L’astrologie, pratique désuète et dénuée de tout fondement rationnel, est pourtant devenue un phénomène de société dont l’impact culturel ne peut être nié. En quoi consiste-t-elle et à quoi tient son succès ?
Les pièces les plus anciennes de ce dossier concernent la thèse soutenue par Élisabeth Teissier à Paris, le 7 avril 2001.

Des astres à la Bourse

par Jean-Pierre Thomas - SPS n° 256, mars 2003, remis à jour pour le Hors-série Astrologie, juillet 2009

Le 26 juillet 2002, le quotidien Le Parisien publiait un article d’un certain Jean-François Richard sur astrologie et Bourse. Ce « spécialiste » diffuse déjà depuis plusieurs années une revue, Bourse anticipations, et possède un site Internet sur la question. Il a également publié un ouvrage sur le sujet1, dont il a d’ailleurs été rendu compte dans le bulletin de liaison du Rassemblement des Astrologues Occidentaux2, qui lui accordait une certaine valeur prédictive. Il aurait établi ses théories à partir de l’étude détaillée des variations du CAC 40 de 1950 à 19973, ainsi que de quelques autres indices boursiers (MONEP, SBF 120/250, MATIF, etc.).

Dans l’article susdit, cet astrologue nous révèle que : « La Bourse, c’est bel et bien reparti ! Les astres le disent ». Constatons-le : le 26 juillet 2002, le CAC 40 était à 3149 points, le 10 mars 2003 il atteignait son plancher à 2513,61 (à ses sommets, il frisait 6800 points en septembre 2000), pour remonter ensuite c’est vrai (jusqu’à plus de 6168 le 1er juin 2007), mais avec plus de sept mois de retard sur la prédiction issue d’une méthode « révolutionnaire »4.

Mais sa méthode fait la différence : « En effet les analystes boursiers travaillent sur des données passées, l’astrologie boursière étudie les mouvements futurs des planètes qui jouent un rôle sur les mouvements de capitaux ». D’ailleurs, dans son ouvrage de 1998, il envisageait l’évolution du marché sur les dix années suivantes. L’avenir est avec lui. Régression aujourd’hui, hausse demain…

Son optimisme s’explique : « La source de tous les maux ? Uranus qui symbolise les marchés d’actions. L’effondrement actuel des bourses résulte principalement de l’influence négative sur Uranus de l’opposition entre Pluton et Saturne. Mais aujourd’hui ce cycle est en train de s’inverser ». C’est ce que nous avons pu constater depuis. Voir aussi la note 15 en fin de cet article…

Mais ces inepties ne sont pas les premières du genre.

Inepties d’hier

Il y a déjà plusieurs années, en 1996, le journal italien L’Espresso (cité dans Courrier International de l’époque), à la suite de tabloïds anglais, révélait que la BERD elle-même (la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement5), consultait (et rémunérait) un astrologue américain, Robert Krausz, pour élaborer un programme de prévisions boursières. Son trésorier de l’époque, Mark Curtis, avouait sans honte que sa banque avait « le devoir d’explorer toutes les méthodes qui ont du succès sur le marché ». Qu’elles aient ou non fait preuve de leur validité ou de leur efficacité ne semblait pas l’inquiéter, ce qui constituait un bel aveu de considération pour l’économie : une activité opportuniste qui suit les modes, au gré des humeurs versatiles du marché, dont l’irrationalité des mouvements est pourtant légendaire. Curtis reconnaissait cependant que personnellement il ne croyait pas à l’astrologie mais que si on lui demandait si ces histoires influencent les bourses, sa réponse ne serait pas négative ! L’influence des astres sur la Bourse, non, celle de l’astrologie, assurément !

En 1995, la direction de cette même BERD participait déjà à Londres à une conférence d’astro-économie de Grace Morris, astrologue américaine conseillère de plusieurs grandes entreprises6.

À l’époque, la place financière où les astrologues comptaient sans doute le plus de clients était Hong Kong, alors en proie à l’incertitude de son devenir à quelques années de son retour dans le giron de la Chine communiste.

En 1995 également, la lettre de prévisions boursières Charts7 ouvrait un encart aux « Tendances Sidérales » présentées par le « premier spécialiste français d’astrologie boursière  », Jacques Dorsan, (ancien cadre d’Unilever, auteur de l’Astrologie et la Bourse8, et président d’honneur de la Fédération d’Astrologie Sidérale9), en soulignant que cette technique est fort répandue chez les Anglo-Saxons, jusque dans les colonnes du Financial Times, nous disait-on. Très hypocritement, il ne s’agissait en « aucune façon [de] cautionner les méthodes et résultats de cette discipline prédictive  », mais simplement d’être « utile à certains et – au moins – distraire les autres  »10.

Précurseurs

Pourtant il y eut des précurseurs. René Tendron, grand spécialiste boursier, que l’on ne pouvait qualifier de plaisantin en ce domaine, et qui publiait régulièrement Le guide de votre argent, ouvrage de référence consacré aux placements et aux valeurs financières, s’y adonna aussi. L’édition 199211 comportait un chapitre annexe « En savoir plus  », qui apportait quelques informations complémentaires sur les investissements et les perspectives du marché. Sans préambule et sans autre avertissement, au milieu d’informations a priori sérieuses, on trouvait douze pages d’horoscopes sur la meilleure façon de placer ses économies en fonction de son signe astral ! Ce qui pouvait laisser quelque peu perplexe le lecteur critique : fallait-il prendre ces prédictions astrologiques (dont le véritable auteur n’était pas cité) pour argent comptant (c’est le cas de le dire), ou pour un divertissement ou une plaisanterie douteuse (ce que rien ne laissait supposer) ? Ou fallait-il remettre en cause la crédibilité de l’ensemble de l’ouvrage, qui, nous l’espérons pour ceux qui lui accordaient confiance, reposait sur des études et des analyses d’une fiabilité moins contestable et un peu plus sérieusement étayées ? On peut craindre que dans ce genre de cas, la majorité des lecteurs ne se pose pas de question et attribue certainement une considération usurpée à ces conjectures superstitieuses, de par l’autorité reconnue de l’auteur dans son domaine de compétence, même si cela n’en ressortit pas directement. Insidieuse façon de cautionner, par mélange des genres, une discipline sans fondement, par assimilation à d’autres, plus crédibles.

L’astrologie boursière à l’épreuve

La bourse est un domaine où les services de consultants en astrologie fleurissent, avec des sites dédiés, des magazines spécialisés, etc. La BAAS, Association Britannique pour le Progrès de la Science, a voulu mettre à l’épreuve les prétentions astrologiques en matière de placements financiers. Une « astrologue financière », un analyste financier et une jeune londonienne de 4 ans se sont vu confier (fictivement) une somme de 5000 £. Les deux premiers devaient définir la composition de leur portefeuille financier, au regard de la configuration astrale pour l’une, et de la conjoncture financière pour l’autre. Tia, la jeune londonienne, procédait à un tirage aléatoire pour déterminer les valeurs à incorporer dans son placement. Une semaine après ce placement, semaine particulièrement agitée sur les marchés financiers, l’astrologue avait perdu 10,4 % de sa mise initiale, le financier 7,1 %... et Tia, seulement 4,6 %. La Barklays Stcokbroker a repris l’évaluation des portefeuilles un an plus tard : l’analyste financier sombrait avec une perte de 46,2 %, l’astrologue limitait la casse avec une perte de 6,2 %, là où Tia arrivait à faire fructifier son placement de 5,8 %. Ceci valut à la jeune londonienne la une du quotidien The Sun12.

Mais si l’on remonte dans l’histoire, on constate que l’idée de prédire l’évolution boursière sur des fondements astrologiques n’est pas nouvelle. En 1930, le « grand » astrologue suisse-allemand, K. E. Kraft, après une étude sur l’évolution des prix du blé entre 1500 et 1922 et les aspects astrologiques, pensait avoir trouvé quelles configurations étaient censées influencer les marchés. « Quand il expérimenta sa théorie dans un but spéculatif, il n’obtint hélas ! aucun résultat13.. C’est le moins que l’on puisse dire ! James Randi14 rappelle qu’après avoir ouvert un bureau de conseil pour les placements, Kraft fut ruiné, ses avis astrologiques s’étant révélés aussi catastrophiques que la crise de 1929. Cela le plongea dans une profonde dépression nécessitant une hospitalisation…

Un phénomène désormais mondial

Pour en revenir à notre époque, un article de Marie-Claire Pasquier publié en 1997 dans La Vie Française15, posait d’ailleurs la question : « Faut-il y croire ? », et révélait l’étendue plus ou moins avouée du phénomène partout dans le monde, en Europe, en Asie ou aux États-Unis, avec floraison de sites Internet qui y sont consacrés. L’auteur y notait que le succès de la discipline est fortement lié aux incertitudes des temps et constitue une sorte de conséquence des échecs des méthodes de prévision plus traditionnelles qui n’ont jamais pu annoncer la survenue de grands événements ayant marqué le secteur. Elle constatait aussi qu’un grand nombre d’acteurs de la finance réagit de façon irrationnelle ou sur la base de critères superstitieux (crainte d’agir un vendredi 13, par exemple). Enfin, elle reconnaissait que, même si on n’y croit pas, l’importance de la croyance aux thèses astrologiques et à leurs prédictions en arrive à influer sur le comportement d’un nombre croissant d’acteurs boursiers, et donc, in fine, sur les cours.

La Bourse n’est donc pas influencée par les astres, comme le disait le trésorier de la BERD, mais bien par les astrologues ! Le grand économiste anglais Lord John Keynes (1883-1946) résumait ainsi les choses : l’essentiel pour un boursier n’est pas de désigner la plus belle fille du concours de beauté, mais celle que les autres éliront…

1 J.-F. Richard, La bourse serait-elle gouvernée par les astres ? Une méthode d’astrologie révolutionnaire, Éditions Arnaud Franel, 1998.

2 Bulletin titré Trois sept onze www.astrologie-rao.com/revue.html#revue, qui a analysé l’ouvrage susdit, sous la plume de Franck Nguyen, dans son n° de décembre 1998 (non numéroté car il aurait porté le n° 13…), qui n’est malheureusement plus disponible sur Internet comme nous l’indiquions lors de la première publication du présent article. On y trouvait une analyse de la méthode employée par J.-F. Richard, et toutes les justifications pseudo-scientifiques habituelles (décalage variable des effets par rapport aux événements supposés en être la cause, aspects généraux privilégiés par rapport à des effets particuliers plus (ou trop) précis, aveu que « l’astrologie ne décrit pas la totalité du réel », etc.), qui dédouanent de toutes les faillibilités du système et servent plutôt à s’autoconvaincre de sa validité, sans aucun critère scientifiquement digne de ce nom.

3 L’indice CAC 40 est calculé par la Commission des Agents de Change, à partir des 40 meilleurs titres français de la Bourse de Paris et d’une base 1000 fixée au 31.12.1987.

4 L’évolution de l’indice CAC 40 pris en référence dans notre article est consultable à http://bourse.lesechos.fr/bourse/de....

5 Ses statuts ont été déposés le 31 décembre 1990. Destinée à favoriser l’aide financière à destination des pays d’Europe de l’Est de l’ex-bloc communiste, elle était à l’époque dirigée par le français Jacques de Larosière (ex-gouverneur de la Banque de France et ancien directeur du Fonds Monétaire International) et financée par 57 pays-actionnaires, à hauteur de 10 % rien que pour les seuls États-Unis (source Encyclopaedia Universalis).

6 Voir Science et pseudo-sciences, n° 224 novembre-décembre 1996, p. 11.

7 Supplément n° 43 de mars 1995 p. 11.

8 L’Astrologie et la Bourse : manuel d’astrologie boursière, Le Rocher, 1987, ouvrage épuisé. J. Dorsan, qui diffuse toujours une lettre de conseils boursiers et continue d’exercer à Nice, a également publié Le véritable sens des maisons astrologiques, Le Rocher 1990, et Retour au zodiaque des étoiles : vous n’êtes pas né sous le signe que vous croyez, Dervy, 1981.

9 http://fas.ifrance.com. Fondée en décembre 1989 et installée à Thouars (79), cette fédération a participé au salon Parapsy et diffuse la revue Ayanamsa dans laquelle on retrouve des articles signés de Jacques Dorsan.

10 Cf. Science et pseudo-sciences, n° 215 mai-juin 1995 p. 21.

11 Le guide de votre argent 1992, Belfond, 1991. Cet ouvrage, sous la direction de René Tendron, édité depuis 1985, était en fait rédigé par les équipes du groupe Telpresse. De nouvelles éditions parurent chez Telpresse en 1993 et chez Eska en 1995, mais nous ne savons pas si elles comportaient le même type de conseils astrologiques.

12 Cité par Richard Wiseman, Petit traité de bizarrologie, page 15. Le même auteur rapporte une étude similaire mené par un quotidien national suédois qui a comparé les performances de 5 investisseurs chevronnés et d’un chimpanzé nommé Ola (effectuant ses choix en lançant des fléchettes sur les noms des sociétés enregistrées à la bourse de Stockholm). Ola avait là aussi gagné. Ces tests sont-ils plus cruels pour l’astrologie ou pour l’expertise boursière ? Le Wall Street Journal a d’ailleurs repris la méthode, et organise régulièrement une compétition entre des volontaires proposant un portefeuille d’investissement, et les journalistes mettant en œuvre le système de fléchettes du chimpanzé Ola. Les fléchettes s’en sortent souvent très bien.

13 Anecdote citée par Guy Michaud, in Astrologie Passion, Hachette, 1992, page 237. Recueil de textes d’astrologues, sous la direction d’Elizabeth Teissier.

14 James Randi, Le vrai visage de Nostradamus, Éd. du Griot, 1993. (cité par Laurent Puech in Astrologie : derrière les mots, Collection Zététique, book-e-book.com 2003 p. 210).

15 « La bourse et les astres : faut-il y croire ? », La Vie Française n° 2723 du 16 au 22 août 1997. Cet article a été repris dans Problèmes économiques n° 2546, La Documentation Française, 10 décembre 1997, p. 29-32. On nous y parle déjà de J.-F. Richard, cité au début de notre article et de l’influence d’Uranus que celui-ci relève dans le thème astral du Palais Brongniart. Il annonçait une crise financière majeure entre 2006 et 2007. Le pire était donc à venir. Petits porteurs, à vos bas de laine avant le désastre ! disions-nous. Pourtant le CAC 40 n’a cessé de monter quasi-continûment jusqu’au 1er juin 2007 (pratiquement de 30 % depuis début janvier 2006 !). Dans son bulletin Bourse Anticipations n° 162 de mars 2008, il affirmait pouvoir « envisager une reprise globale jusqu’en novembre prochain » alors que le CAC 40 perdait 44 % de sa valeur entre le 19 mai et le 21 novembre… Personnellement, je lui confierais encore moins facilement mes économies qu’à un dénommé Maddoff.

Mis en ligne le 8 juillet 2004
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