La géobiologie, une pseudo-science en expansion

par Henri Brugère - SPS n° 277, mai 2007

Les numéros entre parenthèses renvoient aux références, à la fin.

Il est toujours surprenant de constater la puissance de l’emprise des sciences occultes dans le monde moderne, qui s’est pourtant édifié dans un courant de rationalisme et de rigueur, impulsé par le développement des sciences dites « dures ». Celles-ci ont décrit les propriétés de la matière (physique et chimie) et celles des organismes vivants (physiologie, biochimie, sciences biologiques fondamentales en général). Les trois quarts de nos contemporains, tous niveaux d’études confondus, considèrent cependant l’astrologie comme une vérité établie ou tout au moins comme un domaine dans lequel « il y a sans doute (voire forcément ?) quelque chose de vrai ». On ne fera pas ici la liste des sciences occultes et divinatoires les plus répandues, mais il est stupéfiant de voir le nombre de couleuvres que des esprits a priori pourvus de raison, sont capables d’avaler. Dès que l’on touche aux sciences d’application de la biologie, à la santé en particulier, les barrières dont dispose l’esprit pour raison garder s’effondrent totalement avec le succès que l’on connaît des médecines douces, dont la douceur ne reflète que l’absence d’interaction avec le patient. Dans les lignes qui suivent sera présentée une discipline en expansion, qui est sans doute en passe de devenir la seconde arnaque du domaine de la santé après l’homéopathie, et cela qu’il s’agisse de la santé de l’Homme ou de celle des animaux. D’ailleurs, qui ne s’est jamais inquiété des « ondes maléfiques » produites par son four à micro-ondes ? ou par les émetteurs de téléphonie mobile, s’imaginant d’ailleurs, à tort, que celles de son propre combiné portable sont moins dangereuses puisqu’il est bien plus petit1 ? J’ai vu poindre la montée de la géobiologie, que j’ai prise au début comme un objet de curiosité amusée, pour arriver ensuite à la conclusion qu’elle est arrivée, maintenant, dans le peloton de tête des grandes supercheries de notre époque et qu’elle devient franchement nuisible au plan social.

Une dénomination fallacieuse

Celui qui se contenterait de l’étymologie pour savoir ce qu’est la géobiologie aboutirait incontestablement à une représentation erronée. Signifiant « biologie de la terre », le terme évoque la constitution des sols (géologie, pédologie), la vie qu’ils abritent, incluant les microorganismes, les processus d’humidification, le vagabondage des lombrics, etc.), mais aussi la biologie végétale, (la vie des plantes, leur germination, leur développement, les nodosités radiculaires, le cycle de l’azote etc.). Il existe par ailleurs une unité de recherche du CNRS dont une partie du nom utilise ce terme, mais qui s’intéresse en fait aux premiers Anthropoïdes et à l’émergence des Hominidés2.

En réalité, la géobiologie dont nous traitons ici est tout autre chose : au sens large, c’est l’étude de l’impact d’un lieu et de l’environnement sur la santé de l’Homme, de l’Animal et du Végétal. Il existe d’autres définitions (5, 10), sans doute, les plus proches du contenu polymorphe de cette discipline, qui évoquent « l’environnement cosmo-tellurique ». Les supporters de la géobiologie mettent en avant qu’elle a toujours existé, car depuis l’ancienne Egypte, les Grecs, les Romains, les Celtes, les Chinois, les Hindous, les Arabes ont utilisé cette connaissance pour construire leurs maisons, leurs villes, leurs temples. L’Antiquité du vieux continent ne suffisant pas, certains vont même jusqu’à évoquer les Mayas et les Amérindiens. Comme dans d’autres domaines, telle l’astrologie, la référence aux anciennes civilisations est un gage de sérieux pour faire passer des allégations non démontrées auprès d’un public peu enclin à exercer son esprit critique.

Contrairement aux démarches ésotériques qui exploitent le seul filon d’un principe fondateur unique, la géobiologie fait feu de tous bois et s’entoure de tout ce qui peut la crédibiliser, n’ayant pas beaucoup d’arguments propres pour s’affirmer. Elle a ainsi assez largement absorbé le Feng Shui (le mot signifie vent et eau)3, discipline chinoise et tibétaine, qui a comme objet d’établir l’harmonie de l’habitat. La géobiologie ne pouvait entrer en concurrence avec une pratique séculaire qui présente des analogies avec elle et dont elle partage les objectifs. Elle la reconnaît comme une discipline sœur, et par cette « récupération » endosse le gage de « sérieux » venant des civilisations orientales.

En réalité, la géobiologie ne s’intéresse quasi exclusivement qu’aux effets pathogènes de divers rayonnements (réels ou imaginaires) qui, tels de mauvais esprits, mineraient l’existence des humains et des animaux. Elle précise bien qu’elle ne traite que les problèmes d’environnement et d’habitat. On peut soigner une maison sans faire d’exercice illégal de la médecine, mais en réalité c’est bien de cela qu’il s’agit, car pour sa maison on va chercher le maçon ou le couvreur. Si l’on va chercher le géobiologiste, c’est parce qu’il y a quelqu’un de malade ! Lorsque le médecin ou le vétérinaire n’ont pas eu le succès attendu, le géobiologiste sera le meilleur recours. Finalement Madame X saura qu’elle a un cancer à cause d’une rivière souterraine et Monsieur Y dont le troupeau connaît une baisse de niveau sanitaire saura qu’il est victime d’un relais de télécommunications. La réceptivité du client est tellement plus favorable à l’occultiste qu’au praticien ! On n’écoute bien que ce que l’on veut entendre !

Les éléments de l’environnement cosmo-tellurique

La géobiologie décrit les interactions entre différents rayonnements, en l’occurrence les rayonnements cosmiques et les rayonnements telluriques. Si l’on connaît l’existence des rayons cosmiques, on connaît moins bien, et pour cause, les rayons telluriques. Ceux-ci seraient à l’origine de différents réseaux, lesquels auraient une influence décisive sur les êtres vivants.

Les réseaux

Dans la logique des géobiologistes, les réseaux constituent un système réel, à la base de toutes leurs projections mentales. Pour eux, avant que la planète ne soit entourée par la toile de l’Internet, elle l’était déjà, sur toute sa surface, par plusieurs réseaux d’ondes telluriques. Ces réseaux (au moins au nombre de 7) ont une orientation précise, soit nord-sud, soit diagonale, et ils dessinent des mailles à l’échelle de l’Homme (de un à 10 mètres environ). Ces réseaux sont désignés par le nom de leurs découvreurs (par exemple Hartmann, pour le réseau qualifié de « global ») (8, 15). Ils se coupent et s’entrecoupent, créant des points d’intersection, dont certains seraient dangereux : le croisement des mailles dans le réseau diagonal et dans le réseau global donne des « points actifs » qui pourraient s’avérer pathogènes. Encore plus fort, la superposition du croisement de deux réseaux diagonal et global engendre des « points étoiles » particulièrement géopathogènes. La géopathogénicité se manifeste d’autant plus que l’on séjourne souvent et longtemps au même endroit. Toujours pour les géobiologistes, le caractère géopathogène peut se manifester par des troubles sur les végétaux (un arbre creux, qui n’a pu s’écarter pour se mettre à l’abri) (7) ou sur les humains ou les animaux. La pire situation est le lit, étant donné le temps que l’on y passe ! L’activité tellurique, qui a plus d’un tour dans son sac, se manifeste par d’autres phénomènes occultes, telles les cheminées cosmo-telluriques, qui sont verticales et respirent (le sens des ondes change toutes les 2 à 3 minutes). Elles traversent les immeubles sans être affectées, et il n’est pas possible de s’en protéger facilement. Cela fait froid dans le dos, ce qui est un comble pour une cheminée !

Harmonisateur cosmo-tellurique
Harmonisateur cosmo-tellurique Biorad – Système Landspurg. Dispositif de protection cosmo-tellurique. Marque déposée à l’I.N.P.I.

L’harmonisateur cosmo-tellurique représenté ci-contre a été inventé et mis au point par Adolphe Landspurg, Président d’honneur de l’Association Sourciers et Géobiologues d’Europe, auteur de dix ouvrages sur la radiesthésie, la géobiologie et les hauts-lieux d’énergie.

Ce dispositif permet de canaliser les radiations telluriques (champs, flux, ondes) principalement celles qui émanent des failles géologiques ou cours d’eau souterrains. Le procédé mettant en œuvre ce dispositif permet d’éviter de subir les mauvaises influences et les conséquences des ondes et rayonnements que peuvent générer ces radiations et qui peuvent s’avérer nocives pour la santé.

Extrait du site : http://www.landspurg.com/

Les éléments du sous-sol, la nature du sol, des roches, les nappes phréatiques et rivière souterraines sont un des volets de l’environnement cosmotellurique. Les différents systèmes de transport de l’électricité (pylônes, lignes à haute tension…), de radiocommunication, les radars, produisent des champs électromagnétiques qui sont censés interférer avec ces rayonnements venus du sol. Les champs créés par l’Homme ayant nécessairement une influence pathogène, les interactions sont causes de maladies.

Un des points forts du postulat géobiologique est que ces phénomènes, réels pour certains, hypothétiques pour d’autres, et de natures physiques différentes, trouvent un dénominateur commun qui leur permet d’additionner leur pouvoir pathogène, conduisant à une équation qui serait, par exemple : une rivière souterraine + relais hertzien = une maladie cardiaque ou un cancer du foie (9, 10). Ce type de relation peut étonner, mais c’est la base de tout ce qui va suivre !

L’origine des concepts

Il est assez étonnant de voir le mélange de faits, de considérations, qui entrent dans le pool des concepts de base de cette pseudo-science, pour ne pas dire ce salmigondis intellectuel. Les tenants de la géobiologie revendiquent, en effet, être inspirés par l’astrophysique, la géophysique, la géologie, la biologie, l’hydrologie, l’électronique, ce qui est un gage de sérieux. Mais, sans doute, certaines doctrines du passé sont les vraies racines la géobiologie. On y retrouve le magnétisme de Mesmer, dit « magnétisme animal » qui s’est édifié sur l’amalgame entre des phénomènes de magnétisme vrai et un magnétisme qui n’en n’est pas un, celui de l’eau, et de la matière vivante. Un autre théoricien, plus proche de nous, Georges Lakhovsky (1870-1942), médecin né en Russie, qui a vécu en France avant d’émigrer aux États Unis où il a terminé sa vie. C’est le créateur d’une vision vibratoire de l’ensemble de l’univers, dite « équilibre cosmo-tellurique ». Au plan technique, il est l’inventeur de générateurs d’ondes complexes dont les composantes vont de 20 Hz à 20 GHz, fréquences qui incluent celles du téléphone portable, et qui sont néanmoins considérées par ses fidèles comme susceptibles de guérir le cancer. Les conceptions de Lakhovsky sur la biologie, la physique des matériaux et sur l’équilibre cosmo-tellurique postulent que les éléments de la cellule vibrent, et parmi eux l’ADN, « qui oscille comme un ressort sous l’action des rayons cosmiques » (12).

Soigner l’environnement cosmotellurique

Le géobiologiste, est en quelque sorte le médecin de l’environnement cosmotellurique et il a comme objectif d’en déceler les anomalies et de rétablir une situation normale. Le paradoxe est que cet environnement, même à l’état normal, n’est pas réellement connu et sa réalité n’est même pas démontrée en dehors du cercle des géobiologistes. Mais cela n’effraie personne....

Démarche diagnostique

La démarche diagnostique repose, après un examen du site dans sa globalité, sur la recherche des ondes électromagnétiques responsables des problèmes.

Pour cela, différents dispositifs sont recommandés (9, 13, 15) : le pendule, les baguettes de sourcier, des antennes de tous types et de toutes formes, connectées ou non à des dispositifs électroniques d’amplification. Le géobiologiste peut ainsi établir, sur un plan de la chambre ou de la maison, les lignes de passage des ondes nocives. Certains prétendent même pouvoir les dessiner directement, en laissant le crayon se promener sur le papier. Cela peut aussi être fait à partir de chez soi, sur une carte IGN (1, 6). L’art du sourcier et la radiesthésie sont les outils de base de la géobiologie.

Moyens thérapeutiques

Ils sont de deux sortes, l’évitement et les dispositifs de neutralisation et ré-équilibration.

Une première démarche consiste à éviter les endroits géopathogènes : il faut déménager, changer de place, ou changer la configuration des lieux, déplacer les meubles. Combien de cancéreux incrédules ou entêtés ont récidivé et sont décédés pour ne pas avoir fait l’effort de changer leur lit de place4 ! !

La seconde possibilité fait appel à des dispositifs, les ré-équilibrateurs, ou neutralisateurs, qui sont des objets dont les « caractéristiques vibratoires » leur permettent de capter les ondes maléfiques et d’assainir l’environnement. C’est comme si le fait d’avoir une antenne de télévision sur son toit empêchait tous les voisins de la recevoir chez eux ou comme si le fait de téléphoner dans la rue avec son téléphone portable empêchait les autres utilisateurs de communiquer en même temps.

Une voie très féconde pour avoir des neutralisateurs est l’exploitation des formes, dont certaines sont susceptibles de rétablir par elles mêmes l’harmonie, d’autres ayant en plus la capacité de pouvoir vibrer (1, 2, 3, 9, 10, 13).

Au premier rang des formes actives par elles-mêmes, on trouve les pyramides. La pyramide est très efficace, ce que l’on démontre en momifiant de la viande ou d’autres denrées périssables placées dans une pyramide de petites dimensions que l’on peut garder chez soi (10, 15). On réalise, dès lors, pourquoi, en Égypte, les pharaons sont si bien conservés après des millénaires !

Les formes « vibrantes », comprennent des antennes diverses, et, la plus magique est la coquille St Jacques, dans sa forme « hautement vibratoire » qu’est la coquille de Pétoncle, ou Chlamys nobilis, car dit en latin, cela marche encore mieux. Une coquille de Pétoncle en haut du mur et hop ! c’est la santé recouvrée !

Comme l’esprit humain (oserais-je dire le génie ?) ne connaît pas de limites, divers procédés ont été imaginés pour créer ou pour « accroître l’efficacité de ces neutralisateurs. On a, par exemple, incorporé des terres rares, quelquefois même si rares que l’analyste ne les retrouve pas, ou des supports « dynamisés » par du venin de scorpion. On s’approche alors du gris-gris africain !

Ésotérisme certes, mais quel succès !

La géobiologie est maintenant clairement individualisée comme une discipline à part entière du monde de l’élevage. Les exemples d’éleveurs, pour certains en grande difficulté, qui font appel au géobiologiste sont légion, et alimentent des affaires dont certaines sont passées soit par les services de contentieux d’établissements de protection financière (assurances, bureaux spécialisés de ministères) soit franchement dans le domaine judiciaire. Dans l’un et l’autre cas, ces affaires, dont la majorité reste d’ordre privé, ne peuvent être narrées dans ces lignes. D’autres ont donné lieu, en revanche, à des publications, y compris dans la grande presse, et peuvent être évoquées plus librement.

Le 23-24 novembre 1991, Libération (3) fait état, dans sa rubrique hippisme, des problèmes d’Ourasi, le roi des trotteurs. L’étalon souffre de problèmes urinaires et le géobiologiste diagnostique qu’il est « bloqué par un nœud magnétique ». Il n’est pas possible de rester inactif devant une telle situation, l’animal étant en pleine gloire et hors d’état de défendre sa réputation au Prix d’Amérique dont la date est toute proche. Le géobiologiste explore le box et cette recherche montre l’existence d’un nœud géopathogène juste sous la vessie du cheval. Pourquoi n’a-t-on pas changé l’animal de place ? difficile à dire, mais la solution adoptée, qui n’aurait pas pu être imaginée par un intervenant bêtement rationaliste, a consisté à poser des coquilles de Chlamys nobilis en des points choisis dans le box de l’animal. Ces coquilles « oscillent à la longueur d ’onde de 40 à 50 000 angstrœms et exercent, par leur forme et leur équilibre interne, un rôle équilibrant sur le système hypothalamo-hypophysaire… » (sic).Quarante-huit heures après, l’animal était guéri, « son taux vibratoire étant en corrélation avec son intensité vibratoire » (sic). Quelques jours plus tard, il gagnait son 4e Prix d’Amérique.

Ce même article apporte d’autres informations, dont une qui concerne les humains : sur la Nationale 6, où un nœud géopathogène serait la cause d’accidents de voiture fréquents. Pour faire disparaître cette nuisance, le géobiologiste a enfoncé dans la terre des tiges de fer de 1, 20 m, « qui agissent sur la terre comme des aiguilles d’acupuncture » (sic), et cette intervention aurait réglé le problème !

Suite à l’article de Libération, les géobiologistes qui s’étaient occupés d’Ourasie ont rapporté leur expérience aux journées très officielles du CEREOPA (Centre d’Étude et de Recherche sur l’Economie et l’Organisation des Productions Animales) qui se tenaient en mars 1992 (2). On trouve dans cette présentation l’exposé du fait que les chevaux restent 23 heures sur 24 dans un box où peut se trouver un nœud géopathogène de l’espèce la plus sournoise. Celui-ci engendre plusieurs problèmes pathologiques qui disparaîtraient grâce aux méthodes signalées, en particulier grâce au Pétoncle. On trouve aussi dans cette communication, la narration d’un problème de « lieu maudit » à Grignon : les chevaux présentaient des troubles du comportement (nervosité, réactions lors du passage d’un endroit précis, ...). La mise en place d’une coquille de Pétoncle dans un arbre et le traitement par deux piquets « d’acupuncture » seraient venus à bout du problème...

L’hebdomadaire Paysan Breton consacre sa une et une page entière de son édition du 13 octobre aux « courants vagabonds », leurs impacts négatifs pour l’élevage, et les solutions proposées par la géobiologie pour « les neutraliser ». Une belle histoire nous est contée : Christian Moy, éleveur laitier dans le Finistère voit son troupeau confronté à des mammites à répétition (inflammation de la glande mammaire). Tout a été essayé : passage des techniciens, installations vérifiées, mise aux normes, etc. Mais rien n’y fait, « les pertes économiques s’accumulaient à la fois au travers des charges en médicaments vétérinaires et avec le lait non commercialisé ». L’éleveur fait donc appel à Jean-Claude Goascolou, « spécialisé dans les courants vagabonds et les phénomènes électromagnétiques ». Le géobiologue va alors « neutraliser les courants à la source en imposant des “résonateurs” ». Après inspection des environs, des prises de terre vont être neutralisées (antennes et poteaux, tank à lait). La situation nécessitera plusieurs autres interventions, et en particulier, « avec l’accord des élus locaux », la neutralisation des sources de courants vagabonds provenant d’antennes du voisinage, pour finalement voire les mammites disparaître du troupeau.

Le journal n’affiche aucune distanciation et n’utilise jamais le conditionnel. Les courants vagabonds provenant de défauts dans la distribution ou dans les applications de l’électricité peuvent effectivement exister, mais ce ne sont pas des « résonateurs » qui les supprimeront. Combien de paysans, lecteurs du journal, voyant leur cheptel confronté à telle ou telle pathologie, iront se retourner vers ce genre de « solution » ? Les recommandations de l’hebdomadaire sont sans équivoque : « tout jeune qui s’installe ou toute personne qui construit un bâtiment devrait réaliser un bilan géologique et un diagnostic sur la présence de courants vagabonds ».

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Illustration de la photo du journal Paysan Breton : {« Dans l’étable de Christian et Fabrice Moy, Jean-Claude Goascolou retrace au sol les voies de circulation des courants vagabonds ».

Toujours à cette même époque, de 1991-1992, le Progrès de Lyon (14), édition de l’Ain, publie un article signé Antoine Rousset et intitulé « Les Mystères de Cras ». Cras-sur-Reyssouze est une petite commune située à une dizaine de kilomètre au nord de Bourg. Un éleveur de vaches laitières se trouvait en grande difficulté car son élevage connaissait un problème sanitaire suite à l’achat d’animaux dans une région éloignée. Il avait perdu 11 vaches sans qu’aucune lésion n’ait pu être caractérisée. Il n’y avait, non plus, aucun diagnostic établi. Au bord de l’abîme, les géobiologistes lui conseillèrent de faire appel à deux grands noms de la science française, Haroun Tazieff et Yves Rocard5. Le premier répondit pour avouer son absence de compétence sur le sujet, le second indiqua qu’il n’était pas vraiment compétent dans ce domaine, mais il ne discuta pas l’éventualité qu’un champ tellurique puisse être en cause. Il évoqua comme improbable l’éventualité de déplacer l’étable, et suggéra, comme solution palliative, de « tourner les vaches de 90° » (sic).

Plus près de nous, en mai 2006, au cours d’une manifestation vétérinaire très importante par son caractère national et l’affluence de son public, les Journées Nationales des Groupements Techniques Vétérinaires (1), une communication a été faite pas un géobiologiste, qui était intervenu dans des élevages de Porcs où sévissaient des problèmes de cannibalisme. Si l’on trouve dans la narration un certain nombre de constantes de la démarche et de la « logique » en géobiologie, on y trouve en plus la légitimation de la possibilité d’agir à distance, par la pensée, sur carte, avec le pendule. Les interventions ont consisté aussi à placer, dans les endroits géopathogènes, des « neutralisateurs », en l’occurrence des petits morceaux de métal, en forme de triangle, jouant manifestement le même rôle que les coquilles de Pétoncle. Comme dans le cas des chevaux relatés plus haut, les phénomènes pathologiques auraient disparu, ce qui « démontre » le pouvoir surpuissant de la géobiologie.

La géobiologie a fait tout doucement son chemin en zone rurale. Sans doute, une des raisons de son succès en élevage, c’est qu’elle apporte à l’éleveur une explication qui le disculpe : il n’est ni coupable de faire mal son travail ni coupable de ne pas avoir de solution, car c’est surnaturel, ça le dépasse. Le recours à l’irrationnel en santé animale n’est donc pas qu’une démarche des temps anciens. Les années passent, les pratiques évoluent, mais l’irrationnel demeure. Il évolue, car il se régénère au fur et à mesure des avancées de la science : il se nourrit de ses erreurs de parcours. Comme l’homéopathie prétend dériver des hypothèses initiales de la médecine et de la chimie, la géobiologie semble dériver du magnétisme animal de Mesmer. Si la crédulité était le seul ferment qui la maintienne en vie, un rappel à la rigueur et au rationalisme pourrait ramener les esprits à la raison. Mais cette pseudo-science est exploitée maintenant par des désinformateurs professionnels qui conduisent leurs affidés vers l’obscurantisme au lieu de les éclairer. Certains éleveurs restent ainsi dans l’ornière ou vont à la ruine, ce qui paraît inacceptable en première analyse. Mais le plus étonnant est qu’une fois entrés dans cette logique absurde, il est impossible de les faire revenir à la raison. Alors pourquoi chercher à faire prévaloir le bon sens ? Finalement chacun ne devrait-il pas assumer lui-même les conséquences de ses propres erreurs ?

Références
(1) Dréau D. et Uguen J. Cas clinique de cannibalisme d’élevage résolu. Compte rendu des Journées nationales des GTV, Dijon 17-19 Mai 2006, p. 563-567
(2) Dru-Sand S. & al. L’influence des champs électromagnétiques sur le comportement et la santé des chevaux restant 23h/24h au box. 18e journée d’Études du CEREOPA, 4 mars 1992, p. 169-177.
(3) Homéric. Sous les pas des chevaux, des ondes. Libération 23-24 novembre 1991.
(4) http://cdcp.free.fr/dossiers/geobio/geobio1.htm
(5) http://limousin-poitou-charentes.france3.fr/emissions/fiz/les-metiers/16888756-fr.php
(6) http://www.prosantel.net/article.php3?id_article=32&type=album
(7) http://www.fengshuiharmonie.net/id12.html
(8) http://www.geobiologie-anjou.com/geobio.htm
(9) http://www.landspurg.com
(10) http://www.regenopathie.com/index.php?opt=19
(11) http://www.irca.fr/division-geobiologie2.htm
(12) http://www.prismeshebdo.com/prismeshebdo/article-lirexpress-imprim.php3?id_article=220
(13) http://www.prosantel.net/article.php3?id_article=20
(14) Rousset A. Le mystère de Cras... Le Progrès, Édition de l’Ain, circa 1991
(15) Weber V. Le grand livre de la Géobiologie. Éditions Trajectoire, Paris 1997.

1 Voir le dossier « Ondes et champs » dans SPS n° 266.

2 Le Laboratoire de Géobiologie, Biochronologie et Paléontologie Humaine : http://www.univ-poitiers.fr/rubriqu...

3 Voir le dossier « Ondes et champs » dans SPS n° 266.

4 On ne mesure pas combien la position du lit est un vrai souci existentiel ! Entrer une recherche sur « votre lit est-il à la bonne place » dans Google en février 2007 rapporte 1 190 000 références ! Voir aussi SPS n° 260 page 49.

5 Voir SPS n° 260 page 49.

Mis en ligne le 18 août 2007
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