions de politique médicale de l’institution hospitalière ? Verrons-nous un jour à l’hôpital d’autres thérapeutiques mystiques comme le reïki ou la thérapie par les cristaux ?

* * *

Satisfaire les demandes des patients est l’une des missions de l’hôpital public. Il existe déjà un service de consultation en acupuncture à l’hôpital de La Pitié – Salpêtrière. Mais est-ce vraiment nécessaire d’intégrer la MTC dans le quotidien hospitalier, mesure qui coûtera du temps aux soignants pour des bénéfices thérapeutiques dérisoires, ceci à une époque ou le personnel hospitalier fait défaut ? De proposer des formations à la MTC qui font directement la promotion de pseudo-médecines ? D’initier des programmes de recherche coûteux pour des résultats connus d’avance ?

Je ne le pense pas. Dans un contexte de réforme des hôpitaux, la dernière chose dont on ait besoin est d’un projet dont le rapport » bénéfice thérapeutique / investissement » se rapproche du zéro et qui légitimera l’utilisation de pseudo-thérapies.

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