Grandes manœuvres au Vatican

par Jeanne Favret-Saada - SPS n° 272, juillet-août 2006

Le 7 juillet 2005, le New York Times publie une libre opinion du cardinal autrichien Christoph Schönborn, « Finding Design in Nature », (Reconnaître un dessein dans la nature). Affirmant parler au nom de l’Église catholique, le cardinal attaque le « dogme néo-darwinien », assure que l’évolution répond à une intention et à un dessein - purpose and design -, lesquels sont discernables par le simple exercice de la raison humaine.

Détail curieux, la démonstration du cardinal critique d’emblée un texte du pape Jean-Paul II, mort il y a peu. En 1996, en effet, dans une lettre adressée à l’Académie Pontificale des Sciences (l’instance chargée de définir les relations du catholicisme avec la science), Jean-Paul II avait posé l’autonomie de la science et rendu hommage à la théorie de l’évolution. En 2005, le cardinal Schönborn - qui a été l’un des grands électeurs de Benoît XVI- estime que la lettre de 1996 était « assez vague et dénuée d’importance », et que Jean-Paul II n’y définissait pas ce qu’il entendait par « évolution ». Selon le cardinal autrichien, les « néo-darwiniens » s’étaient alors empressés d’applaudir à cette déclaration dont l’imprécision leur convenait. Ils auraient mieux fait, dit-il, de garder présents à l’esprit des textes antérieurs de Jean-Paul II (1985 et 1986), autrement « plus solides » et représentatifs de la pensée de l’Eglise - ce pourquoi Schönborn les cite longuement.

Voilà, conclut-il, qui est conforme au catéchisme de 1992 (rédigé par lui-même), au document sur la science de la Commission théologique internationale de 2004 (présidée par l’ex-cardinal Joseph Ratzinger, devenu le pape Benoît XVI), à l’homélie d’installation du même Benoît XVI, le 24 avril 2005, et même... au Concile Vatican I de 1871. Lequel aurait proclamé que, « dans un monde placé sous le signe de la mort de Dieu ... la raison humaine, à elle seule, peut connaître la réalité de la Cause incausée, du Premier Moteur, du Dieu des philosophes ». (Cette affirmation, remarquons-le au passage, est stupéfiante : Pie IX, en effet, n’a cessé d’humilier l’arrogante raison humaine, et c’est le concile Vatican I qui a promulgué le dogme de l’infaillibilité pontificale, et non pas celui de l’infaillibilité de la raison des Lumières !) L’article de Schönborn dans le New York Times scandalise immédiatement deux catégories de lecteurs.

D’une part, des intellectuels et des savants laïcs, qui y voient le signal d’un engagement du Vatican dans la croisade pour la reconnaissance du Dessein Intelligent, et ce aux côtés des conservateurs protestants. En juillet 2005, en effet, des batailles judiciaires sont en cours dans une vingtaine d’États américains, où les conservateurs tentent d’imposer l’enseignement du Dessein Intelligent dans les classes de sciences. Si telle n’était pas l’intention de l’Église, disent les laïcs, pourquoi un cardinal européen qui n’a aucun lien particulier avec les États-Unis choisirait-il de publier une libre-opinion précisément dans le New York Times ?

D’autre part, l’intervention de Schönborn choque nombre de catholiques et notamment ceux des savants qui avaient apprécié qu’en 1996 Jean-Paul II, ait posé sans ambiguïté l’autonomie du travail scientifique par rapport aux vérités de foi. Parmi eux, Nicolà Cabibbo, professeur de physique des particules et président depuis douze ans de l’Académie pontificale des sciences ; Charles Townes, membre de cette même Académie pontificale pendant vingt ans et prix Nobel de physique ; et George Coyne, un jésuite astrophysicien, directeur de l’Observatoire du Vatican.

Devant le brouhaha général, le cardinal autrichien est amené à s’expliquer. Il déclare s’être intéressé à la question de l’évolution dès avant la mort de Jean-Paul II, sur le conseil du cardinal Ratzinger - dont il a été l’élève dans sa jeunesse, et avec qui il a collaboré depuis des décennies au Vatican. Soit. Mais on apprend alors que, pour son apprentissage scientifique, Schönborn s’est adressé à un chercheur catholique américain qui est aussi l’un des plus ardents croisés en faveur du Dessein Intelligent : le biochimiste Michael Behe, auteur d’un best-seller de vulgarisation, Darwin’s Black Box, et senior fellow au Discovery Institute. C’est d’ailleurs la firme de relations publiques avec laquelle travaille le Discovery Institute qui a placé l’article du cardinal au New York Times.

Or chacun sait que cet Institut privé, très actif et richement doté, est le principal « think tank » du mouvement conservateur en faveur du Dessein Intelligent. Le Discovery Institute a tiré les conséquences de l’échec intellectuel et politique du créationnisme aux États-Unis : il se refuse à jouer la religion (le récit biblique de la création) contre la science (la théorie scientifique de l’évolution). Il prétend s’opposer, pour des raisons purement scientifiques, à la version « dogmatique » de l’évolution que soutiennent les savants « néo-darwiniens ». Au contraire de leurs prédécesseurs créationnistes, les chercheurs du Discovery Institute ne sont pas des amateurs de lecture littérale de la Bible ni des théologiens, ce sont des chercheurs spécialisés en mathématiques, chimie, paléoanthropologie, etc. Tous diplômés des universités, ils y occupent des postes d’enseignement et de recherche ; ils publient dans des revues savantes ordinaires (pourvues de comités de lecture), et leurs ouvrages font l’objet de critiques dans ces revues. Bref, ils appartiennent de plein droit à la communauté scientifique - dans laquelle ils se borneraient à défendre une théorie particulière, celle du Dessein Intelligent.

Ainsi Michael Behe, le catholique de service, soutient qu’au niveau micro-cellulaire la complexité est trop grande pour que le « hasard » darwinien suffise à en rendre compte. Aussi bataille-t-il sans discontinuer, dans les prétoires de Pennsylvanie, du Kansas ou de Georgie, pour contraindre les écoles publiques à enseigner la « théorie scientifique » du Dessein Intelligent au même titre que la théorie « néo-darwinienne ».

La libre-opinion du cardinal Schönborn dans le New York Times paraissait annoncer une nouvelle politique scientifique de Benoît XVI. Mais pour cela, le nouveau pape aurait dû marcher sur le corps des responsables chargés de la science au Vatican, tous nommés par Jean-Paul II, et qui n’ont cessé, depuis l’été, de critiquer l’article de Schönborn. Benoît XVI semble avoir opté pour une stratégie de contournement. Puisque l’Académie pontificale des sciences résiste, une autre instance, le Conseil Pontifical pour la Culture, a organisé à Rome, du 9 au 11 novembre 2005, un grand congrès international : « L’Infini dans les sciences, la philosophie et la théologie » dans le cadre du Projet STOQ (Science, Theology and the Ontological Quest).

Ce même 9 novembre, sur la place Saint-Pierre, Benoît XVI évoque, devant deux cent cinquante mille pèlerins, la « surprenante actualité » de saint Basile le Grand. Au IVe siècle, celui-ci pestait déjà contre « l’athéisme » de ceux pour qui « le monde serait privé de guide et d’ordre » : leurs héritiers, en 2005, « cherchent à démontrer » qu’une telle position serait « scientifique ». Par chance, « le Seigneur réveille la raison qui dort, et nous dit : “Au commencement était le Verbe, créateur de toutes choses, parmi lesquelles ce projet intelligent qu’est le cosmos”... ».

Quant au cardinal Schönborn, piqué par les critiques de son article, il a fait de l’évolution le sujet de ses conférences catéchétiques de l’automne 2005. Toutefois, il ne veut pas donner l’impression qu’il a reculé, en passant du New York Times - la scène laïque - à la cathédrale de Vienne : aussi a-t-il fait imprimer ses conférences en anglais. Et, sans vouloir prendre part au dossier brûlant de l’enseignement de l’Intelligent Design dans les écoles américaines, il a déclaré qu’un tel enseignement serait excellent en Autriche.

Affaire à suivre.

Mis en ligne le 28 juillet 2006
6037 visites

Explorer par thème


Valid HTML 4.01 Transitional CSS Valide !