Que penser de la chiropractie ?

À propos de l’article de Simon Singh dans le Guardian

par Michel Naud

NON, la chiropractie ne soigne pas tout !
OUI, la chiropractie peut être dangereuse !
JPEG - 14.3 ko
Simon Singh

Le 19 avril 2008, à l’occasion de la « semaine de sensibilisation à la chiropractie » organisée annuellement par la British Chiropractic Association (BCA), le journaliste scientifique Simon Singh publiait une tribune dans The Guardian. Cette tribune mettait en garde contre les risques des thérapies manuelles (en particulier dans les manipulations des vertèbres cervicales) et contre les prétentions abusives de certains thérapeutes (prétendant notamment contribuer par la chiropractie au traitement des coliques ou otites à répétition des enfants), prétentions mises en avant sur les sites web des associations de chiropracteurs britanniques.

La BCA, présentée par Singh comme « vitrine respectable de la profession de chiropracteur et [faisant] joyeusement la promotion de traitements bidons », s’estimait diffamée et portait sa cause devant les tribunaux. Le Guardian retirait la tribune de son site internet1. La BCA prenait quant à elle la décision de retirer de son site internet les pages sur lesquelles il était affirmé que les thérapies manuelles aident au traitement de maladies comme l’asthme, les coliques, les otites à répétition, ou les pleurs prolongés des enfants, comme on les voit encore sur cette vidéo :

L’autre grande association de chiropracteurs britanniques, la McTimoney Chiropractic Association (MCA), mettait quant à elle son site internet en veilleuse et demandait à l’ensemble de ses adhérents d’ôter de leurs sites internet les prétentions qui pourraient se retourner contre eux2.

Alors que la procédure judiciaire suit son cours, Winston da Silva, de la revue scientifique Cosmos Magazine (n° 28 – août/sept. 2009), a décidé de publier de nouveau le texte original de Simon Singh, simplement expurgé des quelques passages litigieux sur le plan du ton et des objets de la procédure qui oppose Simon Singh à la BCA. Cela permet de recadrer la discussion sur le fond.

Il a été proposé, par le biais de la fondation britannique Sense about Science que cet article abrégé soit publié simultanément par de nombreux organes de presse sur papier et sur la toile le mercredi 29 juillet 2009.

Notre association (Afis) a décidé de participer à cette campagne de sensibilisation et de publier en ligne, ce jour, le même article abrégé, ainsi qu’une traduction en français que voici :

Attention au piège des manipulations vertébrales

Certains praticiens affirment qu’elles peuvent guérir tout, mais les recherches suggèrent que les thérapies chiropratiques obtiennent des résultats mitigés et peuvent même être fatales.

par Simon Singh

Vous pourriez être surpris d’apprendre que Daniel David Palmer, le fondateur de la chiropraxie, a écrit que « des déplacements vertébraux sont responsables de 99% de toutes les maladies ». Dans les années 1860, Palmer commença à développer sa théorie selon laquelle la colonne vertébrale était impliquée dans presque toutes les maladies, car elle connecte le cerveau à toutes les autres parties du corps. Ainsi, un mauvais alignement pourrait provoquer un problème dans des parties éloignées du corps. En réalité, la première intervention chiropratique de Palmer est supposée avoir guéri un homme atteint d’une surdité profonde depuis 17 ans. Son deuxième cas est tout autant étrange, car il déclara avoir guéri un patient atteint de troubles cardiaques en lui remettant en place une vertèbre déplacée.

Vous pourriez peut-être penser que les chiropracteurs d’aujourd’hui se limitent au traitement des problèmes de dos, mais en réalité ils ont toujours un certain nombre d’idées farfelues. Les plus fondamentalistes affirment qu’ils peuvent tout guérir, y compris aider à guérir les enfants victimes de coliques, ou atteints de troubles, du sommeil ou de la nutrition, ou encore d’infections aux oreilles à répétition, d’asthme ou de pleurs prolongés, même s’il n’y a pas la moindre preuve.

Je peux en toute confiance qualifier ces traitements de « bidon », car j’ai coécrit un livre sur les médecines alternatives avec le plus réputé professeur de médecine complémentaire au monde, Edzard Ernst. Il a lui-même étudié les techniques de chiropraxie et les a utilisées en tant que médecin. C’est ainsi qu’il a commencé à ressentir le besoin d’une évaluation critique.

Parmi d’autres projets, il a examiné les preuves issues de 70 essais visant à explorer les bénéfices d’une thérapie chiropratique pour des affections qui ne sont pas liées au dos. Il n’a trouvé aucun élément de nature à soutenir le fait que la chiropractie puisse traiter de telles affections.

Mais alors, qu’en est-il dans ces conditions de la chiropractie pour traiter des problèmes de dos ? Les manipulations de la colonne vertébrale peuvent résoudre certains problèmes, mais les résultats sont mitigés. Pour être honnêtes, les approches conventionnelles, telles que la physiothérapie, se battent aussi pour résoudre de façon systématique les problèmes de dos. Néanmoins, les thérapies conventionnelles restent préférables du fait des sérieux dangers associés à la chiropractie.

En 2001, une analyse rigoureuse de cinq études a montré que près de la moitié des patients traités par chiropractie ont rencontré temporairement des effets secondaires négatifs, tels que douleurs, paralysie, raideurs, vertiges et maux de têtes. Ces troubles sont relativement mineurs, mais leur fréquence est très élevée. Et ceci doit être mis en balance avec les bénéfices très limités du traitement des chiropracteurs.

De façon plus inquiétante, la technique « d’ajustement » des chiropracteurs, consistant en un mouvement physique très rapide et de faible amplitude [Note du traducteur : visant, selon les chirppracteurs, à rétablir la mobilité de deux articulations bloquées entre elles] est porteuse de risques bien plus significatifs. Elle implique de pousser des articulations en dehors de leur plage de mouvement naturel en appliquant durant un court instant une force précise. Bien que ce soit une procédure sans risque pour la plupart des patients, certains peuvent être victimes de déboîtements ou de fractures.

Encore plus grave, les manipulations du cou peuvent endommager les artères vertébrales qui alimentent le cerveau en sang, pouvant ainsi provoquer un accident vasculaire cérébral, et même la mort. Parce qu’il y a normalement un délai qui s’écoule entre la manipulation vertébrale et le blocage du sang vers le cerveau, le lien entre chiropraxie et accident vasculaire cérébral est resté non rapporté de nombreuses années. Cependant, il a été possible, récemment, d’identifier des cas où la manipulation vertébrale est certainement la cause de l’accident vasculaire cérébral.

Laurie Mathiason, une serveuse canadienne âgée de 20 ans, a consulté un chiropracteur 21 fois, entre 1997 et 1998, pour soulager un mal de dos. Lors de son avant-dernière visite, elle s’est plainte d’une raideur au cou. Ce soir-là, elle a commencé à faire tomber des plats au restaurant. Elle est donc retournée chez son chiropracteur. Alors que le chiropracteur effectuait des manipulations sur son cou, Mathiason s’est mise à pleurer, ses yeux ont commencé à rouler, de l’écume s’est formée dans sa bouche, et son corps s’est mis à convulser. Transportée de toute urgence à l’hôpital, elle a sombré dans un coma et est décédée trois jours plus tard. L’enquêteur en charge du dossier a déclaré : « Laury est morte d’une rupture de l’artère vertébrale, intervenue en association avec une manipulation vertébrale du cou ».

Ce cas n’est pas unique. Pour le seul Canada, on compte plusieurs autres femmes décédées après avoir reçu des traitements chiropratiques. Le professeur Ernst a identifié dans la littérature médicale 700 cas de complications graves. Ceci devrait être une préoccupation majeure pour les personnes en charge de la santé publique, en tenant particulièrement compte de la sous-déclaration de ces cas, signifiant que le nombre réel est bien plus important.

Si les manipulations vertébrales avaient été un médicament présentant des risques aussi sérieux pour de si faibles effets bénéfiques démontrabls, elles auraient certainement été retirées du marché.

Simon Singh est le co-auteur avec Edzard Ernstde Trick or Treatment ? Alternative Medicine on Trial. [proposition de traduction : Tromperie ou traitement ? Les médecines alternatives à l’essai. Livre non encore traduit en français].


Ceci est la traduction par Jean-Paul Krivine, relue par Michel Naud, d’une version abrégée d’un article publié dans le Guardian et pour lequel Singh est poursuivi pour diffamation par la British Chiropractic Association. Nantes, le 27 juillet 2009

1 Le texte est néanmoins toujours accessible ici, reproduit par un site russe avant qu’il ne disparaisse ; une traduction en français est lisible ici.

2 Le mail adressé à l’ensemble des adhérents est reproduit ici.

Mis en ligne le 29 juillet 2009
27667 visites

Explorer par thème


Valid HTML 4.01 Transitional CSS Valide !