Entretien avec le Pr. Louis Auquier

Propos recueillis par Jean Brissonnet - SPS n° 272, juillet-août 2006

Le professeur Louis Auquier a accepté, à titre strictement personnel, de répondre à quelques questions.

SPS : Plutôt que de chercher à concilier médecine et ostéopathie (par la création de DIU « ostéopathie » ouvert aux seuls médecins) - ce qui crédibilise celle-ci aux yeux du public - ne serait il pas au contraire souhaitable de bannir totalement le terme « ostéopathie » du domaine médical ?

L. A. : La suppression du terme « ostéopathie » semble une évidence. Il n’a aucune valeur pour désigner les affections traitées par les ostéopathes, lesquelles ne sont pas des maladies osseuses.

Ce contresens est lié à l’histoire et à l’intérêt passionné que Still, le fondateur de l’ostéopathie (deuxième moitié du 19e siècle) portait au squelette des petits animaux et puis des hommes. Palmer qui était le parent et le disciple de Still avant de devenir son adversaire, a proposé le mot « Chiropraxie » (ce qui signifie en grec manœuvres ou actions manuelles). La rupture s’est faite ensuite entre les deux « médecines ». Les mots persistent encore malgré l’article 75 de la loi qui les juxtapose mais sans définir ni l’un ni l’autre.

En pratique, le mot « ostéopathie » est tellement utilisé depuis cent ans qu’il est passé dans le langage courant dans le monde occidental. Nous avions proposé en 1987 au Conseil de l’ordre des médecins de le supprimer, lorsqu’on nous a demandé notre avis sur les manipulations vertébrales et les conditions de leur exercice. On a préféré le mettre entre guillemets mais les guillemets ont disparu...

Sur le plan historique, le mot « rebouteux » aurait été plus exact dans notre pays, comme celui de « Heilpraktiker » en Allemagne (pratique reconnue en 1939).

Reste le mot « médecine ». Il désigne la science et l’exercice médical dans son ensemble. Il est unique. En langue anglaise, le mot « medicines », employé au pluriel, désigne aussi les diverses méthodes thérapeutiques dans le sens ancien du mot dans notre langue (« il a pris médecine »), ce qui a créé un autre motif de confusion. Pseudo-médecines n’a pas besoin de définition et le pluriel lui convient.

SPS : Dans la mesure où le rapport montre clairement que toutes les prétentions de l’ostéopathie concernant les pathologies générales sont injustifiées, ne serait-il pas préférable de créer une vraie spécialité de médecine manuelle pour les médecins et les kinésithérapeutes et de laisser définitivement l’ostéopathie dans la mouvance des pseudo-médecines ?

L. A. : La réponse est oui. Il existe depuis 10 ans un enseignement de médecine physique et de réadaptation en troisième cycle, dans 14 facultés de médecine de notre pays, concernant en particulier les pratiques manuelles et surtout les manipulations vertébrales, enseignement soumis à l’évaluation et conduisant au titre de médecin « ostéopathe ». Le mot a été conservé avec regret pour les raisons données ci-dessus.

Les manipulations vertébrales, surtout au rachis cervical, comportent des risques, très rares mais graves. Il convient qu’elles soient proposées aux malades à côté ou en plus d’autres traitements possibles. C’est là un acte médical avec sa part de responsabilité telle qu’il est défini et compris dans notre pays. C’est une des raisons qui expliquent la longueur des études médicales, surtout en ce qui concerne la médecine de soins. Les autres techniques manuelles peuvent être pratiquées par les kinésithérapeutes, mais sur prescription médicale pour obtenir le remboursement.

Attention ! Les chiropracteurs utilisent aussi des techniques de manipulation mais ils veulent garder leur autonomie professionnelle par rapport à la médecine de soins et surtout vis-à-vis de l’ostéopathie. Ils se limitent à l’appareil locomoteur, à la lombalgie commune et à la cervicalgie courante. Leur souci majeur est d’éviter les accidents de manipulation et avant tout d’identifier les contre-indications possibles. Est-ce possible sans connaissances médicales et sans contact avec les médecins traitants ? Encore peu nombreux en France (450) ils sont très organisés aux États-Unis et surtout en Europe du Nord. Ils acceptent cependant de collaborer dans la recherche clinique et technique avec des médecins de médecine physique, des rhumatologues et des chirurgiens orthopédistes

SPS : Ne risque-t-on pas, si on continue sur ce chemin, de voir se créer, comme ça semble être le cas aux États-Unis11, une médecine à 2 niveaux : d’un côté les médecins, de l’autre les ostéopathes, les seconds - qui disposeraient d’ailleurs d’une formation généraliste conséquente - ayant investi la totalité du champ médical avec les mêmes droits de prescription que les médecins et dans lequel se réfugieraient les étudiants qui n’ont pas réussi à accéder aux études médicales ?

L. A. : Il n’y a en France, concernant la médecine de soins, que deux niveaux : généralistes et spécialistes ; certains parmi eux assurent aussi un enseignement. La création aux USA, dans le milieu du siècle dernier (après une campagne publicitaire comme on le voit maintenant en France) de facultés d’ostéopathie a permis évidemment de recruter des étudiants n’ayant pu accéder après deux ou trois ans de collège aux études médicales. Il en est résulté une véritable médecine à deux niveaux dont le public a pris conscience peu à peu.

La France a créé au XIXe siècle des écoles d’officiers de santé en raison de la pénurie de médecins qui a fait suite à la fermeture des écoles de médecine par la révolution. Les officiers de santé ont été supprimés seulement au début du siècle dernier.

Nos collègues américains nous conseillent de ne pas renouveler l’erreur qui a été commise.

SPS : Est-il normal d’officialiser une médecine de seconde zone, non remboursée par la sécurité sociale, et qui, de ce fait, pourra se permettre de fixer des tarifs bien au-dessus de ceux d’un médecin, lesquels sont déterminés par accord avec les organismes de remboursement ?

L. A. : La réponse est simple. Il n’est pas normal en effet d’officialiser une « médecine » qui est en fait une méthode thérapeutique univoque appliquée à tout consultant et trois ou quatre fois plus onéreuse qu’une consultation auprès d’un généraliste, sans oublier les examens complémentaires d’imagerie et de laboratoires qui seront prescrits par les ostéopathes, sans autre motif que celui de se couvrir. Il n’est pas surprenant que plus de la moitié des étudiants s’inscrivant dans des écoles privées d’ostéopathie soient des kinésithérapeutes.

SPS : N’est-il pas temps de repenser la notion générale de liberté de prescription du médecin telle que décrite dans l’article 8 du Code de déontologie2 (liberté qui permet par exemple à un généraliste de s’instituer chirurgien esthétique, homéopathe ou spécialiste de médecine chinoise) et de faire appliquer avec rigueur l’article 39 de ce même code3 ? Le médecin du XXIe siècle ne devrait-il pas être celui dont on a la certitude qu’il applique, autant que faire se peut, les résultats de l’EBM (Evidence Based Medicine, Médecine basée sur les preuves) ?

L. A. : La réponse ici est négative. La liberté de prescription est à la base de l’indépendance du médecin et par là même de sa responsabilité. Elle est à maintenir, tempérée, il est vrai, par l’article 39 que vous citez.

L’exercice libéral doit connaître toutes les nouveautés par la formation continue, les visiteurs médicaux, la presse professionnelle, Internet, mais aussi la grande presse, les émissions télévisées, sans oublier les courriers publicitaires. C’est la raison pour laquelle les médecins traitants doivent être instruits de ce que représente réellement, à côté des thérapeutiques manuelles, l’homéopathie, l’acupuncture et les autres médecines chinoise ou ayurvédique, au cours du troisième cycle des études médicales et bien au-delà. Certains d’entre eux sont libres de les prescrire connaissant la force de l’effet placebo sur les troubles fonctionnels si fréquents en médecine de ville.

Les résultats et la rigueur des essais de l’EBM sont un progrès indiscutable mais ne peuvent s’appliquer à tous les actes médicaux et en particulier en psychiatrie.

Pour terminer, je dirais qu’on aura beau faire, on aura beau dire, il y aura toujours des guérisseurs.

1 Voir Les pseudo-médecines, un serment d’hypocrites p. 96 : l’ostéopathie aux États-Unis et dans le monde.

2 « ...le médecin est libre de ses prescriptions... »

3 Article 39 : « Les médecins ne peuvent proposer aux malades ou à leur entourage comme salutaire ou sans danger un remède ou un procédé illusoire ou insuffisamment éprouvé. Toute pratique de charlatanisme est interdite. »

Mis en ligne le 28 juillet 2006
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