Darwin hérétique - L’éternel retour du créationnisme

Thomas Lepeltier. Le Seuil, 2007, 250 pages, 19 €

Note de lecture de Gabriel Gohau - SPS n° 284, janvier 2009

Thomas Lepeltier est un jeune historien des sciences et journaliste, qui enseigne à l’université d’Oxford. Le livre qu’il nous présente est clair et bien informé. De plus, il est préfacé par Jean Gayon, professeur à l’université Paris-I, et qui est notamment l’auteur d’un beau Darwin et l’après Darwin (1992) qui fait l’histoire de la sélection naturelle.

Malgré son titre, cependant, un peu mystérieux, sinon accrocheur, Thomas Lepeltier ne se contente pas de parler de Darwin. En effet, sur ses six chapitres, deux sont consacrés aux temps antérieurs, l’un au problème de la génération aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’autre à la Création et à l’évolution, fin XVIIIe-début XIXe. Car il existe au moins deux façons anciennes de refuser l’évolution du monde vivant (si l’on ne croit pas, non plus, à la Création divine unique que réfute l’observation géologique de la succession des espèces, depuis les trilobites, au moins, jusqu’aux mammifères). On peut croire à la génération spontanée de toutes les formes de vie ; on peut admettre des créations répétées, de plus en plus complexes, comme le montre l’apparition tardive des êtres dits supérieurs, avec destructions intermédiaires.

L’auteur cite Cuvier, bien connu de tous les historiens, dans cette seconde catégorie. Simplement, il semble ignorer que le naturaliste n’a écrit nulle part que les créations se succédaient : il parle seulement de migrations, idée certes insuffisante pour expliquer les renouvellements, mais dont le naturaliste protestant, honoré dans un monde universitaire et administratif à majorité catholique, doit se contenter prudemment. En revanche, il oublie Jean-André de Luc (1727-1817), inspirateur des idées de Cuvier, qui, malgré son biblicisme, est transformiste, avec cet argument que les générations spontanées supposent des thèses panthéistes et que les créations multiples exigent un Dieu bricoleur, peu habile à réussir son œuvre du premier coup. C’est dommage, car l’existence de chrétiens évolutionnistes dès 1800 allait dans son sens d’une grande distribution des thèses. Lui-même cite le révérend Baden Powell (1796-1860), membre de l’église anglicane et père du fondateur du scoutisme, évolutionniste dans les années 1850, par refus des créations multiples, qu’il interprète comme autant de miracles, qui rompraient l’ordre créé par Dieu, et qui tient la Création en six jours pour une œuvre de poésie.

En effet, une des idées développées dans le livre est que l’évolutionnisme n’est pas un athéisme. C’est pour cette raison que ce livre doit être lu des matérialistes. Car c’est une idée commune dans nos milieux rationalistes (auxquels j’appartiens, mais sans la partager) que le darwinisme s’est nécessairement heurté aux Eglises chrétiennes. Ce serait Charles Hodge qui, en 1874, aurait prétendu que le darwinisme était un athéisme. Les difficultés d’un Teilhard, avec sa hiérarchie, dont l’auteur ne parle qu’au détour d’une phrase, et les condamnations des papes successifs (à commencer par Pie IX, mais l’auteur préfère les concessions de Pie XII et de Jean-Paul II) vont dans ce sens. On pourrait ajouter l’antidarwinisme du biologiste français Pierre P. Grassé (1895-1985), que Thomas Lepeltier présente comme partisan d’une loi d’évolution, laissant « la porte ouverte à la métaphysique ». Mais qui, dans mon souvenir, était, au moins dans ses dernières années, profondément chrétien. Car ce qui heurte les esprits religieux dans les thèses darwiniennes, c’est la variation aléatoire (corrigée par la sélection). Ils cherchent une direction, provoquant adaptation (Paley) ou progression (Chambers) des formes vivantes, qui les rapproche évidemment d’un dessein intelligent.

Mais les adversaires de Darwin lui opposent, nous dit l’auteur, surtout des arguments scientifiques : il reprend dans ce sens le fameux débat entre Huxley, l’ami de Darwin et l’évêque d’Oxford, Wilberforce, qu’une légende darwiniste tenace présente comme un esprit rétrograde. Pour l’évêque, comme pour tout Anglais ayant une culture scientifique, le darwinisme est tenu pour trop hypothétique par une nation qui a fourni Bacon et Newton (qui répétait qu’il ne faisait pas d’hypothèse) à la science.

Pourtant l’auteur n’a pas de peine à trouver des darwiniens chrétiens. Il cite notamment Theodosius Dobzhansky et Ronald Fisher, deux des fondateurs du néodarwinisme (théorie synthétique). Et je suis prêt, pour mon compte, à considérer que la religion et la théorie évolutionniste se combinent ou se repoussent aussi bien. C’est par tous les exemples, notamment de langue anglaise, qu’il donne, que l’auteur de ce livre œuvre utilement.

Mis en ligne le 1er octobre 2008
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