Esprit critique, où es-tu ?

285 - avril-juin 2009

Au milieu du 19e siècle, face au développement du chemin de fer, le député Arago (par ailleurs physicien) affirmait que « le transport des soldats en wagon les efféminerait ». Quelques années auparavant déjà, il mettait en garde contre les fluxions de poitrine, pleurésies, catarrhes, que les usagers ne manqueraient pas d’attraper ou contre une hypothétique explosion de la locomotive…

Vous souriez ? Et pourtant, à certains égards, les mentalités n’ont pas vraiment changé.

Toutes ces alertes et mises en garde d’Arago se sont faites dans un contexte politique de prise de décision : le choix d’un tracé pour la ligne de chemin de fer de Paris à Versailles en 1836 puis en 1837, le choix entre l’État et les compagnies privées pour la construction des grandes lignes de chemin de fer1. On ignore si Arago était lui-même convaincu par les préventions « médicales » qu’il assénait à ses collègues parlementaires, mais aujourd’hui, comme hier, on constate que la culture de la peur s’empare de nos élites politiques. Toute nouveauté présente des risques qu’il est rarement possible d’évaluer et toute nouvelle technologie suscite des inquiétudes, justifiées ou non. Toute nouveauté présente une part d’incertitudes qu’il est rarement possible de complètement éliminer, et toute nouvelle technologie suscite des inquiétudes, justifiées ou non. Mais la différence est grande entre les attitudes du 19e siècle et celles d’aujourd’hui : malgré quelques accidents ferroviaires, personne n’a suggéré à l’époque d’abandonner le rail (ou de faire un « moratoire »...) alors qu’aujourd’hui, sur simple rumeur et sans danger réellement avéré, on cherche très vite à « revenir au cheval »... Et pourtant les méthodes et outils en santé publique ont largement progressé, permettant de mieux maîtriser l’introduction de nouvelles technologies.

Ce qui a changé, c’est le caractère non tangible de certains dangers allégués : rayonnements divers, génétique, produits chimiques, nanoparticules. En comparaison le chemin de fer était, au moins, directement perceptible par chacun.

Ce qui a changé aussi, c’est l’amplitude et la vitesse de diffusion de l’information. Autrefois transmises lentement de proche en proche, les peurs, des plus crédibles aux plus extravagantes, sont aujourd’hui amplifiées instantanément par le bouche à oreille électronique et les débats qui s’en suivent sont lourdement parasités par une information trop souvent dénaturée. Sous prétexte d’avertir et de protéger, l’inflation médiatique finit par angoisser voire déstabiliser les moins crédules qui découvrent à leurs dépens que l’abus de sensationnel nuit gravement à leur bien-être !

Les scénarios catastrophe les formules alarmistes – sans oublier les canulars et légendes urbaines – se répandent comme la varicelle, sur le Web et dans la presse, tout comme les théories et pratiques occultes, divinatoires, pseudo-médicales et parascientifiques qui ont déjà une très large place dans les médias. Si quelques journalistes et auteurs s’en inquiètent et s’appliquent à démystifier les impostures et la désinformation, un grand nombre répond à la demande créée par leurs bons soins car c’est elle, la bonne fée, qui fait vendre et qui explose l’audimat. L’esprit critique, ainsi lesté par des peurs irraisonnées voire irrationnelles, a de plus en plus de mal à surnager dans la mer de l’information.

La lucidité est la qualité principale de la personne dotée d’esprit critique. Et cet esprit-là ne se cache pas dans le petit bout de la queue du chat2.

1 Voir Œuvres complètes de François Arago, Volume 5 Tome 2 (1855) p. 238 et suivantes et Histoire de la Monarchie de Juillet, Tome 5 de P. Thureau-Dangin (1911) p. 64-65.

2 « La queue du chat », paroles et musique de Robert Marcy, 1948. Un succès des Frères Jacques.

Mis en ligne le 3 avril 2009
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