Le Monde et les pseudo-sciences (suite)

par Jean Günther

La complaisance de la presse, même réputée sérieuse, pour les pseudo-sciences ne cesse de nous étonner. Comment éduquer ainsi le public dans le domaine de la culture scientifique ?

Des agronomes marginaux

Dans son numéro daté du 27 février, Le Monde consacre une page entière à un reportages sur deux agronomes, Claude et Lydia Bourguignon. Anciens chercheurs à l’INRA, ils semblent s’être séparés de cet organisme, qui ne prenait par leurs idées au sérieux, pour fonder une entreprise indépendante de conseils agronomiques, qui vend ses prestations aux viticulteurs, spécialement ceux produisant de grands crus. Leurs clients ont-ils organisé des dégustations en double aveugle du produit des vignes cultivées selon leurs conseils et de produits traités classiquement ? Si, comme on peut le supposer, ce n’est pas le cas, on est dans le domaine du subjectif. Les facteurs qui gouvernent la qualité d’un cru sont divers et étroitement imbriqués.

La contestation des techniques agricoles modernes dont cet article est porteur n’est pas nouvelle, ni sans doute dépourvue de tout fondement. Mais certaines affirmations semblent bien étonnantes, par exemple : « Les vieux d’aujourd’hui ont été nourris aux produits bio, avant l’intensification agricole. Les jeunes générations n’auront pas ce capital. » Ils en déduisent que la durée de vie va baisser. Pourtant, en fait de bio, les générations nées avant 1939 ont surtout connu la nourriture avariée faute de réfrigérateurs et, pendant la guerre, les privations et les substituts douteux. Est-il honnête de répandre des affirmations alarmistes et sans fondement sérieux dans le public ?

Une autre affirmation met en cause la production d’huile de colza contenant de l’acide érucique, et laisse entendre que l’INRA a refusé de voir que cette huile était nocive et a volontairement continué à « empoisonner » les consommateurs avec certaines variétés. En fait l’acide érucique est présent dans de nombreux aliments consommés depuis toujours ; des expériences sur les rats ayant montré une nocivité possible pour le muscle cardiaque, l’INRA a répandu des variétés à plus faible teneur dès qu’elles ont été disponibles.

Claude Bourguignon raconte qu’il a découvert la malnutrition en Inde, ce qui a déclenché sa vocation d’agronome. Il oublie de dire, dans sa détestation des innovations agronomiques, que c’est la « révolution verte » avec engrais et amélioration génétique qui a amélioré la situation alimentaire de ce pays.

Au passage, on note une phrase sur le fait que l’on cultiverait des plantes « malades », ce qui renvoie à une approche pseudo-scientifique bien connue, à savoir la fameuse théorie vitaliste héritée de Rudolph Steiner, père de l’anthroposophie et de l’agriculture « biodynamique ».

Le feng shui

Revoici le feng shui, cette prétendue sagesse chinoise ancestrale qui est supposée optimiser, pour le bien de leurs occupants, la position, l’architecture, l’aménagement et la décoration des domiciles et des lieux de travail. Aucun critère ni scientifique, ni empirique, n’apporte le moindre début de crédibilité à ces affirmations. Tout doit être conçu, nous dit-on, « afin de libérer le souffle vital Qi ». Le Monde daté du 29 février publie un article dithyrambique sur cette pseudoscience, qui serait pratiquée par des consultants diplômés (par qui ?) dont on nous donne les tarifs, tout en nous mettant en garde contre les charlatans. L’article nous parle pêle-mêle des cinq éléments chinois (trois sont communs avec les quatre éléments d’Aristote), de la cosmologie taoïste, de l’acupuncture qui partagerait un tronc commun de connaissances avec le feng shui. Aucun début de preuve, aucun recul, aucun doute ne nous est exposé.

Les mots qui manquent

On ne peut reprocher à un organe de presse de s’intéresser à des phénomènes de société, de nous les décrire avec précision et objectivité. L’existence d’une agronomie non conventionnelle, la popularité, en Occident, de traditions chinoises qu’une large part de la société chinoise actuelle rejette comme des superstitions dépassées, font partie de ces tendances qu’il n’est pas question de passer sous silence. Mais, dans ces reportages, est-il si difficile de dire que la critique fondée sur une approche scientifique ne laisse aucune place à la crédibilité de ces affirmations ? Est-il nécessaire que ces reportages contiennent des éléments de propagande commerciale pour des consultants autoproclamés vendant de pseudo-conseils fondés sur des doctrines dépourvues de preuves objectives ?

Mis en ligne le 10 mars 2008
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