L’alliance oubliée, La Bible revisitée

Annick de Souzenelle, Frédéric Lenoir. Albin Michel, 2005, 270 pages, 18,50 €

Note de lecture d’Élie Nicolas - SPS n° 274, octobre 2006

Un livre à deux auteurs est supposé être un livre à quatre mains… Ici, il n’en est rien, Frédéric Lenoir ne sert que de faire-valoir à Mme de Souzenelle. M. Lenoir nous gratifie d’une introduction de 16 pages et demie au cours desquelles il donne des informations sur la formation des livres bibliques que l’on trouve partout et nous expose, en la justifiant, la thèse de Mme de Souzenelle : il s’agit d’une lecture croyante qui relève « d’une autre rationalité que la rationalité scientifique » ; mais c’est pour nous avouer ensuite qu’il fut séduit d’emblée par « cette triple alliance du symbolisme hébraïque, de la foi chrétienne et de la psychologie jungienne » étant lui-même par-delà sa formation universitaire philosophique et sociologique « un chrétien passionné par la culture juive et la psychologie des profondeurs ». Le ton est donné : nous n’entrons pas dans une analyse herméneutique ou historico-critique du texte vétérotestamentaire.

Un entretien sans véritable questionnement

Suivent soixante-quinze pages d’un entretien avec Mme de Souzenelle durant lequel M. Lenoir se garde bien de poser une question pouvant servir à la compréhension de la problématique du second auteur ! Toutes les questions posées permettent à Mme de Souzenelle d’exposer, non pas sa méthode exégétique, ou philologique voire historique ; non, elle nous assène à longueur de pages un discours impressionniste dans lequel elle nous fait part de sa lecture et de sa compréhension mysticisante, spiritualisante, du texte biblique. Enfin, en deux pages et demie, M. Lenoir conclut l’ouvrage, et dans cette conclusion il écrit quelque chose que je partage totalement : « Annick de Souzenelle s’apparente davantage pour moi à un maître spirituel qui éclaire ses disciples à partir de son expérience, qu’à un savant qui tente de fournir une interprétation rationnelle du texte pouvant f aire école et s’institutionnaliser. ».

Un travail déconnecté du réel

Au milieu de tout cela se trouvent cent cinquante-cinq pages qui font l’objet du « travail » de Mme de Souzenelle. Dans ces pages, l’auteur suggère une nouvelle traduction du texte hébreu et, tant qu’elle y est, une nouvelle exégèse. Pour compléter le tout, elle nous en propose une nouvelle version théologique : un discours holistique constitué d’un charabia digne des meilleurs gourous des plus obscurs ashrams1 syncrétiques que l’on trouve un peu partout sur cette planète. Sur quoi repose sa nouvelle exégèse, nouvelle traduction, nouvelle théologie ? Sur rien d’autre que la trituration de son cerveau hors de toute jonction avec le monde extérieur : aucune référence à une quelconque étude parue durant les mille cinq cents années qui ont précédé son opus. Histoire de la réception du texte2 : rien. Analyse philologique qui distinguerait le Yahviste, l’Élohiste et le Sacerdotal : rien. Analyse historico-critique de la formation du texte : rien. Mme de Souzenelle nous gratifie d’un apparat critique étique, elle ne donne que les références scripturaires3 et la plupart du temps, quand elle cite un auteur, elle se cite elle-même… Pour autant le travail de Mme de Souzenelle est-il original, novateur, ouvre-t-il un champ interprétatif de la Bible ? À vrai dire non, son travail est une pâle « imitation » de celui que fit Fabre d’Oliver, La langue hébraïque restituée4.

Rien de nouveau dans l’interprétation de l’auteur

De plus, la thèse générale de Mme de Souzenelle est celle, on ne peut plus classique depuis que le christianisme existe, qui affirme que tout ce qui se trouve dans l’Ancien Testament n’a été écrit que pour annoncer la venue du Messie et que ce messie est Jésus Christ. Vous comprenez dès lors qu’il n’y a rien d’original, du point de vue théologique, dans les propos de l’auteur. Néanmoins, elle aurait pu argumenter au lieu de servir un galimatias du genre de ce qui suit (pour expliciter la première partie du premier verset de la Bible) : « Dans le principe Dieu crée les cieux et la terre ; Le nom divin de l’Innommable se révèle ici dans son œuvre créatrice, être Elohim. Ce nom est un pluriel ; il est le sujet du verbe « créer » qui, lui, est au singulier ; [...] ». Outre le fait que la traduction proposée n’apporte rien à ce que l’on sait déjà par ailleurs, pour rester dans sa logique, l’auteur aurait dû proposer, à tout le moins, comme traduction : « Dans le principe Dieu crée les cieux et la terre » pour rester cohérente avec l’explication qu’elle donne ensuite. Elle aurait pu faire remarquer que le Bereshit doit se décomposer en be et en reshit, le premier étant une particule qui désigne, grosso modo, un lieu dans lequel on est, et le second désigne le commencement, le premier état, le premier ou encore les prémices et dont l’étymologie est rosh (tête) et, dès lors, proposer quelque chose de plus percutant que ce qu’elle donne. Il lui suffisait pour cela d’ouvrir le vieux dictionnaire de N. Ph. Sander et L. Trenel, Dictionnaire Hébreu-Français, Paris, 1859, au lieu de nous affirmer sa connaissance de la langue hébraïque comme argument d’autorité suprême ! Mais, de façon plus générale, ce n’est pas parce qu’on fait appel à l’original hébreu ou que l’on imprime des lettres hébraïques dans un ouvrage de vulgarisation pour impressionner le lecteur, que le travail devient pertinent ! On se demande d’ailleurs de quelle version de la Bible Annick de Souzenelle s’est servie pour son étude, car même cela n’est pas précisé !

En conclusion, sauf si vous êtes un inconditionnel de Mme de Souzenelle, ou si vous voulez établir le profil intellectuel d’un « maître spirituel » en exercice, je ne vous conseille pas d’acheter cet ouvrage, ni même de le faire commander par votre médiathèque ou bibliothèque municipale en ces temps de crédits réduits pour la culture.

1 Ashram : En Inde, Monastère groupant des disciples autour d’un gourou.

2 L’histoire de la « réception du texte » est celle qui étudie les modifications successives par touches plus ou moins légères et/ou volontaires qui depuis « l’original » ont conduit au texte qui est aujourd’hui connu et accepté.

3 Relatives à l’écriture sainte.

4 Vous pouvez la télécharger sur Gallica

Mis en ligne le 20 juin 2007
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