La physique quantique, les voyantes et l’art de tuer votre propre arrière grand-père

par Michel Rouzé - SPS n° 105, janvier 1981

Comme chaque année, en décembre les hebdomadaires à sensation ont publié les prédictions des voyantes pour 1981. Ils se sont bien gardés de rappeler celles de l’année précédente. La comparaison entre les pronostics des extralucides et les événements qui se sont effectivement réalisés eût été édifiante. France-Culture s’est livré à ce petit exercice. Les auditeurs ont pu se rendre compte que les devineresses, en 1979, ont parfois joué de malchance. Leur art, comme on sait, consiste à annoncer de préférence ce à quoi tout le monde peut s’attendre, connaissant la situation économique et politique. Or quelques événements ainsi prévus ont eu la malice de ne pas se produire...

Hélas ! Il y a eu aussi, sur cette chaîne de radio, beaucoup d’autres émissions, dont il nous faut parler. Mais avant d’y venir, jetons un bref coup d’œil sur les récentes vaticinations de Mme Soleil, qui occupaient deux pages de France-Dimanche : « Prédictions pour les Français, d’après l’horoscope de la France ».

Elles sont détaillées mois par mois. Pour janvier, Mme Soleil prévoyait que le mécontentement grandirait chez les Français, à propos du maintien de leur pouvoir d’achat. L’indice des prix, toutefois, n’en serait pas la cause principale, laquelle est l’influence du carré Mars Uranus. De plus, la grogne « sera amplifiée sur le plan politique en raison du passage d’Uranus de la septième à la huitième maison ». Neptune se trouvant dans la neuvième maison, « le gouvernement aura fort à faire pour relancer notre commerce extérieur ». Tout s’explique ! Les industriels japonais auraient-ils partie liée avec Neptune ? Quant à Uranus, son passage de la septième à la huitième maison explique aussi que ce soit « des leaders de l’opposition que viendront les principales attaques contre les choix du gouvernement en matière économique ». On reste confondu devant tant de révélations.

Une bonne nouvelle pour finir : « une baisse des prix alimentaires est à prévoir ». Comme le mois de janvier sera près de sa fin lorsque vous recevrez ce numéro d’AFIS, vous saurez si la prévision s’est vérifiée...

Nous vous faisons grâce des onze autres mois. Notons seulement qu’en avril, le Soleil, Mars, Mercure et Vénus constituent un faisceau d’influences grâce auquel l’élection présidentielle (premier tour le 26 avril) « aura un retentissement extrêmement important sur le destin de notre pays ».

Ces balivernes, nous l’avons dit, emplissent deux grandes pages dans le numéro de fin d’année d’un de nos hebdomadaires à grand tirage. Les lecteurs ne sont pas privés, pour autant, de leur horoscope habituel, toujours signé de Mme Soleil. Les natifs du Scorpion « qui exercent un petit métier saisonnier, les ambulants, les démonstrateurs feront de bonnes recettes, ainsi, bien entendu, que les commerces de luxe ». Bien entendu, bien entendu : c’était la semaine des ultimes achats du nouvel an... Les conseils de santé ne sont pas oubliés : « si vous êtes sujet à des étourdissements, faites vérifier votre tension ».,

L’hebdomadaire l’Express est allé interviewer la plus célèbre de nos pythonisses dans son cabinet (350 F la consultation). Pas de boule de cristal ni de hibou sur le dossier du fauteuil. L’endroit ressemble plutôt à un cabinet de médecin. Parmi les clients assidus, beaucoup d’hommes politiques de tous les bords. Un jour, deux adversaires à la même élection se sont cognés devant la porte. Depuis, Mme Soleil réserve certains jours de la semaine à ses clients de la majorité, d’autres à ceux de l’opposition. Elle donne aussi des consultations, assure-t-elle - pourquoi ne pas la croire ? - à des préfets, à des PDG et même à des ecclésiastiques.

Elle n’est pas la seule dans son métier à jouir de cette autorité. Les photographes de l’hebdomadaire Minute ont réussi récemment à surprendre le fils aîné du chef de l’Etat, Henri Giscard d’Estaing, au moment où il pénétrait chez le « mage » Dieudonné, au regard glaçant sous un crâne luisant comme une pastèque. Le mage ne fait pas mystère de ce qu’on venait lui demander : le résultat de la prochaine élection présidentielle.

S’il est une industrie qui ne souffre pas de la crise - elle en bénéficie au contraire c’est bien celle des cartomanciennes, astrologues, voyants et voyantes. L’incertitude diffuse, la peur du lendemain alimentent toutes les formes d’irrationnel et ces dernières, à leur tour, enrichissent ceux qui en vivent. Une bonne preuve que le marché n’est pas près d’être saturé, c’est que le journal même où officie Mme Soleil est bourré d’annonces de ses concurrents et concurrentes, dont le voisinage apparemment ne la gêne guère.

Que viennent faire toutes ces réflexions - pensera-t-on - dans un modeste bulletin d’informations scientifiques ?

Tout d’abord, si l’étude des phénomènes de société peut revendiquer le statut de science, elle doit prendre en compte les divers aspects de l’offensive actuelle de la sous-culture : non seulement les prédiseurs d’avenir, mais tous les gourous, dirigeants de sectes qui s’emplissent les poches en exploitant la crédulité de leurs victimes, « psychologues » mystiques ou astucieux (ou les deux à la fois) qui résolvent vos problèmes en vous dressant à ânonner des syllabes dépourvues de sens ou à pousser des hurlements de bêtes.

Mais ce qui nous intéresse surtout, en tant qu’Association pour l’information Scientifique, c’est le ravage culturel que peuvent causer dans les esprits, notamment chez les jeunes, quelques complices conscients ou inconscients du lobby de la voyance et de la « parapsychologie », qui apportent aux escrocs l’appui de leur prestige personnel dans l’Université ou dans la recherche. Ils sont peu nombreux. En France on les compterait probablement sur les doigts d’une main. Leurs collègues les tiennent volontiers pour de « doux dingues » ; un certain sentiment de respectabilité-solidarité universitaire les empêche (pas toujours) de dire crûment de ce qu’ils pensent d’eux. Peut-être aussi ne réalisent-ils pas toute leur malfaisance. Nous ne nous sentons pas tenus ici à la même réserve, et nous sommes résolus à dénoncer, non seulement les charlatans professionnels mais aussi tous ceux qui fournissent au charlatanisme un alibi « scientifique ». Cela, sans aucune animosité personnelle contre quiconque. La recherche d’avantages matériels, nous le savons bien, est rarement le mobile de ces auxiliaires des pseudosciences (il y a des exceptions). Considérant le problème particulier de tel ou tel d’entre eux, nous serions même enclins à une amicale indulgence. « Sed magis amica veritas »1 comme disait (mais en grec) Aristote.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que des savants véritables se laissent piéger par des montreurs de merveilles. Au siècle dernier, pour ne citer qu’eux, un grand physicien, William Crookes, un illustre physiologiste, Charles Richet, ont été dupés par les « médiums » qui matérialisaient devant eux les esprits des morts. Mais ni l’un ni l’autre ne prétendaient expliquer par leurs connaissances scientifiques les « phénomènes » auxquels ils assistaient bouche bée. Au contraire, ils reconnaissaient ne pas les comprendre. Nul organisme officiel ne cautionnait ces hasardeuses expériences ; leurs comptes-rendus ne paraissaient que dans des publications éditées par des organismes privés. Maintenant tout a changé. Des théoriciens « expliquent » par la physique quantique les « phénomènes paranormaux » comme la voyance et la torsion de cuillers à distance, sans éprouver le besoin de vérifier si ces choses existent réellement. Et ils trouvent, pour diffuser leur délire, les antennes de la radio d’État.

1 « amicus Plato, sed magis amica veritas » : Platon ami, mais la vérité plus encore. NDLR

Mis en ligne le 5 juillet 2004
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