La guerre des souvenirs

par Nicolas Gauvrit - SPS n° 281, avril 2008

Notre recherche suggère que le concept de « refoulement » […] n’est qu’une notion romantique datant du 19e siècle, plutôt qu’un phénomène scientifiquement valide.

Harrison G. Pope

Le film Hipnoz, de David Carreras, raconte l’histoire d’une petite fille qui assiste au meurtre de sa mère par son père. Les policiers la retrouvent près du cadavre, prostrée, comme pétrifiée, le visage barbouillé de sang. On la conduit aussitôt dans une clinique psychiatrique, où un thérapeute en blouse blanche explique aux agents de l’ordre que le traumatisme a été si violent que la pauvre enfant l’a « refoulé » : « elle est en déni », n’a plus aucun souvenir de ce qui s’est produit. Le film raconte ensuite la lente quête de la victime et de son psychothérapeute, qui cherchent à ramener à la conscience le souvenir traumatique — ce qui doit amener la guérison. Pour beaucoup de monde aujourd’hui, cette histoire est tout à fait réaliste : nous avons tous entendu affirmer que l’esprit peut se défendre en masquant des souvenirs et que le rappel est alors une étape essentielle dans le processus thérapeutique.

Pour étayer cette conviction, les témoins abondent. Des centaines de personnes, d’abord aux États-Unis dans les années 80 et 90, puis de ce côté de l’Atlantique, ont pu grâce à leur psychothérapeute recouvrer la mémoire et voir resurgir, parfois après 20 ou 30 ans d’oubli le plus complet, le souvenir de malversations traumatiques, souvent des viols incestueux. Des procès s’ensuivirent, et on condamna des parents sans exiger de preuve matérielle du crime. De cette multiplication de remémorations et des procès qui s’ensuivirent naquît une lutte acharnée entre les promoteurs des thérapies régressives (visant à faire resurgir les souvenirs enfouis) et d’autres psychologues, qui remettent en doute la validité des témoignages obtenus de cette manière.

L’étrange alliance

L’idée que maints troubles mentaux sont le résultat de souvenirs enfouis n’est pas une nouveauté, loin s’en faut. Freud développa dans un premier temps cette « théorie de la séduction ». Selon cette théorie, les souvenirs traumatiques de l’enfance (sexuels, en général) sont repoussés et emprisonnés dans l’inconscient, mais restent bien là. Ne pouvant s’exprimer consciemment, ils sont déformés, disloqués, transformés, et leurs traces se retrouvent dans les rêves et associations libres, méthodes d’analyse utilisées par Freud. Par un travail de recherche assidue, Freud arriva à obtenir de ses patients des indices lui permettant de reconstituer la scène traumatique, qu’il suggérait ensuite. Bien des patients finirent effectivement par se souvenir des événements découverts par le premier psychanalyste, mais en y ajoutant parfois une telle exubérance et d’autres souvenirs (notamment de relations incestueuses imposées par le père), que Freud finit par douter de sa propre théorie, et par l’abandonner.

Il conclut que les « souvenirs » des patients n’étaient pas le fruit d’événements réels, mais de fantasmes : les patients avaient désiré ces relations incestueuses, et ce désir lui-même était refoulé. Finalement, Freud dut admettre que, dans ce qui rejaillit de l’analyse, le fantasme et le réel sont indiscernables.

Dans les années 70, grâce en particulier au mouvement féministe, on découvrit que les viols, y compris incestueux, étaient bien plus courants qu’on ne l’avait pensé jusque-là. Comme il est hélas fréquent en de telles circonstances, une sorte de folie s’empara alors d’une partie de la population, et des hypothèses totalement irréalistes1 furent mises en avant concernant le pourcentage de jeunes violés par leurs parents. Une frange radicale du mouvement féministe s’empara de ces révélations et profita de l’hystérie naissante pour remettre au goût du jour la première théorie de Freud. Selon eux, si Freud avait modifié sa théorie, c’est parce qu’il ne pouvait accepter l’ampleur réelle du phénomène de l’inceste : c’était de sa part une « trahison » de la cause féminine. Ainsi prospérèrent les thérapies régressives et leurs méthodes. Le livre The courage to Heal, d’Ellen Bass et Laura Davis fit grosse impression (aux deux sens du terme). Paru en 1988, il en est à sa troisième édition. On y apprend que toute personne qui « a la vague impression que quelque chose [de sexuel] s’est passé a effectivement été violée dans l’enfance ». Les auteurs incitent les « victimes » à « ne pas chercher de preuve de l’abus », puisqu’en général il n’y a aucune preuve. On imagine les ravages potentiels d’une telle posture.

Il fallut encore quelques années pour que le phénomène des souvenirs retrouvés passe l’Atlantique, mais c’est chose faite, même si l’ampleur est moindre de ce côté de l’océan. En 1994, le New York Review of Books estimait à 1 million le nombre total de cas de « mémoire retrouvée » depuis 1988. Le phénomène n’a pas, à notre connaissance, été chiffré en France.

L’affaire Taus

L’affaire Nicole Taus n’est qu’une histoire parmi la myriade de dossiers ayant mené à la création d’associations comme la False Memory Syndrome Foundation ou France FMS (Fausse Mémoire et faux Souvenirs).

Nicole Taus — alias Jane Doe — a retrouvé, lors d’une thérapie effectuée avec le docteur David Corwin, le souvenir naguère refoulé d’avoir été agressée sexuellement par sa mère quand elle avait 6 ans. David Corwin a tellement bien cru Nicole Taus qu’il a publié son cas (où la patiente était désignée sous le nom de ‘Jane Doe’) et a cru y voir la preuve de la réalité du refoulement. À la suite d’un procès, on a interdit à la mère de Nicole Taus de voir sa fille.

Dans un article de 2002 publié dans Skeptical Inquirer, Loftus et Guyer ont présenté cette affaire, en expliquant que les « souvenirs » de Jane Doe sont au moins sujets à caution et que le jugement est inadmissible, compte tenu de l’absence totale de preuve matérielle.

Taus, sans doute convaincue de son bon droit, a alors traîné le journal et les auteurs au tribunal… où la justice lui a donné tort.

Référence :
Travis, C. (2007). Whatever happened to ‘Jane Doe’. Skeptical Inquirer, 32(1), 28-31.

La résurgence

Diverses méthodes permettent, selon les thérapeutes concernés2, de retrouver les souvenirs refoulés. Selon la vulgate psychanalytique de la théorie de la séduction, le thérapeute décrypte les traces que les souvenirs inconscients laissent dans les rêves et associations libres, reconstruit le souvenir et intime au patient de ramener à la conscience le souvenir de l’événement ainsi découvert.

Dans la pratique, certains psychologues utilisent l’hypnose, voire la chimie pour induire un état de conscience proche du sommeil. Dans les deux cas, on sait que le sujet est alors particulièrement sensible à la suggestion. C’est sans doute pour cette raison entre autres qu’une partie des thérapeutes de la régression préfèrent des méthodes en apparence moins susceptibles d’induire le patient en erreur, comme la tenue d’un journal. Le patient doit noter — outre ses rêves qu’on pourra interpréter — ce qu’il arrive à ramener à la surface quand il fouille son passé.

La méthode du journal, moins douteuse a priori que l’hypnose, amène toutefois elle aussi bien des patients à l’obsession du passé, à la recherche compulsive de souvenirs.

Lorsque le souvenir traumatique revit chez le patient, après plusieurs mois d’introspection obsessionnelle, il est bien souvent riche de détails, cru et violent. Avec le souvenir déferlent des émotions, preuves subjectives de l’exactitude du souvenir. Je pleure, j’ai des convulsions et je revois tous les détails de l’agression paternelle : comment cela pourrait-il être autre chose qu’un véritable souvenir, la trace d’une vraie blessure ?

Arguments sceptiques

Les arguments sceptiques contre la « mémoire retrouvée » portent sur deux points essentiels : le refoulement et la suggestion.

Le « refoulement », que le psychiatre Harrisson Pope du McLean Hospital qualifie de « notion romantique » n’a aucune base scientifique, et cela dans un sens très fort : personne n’a jamais pu prouver que le refoulement existait vraiment. Les témoins de l’attentat du 11 septembre 2001 n’ont pas oublié que les tours jumelles se sont effondrées. Les rescapés des camps d’extermination ne se demandent pas si quelque chose de spécial leur est arrivé pendant la guerre : ils savent. Quelques précisions sont ici nécessaires, car le refoulement est parfois confondu avec l’amnésie ou la répression.

Lorsqu’un événement traumatique se produit, les victimes en gardent presque systématiquement un souvenir extrêmement précis, vivace, qui devient vite obsessionnel. Il est alors naturel et fréquent qu’elles essaient de repousser le souvenir de leur conscience, autrement dit « de ne plus y penser ». C’est la répression du souvenir. Mais dans un tel cas, les victimes savent très bien qu’il y a eu un événement, que quelque chose s’est produit.

Il arrive aussi qu’un traumatisme physique (choc à la tête, étouffement) puisse conduire à une amnésie. Les victimes alors ne se souviennent pas de ce qui s’est produit, mais gardent le sentiment qu’il y a un trou dans leur mémoire.

Sur les Docks

Sur les ondes de France Culture, le 3 novembre 2006, émission « Sur les Docks ». Irène Omélianenko, journaliste, et François Teste, réalisateur, s’attaquent à la question du rebirth. Le rebirth est une forme radicale de thérapie régressive, puisqu’il vise à revivre le traumatisme primordial : celui de la naissance. Plusieurs psychiatres classent le rebirth parmi les thérapies du New Age et le jugent dangereux.

Sur le plateau de l’émission, six adeptes du rebirth et… une psychologue sceptique, Nicole Bétrencourt. Cette psychologue clinicienne connaît bien les dangers de la suggestion. Depuis des années, elle met en garde contre l’utilisation irresponsable de la relation psychologique, notamment sur le site Expression Médicale

Autant dire que l’avis sceptique fut noyé sous les affirmations péremptoires des pseudoscientifiques. Comme le note Nicole Bétrencourt, les réalisateurs auraient pu penser à inviter un scientifique expert de la mémoire ou un psychiatre…

Référence :
Site Expression Médicale

Un témoignage

Plusieurs « survivantes », après avoir ramené à la surface des souvenirs enfouis finissent par penser que ces souvenirs ont été fabriqués par la thérapie. Voici par exemple un extrait de témoignage d’une de ces femmes qui, disent les thérapeutes de la régression, sombrent à nouveau dans le déni :

« J’ai commencé une psychothérapie à l’automne 1985 parce que je ne savais pas comment m’y prendre avec mon petit garçon de 9 ans. Je pensais qu’il avait besoin de quelques conseils, il me semblait très coléreux pour un enfant de cet âge. Assez vite la thérapie s’est focalisée sur mes problèmes d’adulte et nous n’avons plus travaillé avec mon fils.

Le thérapeute s’est efforcé de me faire creuser mon passé de plus en plus, et les accusations d’abus sexuel sont venues.

Ma mère est morte en janvier 1992, avant que je puisse lui dire que je regrettais les accusations. Maintenant j’exprime mes regrets sur sa tombe. »

Source : http://www.francefms.com/

Le refoulement tel qu’il est conçu par les thérapeutes de la mémoire retrouvée est tout différent : il s’agit d’un effacement inconscient de la mémoire : le sujet n’a plus le souvenir de l’événement, mais n’a pas l’impression d’avoir oublié quelque chose. En outre, le souvenir reste intact et précis, bloqué dans l’inconscient. C’est cette version romantique que les psychologues scientifiques refusent.

Mais le point le plus important n’est pas là. Admettons dans la suite que le refoulement existe. La question reste de savoir de quelle manière on peut retrouver le souvenir, le tirer de l’inconscient, sans le déformer de manière significative. C’est la phase de résurgence du souvenir.

Le nombre important de personnes qui, à la suite de thérapies régressives, se souviennent de leur naissance (le rebirth), de vies antérieures (où ils étaient toujours aristocrates), ou se rappellent avec violence leur enlèvement par les extra-terrestres, laisse présager que la méthode n’est pas fiable à 100 %...

En réalité, la suggestion est bien plus puissante que ne l’imaginent maints thérapeutes, la mémoire, au contraire, bien moins fiable. Michaël Yapko a interrogé jusqu’en 1992 un millier de psychothérapeutes. Sa conclusion est que la plupart d’entre eux n’ont qu’une idée très naïve de la malléabilité de la mémoire et de la puissance de la suggestion.

Une mémoire peu fiable et une suggestibilité impressionnante, c’est la conclusion qui ressort d’une série d’études sur la question, notamment menées par Elizabeth Loftus et ses associés. En utilisant la méthode du journal, Jacquie Pickrell et Elizabeth Loftus ont, en quelques semaines, pu implanter expérimentalement des faux souvenirs chez environ 1/3 des sujets ayant participé à l’expérience. Les sujets devaient seulement essayer de se souvenir et tenir un journal indiquant la progression du retour de la mémoire. Ainsi, un tas d’adultes tout à fait normaux se sont souvenus avec précision d’avoir rencontré et embrassé Bugs Bunny à Disneyland, ce qui est impossible : Bugs Bunny est un personnage Warner Bros, et non Disney3

Contre-arguments

La guerre des souvenirs est emblématique des luttes entre la science et l’idéologie. On s’en rend compte en lisant les arguments des tenants de la mémoire retrouvée : aucune expérience, aucune étude sérieuse ne viennent contredire les résultats des scientifiques. Pourtant, les thérapeutes de la régression n’en démordent pas. Et leurs arguments ne se placent jamais sur le plan de la science.

Ils rejettent les conclusions des scientifiques en expliquant que si l’on peut implanter un souvenir de voyage en ballon ou de visite à Disneyland, cela n’a rien de commun avec un viol : ce qui est valable dans le cadre des expériences de Loftus et consorts, disent-ils, ne vaut pas pour les événements traumatiques. Et l’éthique de la recherche en psychologie interdit qu’on fasse l’expérience. Ayant ainsi écarté les résultats scientifiques, ils utilisent comme argument de vérité la violence des souvenirs des sujets, la précision des détails et la vague émotionnelle qui accompagne le retour de la mémoire refoulée. Cet argument n’en est pas un : la force de conviction d’un homme qui se trompe ne réduit pas son erreur !

Enfin, la lutte est souvent placée sur le terrain de l’empathie. « Ces femmes et hommes (dans une moindre mesure) ont été violés, molestés, et vous avez le culot de ne pas même respecter leur douleur en les traitant d’affabulateurs. N’avez-vous pas honte ? » demandent les thérapeutes régressifs. Ils font aussi valoir — ce qui est certainement vrai — que certains violeurs ont pu utiliser les recherches sur la mémoire pour se disculper. Mais là encore, ce n’est pas un argument : le fait qu’on puisse utiliser un résultat de manière malhonnête ou criminelle ne prouvant pas qu’il soit faux. Sur le site du Collectif Féministe Contre le Viol, on peut par exemple lire un fatras pseudo-scientifique qui, après plus de trente ans de recherche scientifique, pourrait faire sourire dans un autre contexte :

« Cette idée [des faux souvenirs] va à l’encontre des connaissances actuelles sur l’inconscient, la censure de la mémoire et le refoulement, et à l’encontre de l’expérience que chacun de nous peut faire quotidiennement... »

Un dialogue difficile

Ce dialogue de sourds n’est pas sans rappeler la bataille sur l’efficacité thérapeutique de la psychanalyse : c’est une lutte sans fin, qui n’avance pas parce que les deux « camps » ne se placent pas sur le même plan. Les scientifiques avancent des arguments scientifiques, font des expériences. Mais la réponse qu’on leur renvoie semble une macédoine d’idées reçues, d’affirmations sans fondements.

Une expérience qui prouverait qu’il est impossible, ou du moins difficile, d’implanter un souvenir de viol ferait enfin avancer le débat : pourquoi les thérapeutes de la régression ne s’y mettent-ils pas ? Et pourquoi plus d’un siècle d’affirmation de la réalité du refoulement n’est étayé par aucun résultat expérimental probant ? On se doute de la réponse…

Merci à Nicole Bétrencourt qui a bien voulu relire une première version de ce texte et apporter quelques précisions utiles.

Pour en savoir plus
Site de l’association Psychothérapie Vigilance.

Site de l’association False Memory Syndrome Foundation.

Brédard, S., & Van der Linden, M. [sous la direction de] (2004). Souvenirs récupérés, souvenirs oubliés et faux souvenirs. Marseille : Editions Solal.

Lilienfeld, S. O., Lynn, S. J., & Lohr, J. M. (2003). Science and Pseudoscience in Clinical Psychology. New York : The Guilford Press.

Pope, H. G., Hudson, J. I. (1996). « Recovered Memory – Therapy for eating Disorders : Implications of The Ramona verdict ». International Journal of eating disorders, 19(2), 1 39-145.

Pope H. G., Hudson, J. I., Bodkin, J. A., & Oliva, P. (1998). « Questionable Validity of dissociative amnésia in trauma victims (dagger). Evidence from prospective studies ». The British Medical Journal of Psychiatry, 172, 210-215.

Singer, M., & Lalich, J. (1996). Crazy Therapies. San Fransisco : Jossey-Bass.

Yapko, M. D. (1994). Suggestions of abuse : true and false memories of chilhood sexual abuse. New York : Simon and Shuster.

1 Certains thérapeutes estimant par exemple que 100 % des personnes souffrant de dépression, boulimie, anorexie, anxiété, ou timidité, refoulent le souvenir d’un épisode d’agression sexuelle.

2 Qui peuvent s’inspirer des premiers temps de la psychanalyse, mais peuvent aussi être des praticiens de « nouvelles thérapies » ou de thérapies du New Age…

3 Pour rendre le souvenir crédible a priori, les chercheurs ont montré aux sujets une photographie truquée où Bugs Bunny apparaît à Disneyland.

Mis en ligne le 25 juillet 2008
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