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Mort et vie du positivisme

par Jean Bricmont - Article publié précédemment sur le site de « Dogma ».

Une des réactions qui m’a le plus surpris suite à la publication, avec Alan Sokal, d’Impostures intellectuelles1, c’est l’accusation qui nous a été faite d’être « positivistes ». En effet, nulle part nous ne défendons cette doctrine et, les rares fois où nous en parlons, c’est pour la critiquer. Néanmoins j’ai vite compris qu’il fallait distinguer entre positivisme et « positivisme », c’est-à-dire entre une doctrine philosophique complexe ayant prospéré à une certaine époque et à laquelle plus personne n’adhère, du moins dans son intégralité, et une épithète qui est utilisée pour discréditer l’adversaire2. Dans cet article, je voudrais brièvement expliquer certains aspects du positivisme tel qu’il a réellement existé, les difficultés que cette doctrine a rencontrées et l’héritage de cette tradition qui me semble défendable (et qui est en général facilement discrédité grâce à l’utilisation du label « positiviste »). Je me limiterai au positivisme « anglo-saxon », c’est-à-dire au Cercle de Vienne et à ses successeurs, qui est à la fois plus récent et plus influent, à l’échelle mondiale, que celui de Comte. De plus, j’isolerai de cet ensemble complexe de doctrines certains aspects :
– une séparation nette entre concepts théoriques et données expérimentales.
– une volonté d’éliminer la métaphysique en la considérant comme une mauvaise utilisation du langage.
– le caractère plus ou moins cumulatif du progrès scientifique.

En gros, on peut dire que le positivisme cherchait à établir une distinction nette entre la « bonne » science, dont les énoncés, exprimables en termes d’observation, ont une signification bien définie et peuvent être vérifiés empiriquement, à la « mauvaise » métaphysique qui consiste simplement à manipuler des expressions dénuées de sens.

Toutes ces thèses ont été fortement critiquées à partir des années cinquante, en particulier par des penseurs comme Willard van Quine, Thomas Kuhn ou Paul Feyerabend. Par exemple, Quine a réhabilité une idée due au physicien français Pierre Duhem, à savoir que les données expérimentales dépendent d’une certaine façon des théories : lorsqu’un scientifique « mesure » un courant électrique, ce qu’il voit en réalité, c’est une aiguille ou un chiffre sur un écran ; et c’est la théorie physique (qui porte à la fois sur les courants électriques et sur le fonctionnement des appareils de mesure) qui lui dit qu’il y a un courant électrique « derrière » ce qu’il voit. Par conséquent, la distinction entre théorie et expérience est moins nette qu’on ne pourrait naïvement le penser. En fait, il est très difficile de dire précisément en quoi consisteraient des « données expérimentales » indépendantes de toute théorie : des données immédiates des sens ? Mais comment décrire celles-ci sans faire appel au langage courant qui est lui aussi « chargé de théorie » ? Une conséquence de cette thèse, dite de Duhem-Quine, c’est qu’il est difficile de tester un énoncé théorique indépendamment d’autres énoncés (portant, par exemple, sur le fonctionnement des appareils de mesure). Comme le dit Quine : « Nos énoncés à propos du monde extérieur font face au tribunal de l’expérience non pas individuellement mais dans leur ensemble. »3.

Une deuxième critique, plus radicale, est due à l’historien et philosophe des sciences Thomas Kuhn. Celui-ci met en question l’idée de progrès scientifique4. Kuhn considère que la science fonctionne la plupart du temps à l’intérieur de « paradigmes » qui sont des cadres de référence déterminant les problèmes jugés intéressants, les modes d’évaluation d’une solution et les procédures expérimentales considérées comme acceptables. À certains moments, que Kuhn appelle des révolutions, ces paradigmes changent du tout au tout, par exemple lors du passage de la mécanique classique à la mécanique quantique. Jusque là, rien de très choquant. Mais Kuhn considère que les différents paradigmes (avant et après une révolution) sont « incommensurables » entre eux, c’est-à-dire qu’il n’existe aucun socle empirique fixe, indépendant de tout paradigme, grâce auquel on peut comparer objectivement un paradigme à l’autre et déterminer lequel est le meilleur. Ceci jette immédiatement un sérieux doute sur l’idée de progrès scientifique ; Kuhn critique l’idée que « des théories successives se rapprochent toujours plus de la vérité ou en donnent des approximations de plus en plus exactes »5, pour lui, le progrès consiste simplement en la « résolution d’énigmes », mais ces énigmes et leurs solutions n’ont de sens qu’à l’intérieur de paradigmes. Il compare l’évolution scientifique à l’évolution par sélection naturelle : certaines espèces (ou théories) sont mieux adaptées que d’autres à certains environnements (ou à certaines énigmes), mais il n’y a pas vraiment de but vers lequel l’évolution progresse.

De plus, en suivant Kuhn, on arrive rapidement à penser que l’évolution scientifique est fort indépendante des contraintes expérimentales. Le sens des termes scientifiques et la façon d’envisager la réalité sont essentiellement déterminés par le cadre de référence dans lequel on se place et on passe d’un cadre à l’autre principalement parce qu’à un moment donné on « décide » de regarder les choses autrement. Une dernière étape consiste à essayer d’analyser de façon purement sociale ce qui détermine cette évolution, ce qui a donné naissance au « programme fort » en sociologie des sciences. En fin de compte, la vision des sciences qui se dégage de cette approche ne les distingue guère des religions, du moins si on envisage celles-ci d’un point de vue laïque. Poussant cette démarche un peu plus loin, on aboutit au postmodernisme (qui a bien sûr d’autres sources que Kuhn) où toute « vérité » est vue comme relative à un cadre de référence particulier et la « réalité » est entièrement « construite ». Mais laissons de côté les excès du postmodernisme6, et voyons comment réagir aux critiques de Quine et de Kuhn.

Une première remarque concerne la thèse de Duhem-Quine : manifestement, les biologistes qui étudient l’évolution ne se préoccupent nullement de la théorie de la relativité et vice versa. Ce n’est jamais (comme l’a reconnu d’ailleurs Quine) la science entière qui affronte le tribunal de l’expérience. En fait, toute la démarche scientifique vise à isoler autant que possible les énoncés que l’on teste. Deuxièmement, il est vrai que nos observations dépendent de nos appareils de mesure mais, en pratique, le fonctionnement de ceux-ci peut être testé indépendamment de ces observations. Bien sûr, on ne peut jamais le faire en évitant absolument toute circularité et la position qui consiste à utiliser la thèse de Duhem-Quine pour jeter le doute sur la vérité des énoncés scientifiques est irréfutable. Mais le scepticisme radical (douter de tout, y compris de nos perceptions immédiates et des connaissances de la vie courante) est également irréfutable. Cela implique que nos théories (scientifiques ou autres) sur le monde ne sont jamais littéralement démontrées et sont simplement plus ou moins plausibles7, mais, pour autant que je puisse voir, rien de plus radical.

Pour ce qui est de Kuhn, on peut d’abord soulever le problème de l’autoréfutation : ou bien au adhère au scepticisme radical, ce que Kuhn ne fait pas, ou bien le physicien, le biologiste et l’historien se retrouvent dans le même bateau, celui de la recherche empirique : en analysant les faits et en les utilisant pour tester nos théories on progresse tant bien que mal dans la connaissance du monde ; Kuhn lui-même pense sans doute que son analyse donne « une approximation plus exacte » de ce que sont les sciences que la vision positiviste. Mais si des méthodes empiriques (recherche et analyse de textes par exemple) permettent des progrès objectifs en histoire, pourquoi des méthodes analogues ne permettraient-elle pas de faire de tels progrès en physique ou en biologie ?

De plus, l’idée que la résolution d’énigmes est entièrement dépendante d’un paradigme est fallacieuse. N’oublions pas que pour Kuhn, c’est le paradigme qui détermine ce qui « compte » comme solution. Pourquoi alors ne pas choisir un paradigme qui considère qu’un problème est résolu lorsque quelqu’un s’écrie « abracadabra » ? Toutes les énigmes peuvent alors être immédiatement résolues, mais manifestement personne ne serait satisfait d’une telle « solution ». Cette réduction à l’absurde montre que ce que nous entendons intuitivement par solution d’un problème ne se réduit pas au simple respect d’un ensemble quelconque de règles, internes à un paradigme ou instituées socialement, mais renvoie à quelque chose d’extérieur à ces règles et qu’on ne peut pas appeler autrement que la recherche de la vérité.

Paradoxalement, on peut faire des critiques symétriques aux épistémologies positivistes et à celles qui leur ont succédé : elles cherchent toutes à appréhender un objet très complexe, la rationalité scientifique, avec des outils qui peuvent au mieux en donner un éclairage partiel et qui, par conséquent, ne leur permettent pas d’atteindre leur but. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant. Pensons à la rationalité de la vie courante : comment la caractériser ? Peut-on écrire une liste de règles qu’il suffirait de suivre pour être rationnel ? Peut-on réduire cette rationalité à des contraintes purement sociales ? Dès qu’on y réfléchit, on voit que ces questions sont extrêmement complexes ; la rationalité est produite par une certaine interaction entre notre cerveau, dont on ignore en bonne partie le fonctionnement, et le reste du monde. Mais quelqu’un qui utilise le fait qu’on ne comprend pas comment fonctionne la rationalité afin de douter qu’il existe une différence entre raison et déraison (comme tendent à le faire les postmodernes), est un peu comme quelqu’un qui aurait nié qu’il existe une différence entre une bonne et une mauvaise digestion à l’époque où l’on n’avait pas compris le fonctionnement de l’appareil digestif.

Que reste-t-il du positivisme ? D’abord, une autre pratique de la philosophie que celle qui est dominante en Europe, pratique qui est encore majoritaire dans le monde anglo-saxon. Dans cette tradition, on cherche à étudier aussi scientifiquement que possible des problèmes, tels que la signification, le langage ou la conscience qui néanmoins ne peuvent pas être abordés expérimentalement et qui ne peuvent pas être véritablement résolus ; on peut néanmoins essayer de définir précisément ce dont on parle, et d’effectuer un tri entre différentes positions. Mais le plus important, et c’est probablement ce que l’usage du label « positiviste » cherche à discréditer, c’est ce qui faisait la motivation originale des positivistes, leur combat, leur révolte contre ce qu’ils ont appelé la « métaphysique », combat qu’on retrouve à travers toute l’histoire de la philosophie, chez les empiristes anglais ou les matérialistes français par exemple, et qui consiste à défendre l’observation contre la spéculation, l’expérience reproductible contre l’intuition, la clarté du discours contre son obscurité et le débat public contre l’argument d’autorité. Alfred Ayer, qui fut l’un des positivistes les plus extrêmes, admettait que la plupart des thèses qu’il avait soutenue dans sa jeunesse étaient fausses, mais que là où un « sentiment nuageux d’élévation » surgit ou réapparaît en philosophie, « il doit faire face à la rigueur d’une critique dont nous sommes largement redevables à ces héros de ma jeunesse ». Quand on regarde le déluge de spéculation et d’irrationalisme qui s’est édifié sur les décombres du positivisme réel, on ne peut que constater que la « rigueur de la critique » a de beaux jours devant elle.

1 Éditions O. Jacob, 1997 ; deuxième édition : Le Livre de Poche, 1999.

2 Et qui joue en philosophie un rôle analogue à celui joué dans le discours politique par des qualificatifs tels que « stalinien » ou « fasciste » (et, plus récemment, « rouge-brun »). L’analogie va même plus loin : j’ai rencontré des philosophes « positivistes » au Brésil qui étaient critiqués, à l’époque de la dictature, parce que leurs idées étaient soi-disant proches du pouvoir ; par ailleurs, on retrouve la confusion entre positivisme et marxisme de l’époque stalinienne par exemple dans La pensée-Prigogine, d’Arnaud Spire (Desclée de Brouwer, 1999).

3 W.v.O. Quine, “Two dogmas of empiricism”. Dans From a logical point of view, 2e édition (Harvard U. Press, 1980).

4 Du moins si l’on suit l’interprétation de son œuvre qui est la plus populaire. Kuhn lui-même est assez ambigu.

5 T. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, 2e édition, (Flammarion, 1983), p. 279.

6 Qui peuvent aller très loin : on m’a soutenu que les molécules existaient « dans notre culture », mais uniquement dans le sens où les sorcières existaient dans celle de l’Angleterre au 16e siècle. Par ailleurs, dans un exposé, j’ai donné la découverte de la sphéricité approximative de la Terre comme exemple (modeste) de progrès objectif en science, on m’a demandé si, dans l’avenir, on ne penserait pas plutôt qu’elle est triangulaire.

7 Cette idée est d’ailleurs bien comprise au moins depuis le 18e siècle.

Mis en ligne le 21 mars 2008
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