Oscar, mascotte du paranormal

par Nicolas Gauvrit - SPS n° 280, janvier 2008

Le chat Oscar est capable de prévoir la mort dans un mouroir !

La nouvelle fit le tour du monde en quelques jours : Le Figaro l’annonçait le 28 juillet 2007 dans sa rubrique « Sciences », TF1 en parlait dès le 27 juillet, la BBC et CNN s’en firent l’écho au même moment. Le quotidien espagnol El Mundo le révélait lui aussi : le chat Oscar, mascotte de l’hôpital de Rhodes Island predice la muerte (prédit la mort). Les sites senioractu et info-paranormal le confirment : Oscar est la preuve vivante que les félins (du moins l’un d’entre eux) sont capables de « détecter les patients dont la mort est imminente » (Le Figaro), qu’ils « [prédisent] l’heure de votre mort » (TF1). Le tout asséné sans conditionnel, comme une vérité scientifiquement prouvée. D’ailleurs, la source est fiable : si l’on est certain que le chat Oscar a des pouvoirs de prédiction, c’est parce que ce fait est révélé le 26 juillet 2007 dans l’une des plus prestigieuses revues internationales de médecine : le New England Journal of Medecine.

Il est difficile de mettre en doute une telle revue. En revanche, on est en droit d’aller jeter un œil à cet article, Un jour dans la vie d’Oscar le chat, publié dans la rubrique « Perspective » de la célèbre revue. Le texte n’a aucune prétention scientifique. Il est très court (une page et demie). Lyrique et romanesque, il ressemble plus à une courte nouvelle qu’à un article de médecine1.

L’auteur, le docteur David Dosa, travaille à l’hôpital de Rhodes Island en tant que gériatre. Le service où il exerce accueille des malades souffrant de la maladie d’Alzheimer, en état de démence avancée. Dans ce secteur de l’hôpital, les patients, très âgés et malades à l’arrivée, ont hélas une espérance de vie plus que réduite, et les décès y sont monnaie courante. David Dosa raconte que, dans cette partie du bâtiment, six animaux, dont Oscar, vivent en harmonie avec les patients. Selon l’avis intuitif du personnel, Oscar semble manifester une tendance à se coucher sur le lit des mourants. La faucheuse le suit à la trace, et sa présence est signe de mort dans les quatre heures. Le bon docteur Dosa avoue, mais sans donner le moindre chiffre, qu’Oscar se trompe à l’occasion. Il est sûr d’une chose : au moins 25 fois, Oscar s’est allongé sur le lit d’un mourant. Le pauvre lecteur ne sait pas en combien de temps Oscar réussit ses 25 prédictions, ni combien de personnes passèrent de vie à trépas sans déranger Oscar, ni enfin combien de fois Oscar commit de fausses prévisions.

On peut très bien imaginer que des patients décèdent chaque jour dans ce quasi-mouroir. Comme, en outre, le service héberge six animaux de compagnie, la probabilité que l’un d’entre eux se soit trouvé 25 fois dans le lit d’un mourant (en combien de temps ? l’article ne le divulgue pas), est bien plus élevée que s’il n’y avait qu’un seul animal dans le secteur. Insistons sur ce point : c’est bien la probabilité que l’un des animaux fasse 25 prévisions qui compte, et non la probabilité qu’Oscar les réussisse. On s’en aperçoit quand on se demande « dans quels cas le docteur Dosa aurait-il pu écrire son article ? », et comme rien ne désignait Oscar a priori, on comprend que notre médecin aurait tout aussi bien pu proposer le texte si le chat devin avait été Victor et non Oscar. Les choses auraient été différentes si Oscar avait déjà joui autrefois d’une réputation de compagnon de la camarde et que les observations des soignants s’étaient du coup concentrées sur ce seul chat, ce qui n’était pas le cas.

Il n’est donc pas certain du tout – mais nous manquons d’information pour être précis sur ce point – qu’il y ait la moindre raison de s’étonner. Ce qui est certain en revanche, c’est que toute l’histoire repose sur du vent : un médecin fait part d’une vague impression, des journalistes font passer sa supposition pour de la science. La réalité même du lien entre le placement d’Oscar et les décès ne repose sur aucun indice fiable2.

Le biais de validation, qui nous pousse à tenir compte uniquement des événements confirmant nos hypothèses, ajouté aux corrélations illusoires qui nous font voir des coïncidences imaginaires, peuvent très bien expliquer que le personnel de l’hôpital croie vraiment à ces fantaisies. Surtout si l’on ajoute à cela des effets de groupe : en partageant leurs impressions, les travailleurs de l’hôpital renforcent leur conviction comme par un effet d’émulation pseudo-scientifique. Rien de pathologique là-dedans.

Ce qui est inquiétant en revanche, c’est d’abord que le docteur Dosa ait cru bon d’alerter la communauté internationale avant la moindre observation sérieuse. C’est ensuite que le glorieux New England Journal of Medecine ait accepté de publier un récit aussi spéculatif. Fort heureusement, les articles se contentant de relater des impressions sont habituellement rejetés ! Enfin, la désinvolture d’importants médias reste probablement le plus angoissant des constats pour un rationaliste. Après tout, le journal médical, pas plus que le docteur Dosa, n’a été affirmatif. Des études sérieuses sont suggérées, tout au plus. Mais la télévision et certains quotidiens s’emparent comme souvent du texte, en produisent une version bas de gamme racoleuse, affirment péremptoirement des résultats provenant prétendument d’articles qu’ils n’ont pas lus, et contribuent ainsi à l’abrutissement du public et au développement des pseudo-sciences.

1 Quelques phrases tirées de l’article donnent le ton : « 25 minutes plus tard, la porte s’ouvre enfin, et une aide soignante sort, portant sous son bras un paquet de linge sale. “Bonjour Oscar”, lance-t-elle. “Tu veux entrer ?”. Oscar la laisse passer, puis se fraie un passage vers les deux lits de la chambre. » Le reste est du même tonneau.

2 Si le fait était confirmé, cela ne serait en rien une preuve de sixième sens chez le chat, puisqu’il existe une explication tout élémentaire : les mourants arrêtent de bouger, ce qui plaît peut-être à Oscar. Mais de toute évidence, il est prématuré de chercher les causes d’un événement dont la réalité reste à établir !

Mis en ligne le 7 avril 2008
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