Délinquance : l’irrationnel des prédictions précoces

par Agnès Lenoire - SPS n° 273, juillet-août 2006

« C’est étrange comme on a peur de quelque chose parce qu’on nous a préparés à avoir peur. »
Ngugi1, extrait de Enfant, ne pleure pas

Il y eut le Livre noir en septembre 2005. Puis, le 6 février 2006, l’expertise rendue publique de l’Inserm2 sur les troubles de conduite de l’enfant et de l’adolescent. Beaucoup de psys y ont vu une démarche agressive envers leur discipline, d’une part au moyen d’un livre accusateur, d’autre part au moyen d’un projet d’expertise des troubles de l’enfant élaboré par des chercheurs soupçonnés de connivence avec les TCC. Là ne se situera pas mon propos. Dans ce qui suit, je me détacherai des différentes attaques sur les motivations économiques, la défense d’une profession ou d’une thérapie. Je m’attacherai à tirer la sonnette d’alarme, comme l’ont fait d’autres partenaires de l’éducation du jeune enfant de 2 à 4 ans3, sur le danger de le voir comme un délinquant potentiel. Je m’attacherai à montrer la difficulté d’évaluer réellement l’enfant de cet âge et le risque de le voir souffrir, et s’aigrir, en lui attribuant d’emblée un avenir qu’il n’aura même pas eu la chance de se construire.

Richesse de comportements

L’étude de l’Inserm a été menée « dans le but d’améliorer le dépistage, la prévention, et la prise en charge des troubles de conduite chez l’enfant ». Rien à redire à cela, puisqu’une prise en charge est envisagée et permet alors d’espérer que, dans un souci de cohérence, elle s’assortisse d’une quête des causes. Ma contestation se fixera sur une autre phrase : « le repérage des perturbations du comportement dès la crèche et l’école maternelle ». On se demande avec quel type de connaissance de l’enfant en bas âge on peut s’autoriser à émettre de telles recommandations. Car quiconque connaît ce petit bout haut comme trois pommes qui nous tient tête sait combien il est changeant, fantasque, opportuniste, dictateur face aux proches, et ceci par nature. Cette nature lui ouvre d’ailleurs toutes les portes : à lui les expériences, les caprices, les exigences, mais aussi les apprentissages, la découverte de l’autre en collectivité, les affrontements, puis l’acceptation des règles, sans oublier la construction de sa personnalité. Une richesse comme celle-là ne se bâtit pas sur une dichotomie entre le bien et le mal, entre obéissance et « trouble », mais sur une mosaïque de comportements diversifiés, auquel le très jeune enfant n’attribue pas tout de suite de connotation morale, et qu’il essaie sur son entourage. Par ses réactions, celui-ci va induire un réajustement du comportement enfantin, en accord, en désaccord, ou en aménagements avec celui de la société qui s’impose à lui.

Cette diversité contient en elle les prémisses de la socialisation, mais aussi de la contestation, de la transgression et de l’esprit critique. C’est une période difficile pour les parents, qui disent souvent que leur enfant est entré dans une ère du « non » qui les épuise !

Faut-il y voir des troubles du comportement ? Jusqu’à une certaine limite, non. En effet ne confondons pas le trouble provoqué par le jeune enfant autour de lui, trouble qui lui donne cette délicieuse impression d’avoir enfin un peu de pouvoir, et le trouble dont on le soupçonne d’être atteint.

Évaluations scolaires et comportementales

L’Inserm conseille de repérer les troubles de conduite, donc de les évaluer chez les plus jeunes enfants, afin de mieux les classifier. On ne peut que rejoindre une telle démarche, commune à toute investigation scientifique, et favorable à un diagnostic crédible. Mais concernant les comportements de nos « petits bouts qui nous tiennent tête », ce sera une autre paire de manches.

À l’école maternelle, les enfants sont évalués sur leurs capacités scolaires, c’est-à-dire sur des compétences dûment répertoriées, plusieurs fois par an. La pratique est donc connue et habituelle. Chez les enfants de Petite Section (3-4 ans), elles s’avèrent peu fiables, car elles sont imprégnées de cette incertitude qui caractérise cet âge en devenir. En petite section (PS), tout acquis est fragile et soumis à la possibilité de s’annuler brutalement. L’enfant reconnaît son prénom écrit, parmi les autres, plusieurs jours de suite ? Bravo ! Et la maîtresse de noter cette victoire dans le livret d’évaluations. Alors pourquoi le lendemain, le même enfant ne reconnaît plus rien, là aussi plusieurs jours de suite ? Les raisons sont souvent cachées. Elles tiennent toutes à la grande quantité d’émotions que gère l’enfant et dont les plus petites perturbations prennent la place de la concentration. Sa capacité à l’attention soutenue ne tient qu’à un fil et la moindre contrariété la met en pièces.

Une préconisation ou une réalité française ?

Prévention ciblée sur la petite enfance

« Pendant les premières années, la majorité des enfants apprend à développer des comportements alternatifs à l’agressivité qui est une caractéristique normale de la petite enfance […]

Des méthodes d’intervention ciblant la petite enfance (0-3 ans) préconisent des visites à domicile afin de soutenir les parents dans l’apprentissage des soins à donner aux enfants.

Ces interventions qui favorisent le développement des compétences sociales, cognitives et émotionnelles des enfants ont fait la preuve, dans plusieurs pays, de leur efficacité dans la prévention de la violence et du trouble des conduites. Les programmes qui commencent pendant la grossesse et qui se poursuivent jusqu’à la troisième année de l’enfant semblent les plus efficaces. »

L’extrait ci-dessus préconise des méthodes de prévention. Elles sont déjà fonctionnelles sur le terrain et se pratiquent très bien en France. Une maman qui sort de la maternité et qui cumule des facteurs qui la rendent fragile (jeune âge, faible niveau de revenus, autres enfants en bas âge) peut se faire suivre par une infirmière-puéricultrice de la Protection Maternelle et Infantile. Plusieurs fois par semaine dans un premier temps, la PMI se rend alors dans la famille, guide, explique, soutient.

Une institutrice de maternelle, en contact étroit avec les familles, peut aussi détecter une souffrance de certaines mamans (violence conjugale, violence de l’enfant, incapacité à faire face, détresse morale, fatigue physique) et la guider vers les services adéquats, la PMI, la médecine scolaire, l’assistant(e) social(e). Ces services sociaux fonctionnent bien, travaillent en synergie avec l’école et sont une aide précieuse. La vraie préconisation en ce domaine serait de les développer. Mais étrangement l’INSERM n’a pas accès à ce qui se pratique en France et ne se réfère qu’aux pays anglo-saxons.

Agnès Lenoire

Si nous constatons les grandes difficultés et le peu d’utilité des évaluations portant sur des apprentissages, concrets, précis, évidents, que dire alors des évaluations sur le comportement ? Le comportement, même chez l’adulte, est impossible à répertorier ; du moins il ne peut être analysé de façon aussi rigoureuse qu’un tableau de compétences précises requises. Bien que soumis à des contraintes internes et externes, il se joue pourtant des équations et autres déductions qui veulent l’enfermer. Le comportement de tout individu détient une part de liberté fondamentale. En effet, que dire de ces conduites d’absolue liberté que manifeste le jeune élève de trois ans en contrevenant aux ordres et aux consignes ? Que dire de cette explosion d’agressivité en tout début de scolarité, avec des attitudes de colère, d’enfermement dans la crise de nerfs, ou au contraire dans le mutisme, qui, heureusement, laisseront la place à une vie scolaire bientôt plus paisible ? Que dire de cette instabilité qui trouble l’adulte et lui fait chercher des stratégies d’éducation ?

Normales, anormales ?

Pour la très grande majorité des élèves, ces conduites sont normales à trois ans. Il est normal à cet âge de ne pas avoir une grande capacité à la concentration, il est normal de dire « non » plus souvent qu’à son tour, il est normal d’être parfois insupportable.

Alors qu’est-ce qui est anormal ? Quand la conduite d’un jeune enfant devient insupportable sur le long terme, sans plus de pause, quand son instabilité le met en échec dans toute activité dirigée, ou quand son agressivité écrase une classe et fait régner la peur chez ses camarades, quand son attitude traduit la souffrance, le rejet, quand la vie scolaire devient ingérable... l’enseignante ne manque pas de réagir : voir les parents, savoir comment il se comporte chez lui, envisager des tests avec le/la psychologue scolaire, voir le médecin scolaire. Puis réunir l’équipe éducative pour soutenir et aiguiller les parents, aider l’enfant. Éventuellement, proposer un suivi dans un Centre Médico Psycho Pédagogique (CMPP), où éducateurs, psychiatres, psychologues, orthophonistes le suivront. Malheureusement les listes d’attente sont longues… Les familles patientent parfois un an avant d’y avoir un rendez-vous.

Ces cas sont très rares. Ils ne nécessitent pas vraiment de dépistage structuré car la conduite de l’enfant perturbé se fait tout de suite remarquer en milieu scolaire. Ce sur quoi il serait plus judicieux d’insister, c’est sur la nécessité d’une augmentation des moyens thérapeutiques. Les CMPP apportent un réel bienfait aux cas difficiles mais ils sont trop peu répandus.

La peur de la délinquance

Face à l’immense majorité des enfants normaux, dont l’Inserm dit pourtant que 1 sur 8 présente des troubles de conduite, on est en droit de craindre que la frontière soit très mal définie.

1 sur 8, c’est énorme. Cela signifie que sur une classe de 30 enfants, 3 ou 4 nécessiteraient une prise en charge thérapeutique. On se demande ce qui permet à cette bonne vieille institution d’imaginer un avenir de délinquant à nos élèves, au simple constat qu’il sont trop agités ou trop agressifs dans une classe, alors qu’ils sont censés faire l’apprentissage de la socialisation.

Il paraît par ailleurs peu pédagogique et peu rationnel de classer, dès deux ou trois ans, des êtres humains dans la catégorie des futurs délinquants. C’est accorder bien peu de prix à notre jeunesse que la destituer à l’avance de toute capacité au changement. Le jeune âge est pourtant riche de belles promesses ; mais il faut pour cela se dégager de « la peur du jeune » que les médias s’obstinent à distiller dans nos esprits.

« L’intention fait la culpabilité et le délit », écrivait Aristote4. L’Inserm, par ses préconisations de dépistage trop précoce, fait un injustifiable procès d’intention à la petite enfance, coupable à l’avance de délits qu’elle ignore encore.

1 Ngugi, romancier et essayiste kenyan, né en 1938.

2 Synthèse de ce rapport à l’adresse suivante :
http://ist.inserm.fr/basisrapports/trouble_conduites/trouble_conduites_synthese.pdf.

3 Article de Libération du 28 février 2006 « Les tout-petits pris dans le tout sécuritaire », où sont cités un membre du syndicat national des médecins de PMI et une magistrate détachée auprès de la Défenseure des enfants.

4 Extrait de Rhétorique.

Mis en ligne le 10 novembre 2006
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