Médiatisation, principe de précaution et santé publique

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Impossible de savoir réellement comment la grippe A va évoluer cet automne. Dès lors, on peut difficilement reprocher aux autorités de prendre les dispositions qu’elles estiment adaptées pour permettre d’affronter au mieux les différents scénarios que les experts jugent plausibles. Mais sur ce sujet-là, comme sur bien d’autres mettant en jeu des questions de santé publique, la médiatisation très forte, fondée sur l’émotion plus que sur l’information, ne risque-t-elle pas de nuire à la sérénité des décisions ? Ne risque-t-elle pas de pousser les politiques à « ouvrir tous les parapluies », prendre toute sorte de mesures, y compris des mesures coûteuses et peu efficaces, pour répondre à l’inquiétude plus qu’à la situation objective ? Journaux, radios et télévisions adoptent volontiers un ton alarmiste (voir encadré).

Dans ce contexte, difficile de réfléchir sereinement sur le rapport bénéfices-risques des différentes mesures envisagées, comme par exemple la vaccination systématique contre le virus H1N1. Pourtant, dans son édition du 1er août 2009, The Lancet recommande aux autorités de s’interroger sur le bien-fondé d’une telle vaccination systématique. Tirant le bilan du développement de la pandémie en Australie, le British Medical Journal du 18 août 20091 met en cause l’information contradictoire reçue par le grand public, et les propos alarmistes tenus par certains professionnels. Peter Collington, professeur spécialisé dans les maladies infectieuses, souligne les conséquences fâcheuses, et en particulier l’afflux de patients vers les services d’urgence. Il dénonce aussi certains raccourcis, telle la comparaison avec la Grippe espagnole, comparaison oubliant de rappeler que la plupart des victimes sont mortes de complications pulmonaires pour lesquelles il existe aujourd’hui des traitements antibiotiques efficaces qui faisaient cruellement défaut en 1918.

Risque sanitaire, risque médiatique et risque judiciaire

Cette épidémie pose en réalité un problème difficilement soluble, car les décideurs se trouvent devant trois échelles de risques : un risque sanitaire objectif (combien de morts évitables et à quel prix, comment affecter au mieux des crédits non extensibles, qui, s’ils sont employés pour une vaccination systématique, ne le seront pas pour autre chose), un risque médiatique (être accusé de n’en avoir pas fait assez, et à quel prix éviter ces attaques), et enfin un risque judiciaire (être traîné devant les tribunaux avec la possibilité d’être effectivement condamné).

Tout semble se passer comme si le deuxième risque, et plus encore le troisième, pesaient dans les décisions d’un poids beaucoup plus élevé. On peut le comprendre, car la culture de la gestion du risque est très faible, qu’il s’agisse des journalistes, des juges, des hommes politiques, ou du grand public. Si les autorités sanitaires décidaient de ne conseiller la vaccination, comme pour la grippe banale, qu’aux personnes fragiles, ou en contact avec le public, ou indispensables à la bonne marche de telle ou telle activité essentielle (santé, énergie, eau…), un seul décès parmi la population non ciblée par ces conseils pourrait aboutir au tribunal, et éventuellement à une condamnation. Même scénario si on se trouve en rupture de vaccins.

Cette distorsion des choix par le risque médiatique et surtout judiciaire, contamine les politiques de santé publique, mais également l’exercice médical « individuel ». Un nombre croissant de décisions diagnostiques (multiplication des examens peu utiles), voire thérapeutiques, sont guidées par le souci qu’on ne puisse rien reprocher au médecin. En raison de la maladie, de la pénibilité de certains examens et traitements, les patients avaient plus ou moins peur de leur médecin ; progressivement, cela pourrait devenir l’inverse !

Une approche rationnelle en santé publique

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Alarmisme ou information ?
Un exemple parmi d’autres : les titres de pre­mière page du journal Le Monde durant les 10 derniers jours d’août. Une tonalité alarmiste caractérise tous les journaux.

Supposons que le ministère de la santé dispose d’un milliard d’euros et décide de les dépenser dans telle action de santé publique (peu médiatique et sans « accroche » judiciaire ; par exemple l’implantation de nouveaux appareils IRM, ou la rénovation des services d’urgence). Supposons que cet investissement permette d’éviter cent fois plus de morts que la généralisation de la vaccination contre l’épidémie H1N1. Une telle décision serait-elle audible ? Serait-elle présentable ? Les dispositifs de santé publique doivent être sereinement mis en place en s’appuyant sur l’expertise de santé publique, en gardant en tête que l’« information » fondée sur l’émotion, le sensationnel ou les a priori idéologiques, et largement médiatisée, peut conduire à des décisions non justifiées ou absurdes, au gré des peurs médiatisées et du « principe de précaution » qui leur est associé

À propos du virus H1N1 : Grippes et pestes Lire l’article de Jeanne Brugère-Picoux.

1 « Pandemic lessons from Australia », Melissa Sweet, BMJ 2009 ;339 :b3317. http://www.bmj.com.

Mis en ligne le 8 octobre 2009
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