Le développement des plantes génétiquement modifiées fait l’objet de vives critiques, accompagnées de l’annonce d’une future catastrophe écologique. L’obscurantisme, la passion et l’irrationnel sont souvent présents. Sur cette question hautement médiatisée, l’AFIS s’efforce d’apporter des informations précises, qui souvent font défaut, afin que le citoyen puisse disposer de tous les éléments utiles pour éclairer ses options.

L’insoutenable légèreté du demi-savoir

par Klaus Ammann. Traduction de J. Günther - SPS n° 272, mai 2006 et hors-série OGM, octobre 2007

L’article que nous reproduisons ici est paru dans le Neuer Zürcher Zeitung le 5 novembre 2005, soit trois semaines avant l’« initiative populaire » (référendum) suisse instaurant un moratoire sur les OGM (à une majorité de 55, 7 % pour une participation de 41, 7 %).

L’initiative exige un moratoire de cinq ans sur l’application de plantes génétiquement modifiées dans l’agriculture suisse. Cette interdiction entre en vigueur immédiatement et sera valable jusqu’en novembre 2010.

Klaus Ammann se prononce sur des bases scientifiques, contre l’initiative. Il s’oppose ainsi à une campagne de désinformation conduite par certaines organisations contre les OGM. Il ne prétend pas que la science apporte des preuves absolues, mais se réfère aux études scientifiques montrant l’innocuité des aliments issus des OGM.

On a largement diffusé les assertions du biochimiste Arpad Pusztai concernant les dommages causés à des rats par des pommes de terre OGM. Nous avons entendu ce chercheur raconter comment il aurait été persécuté par la « méchante » industrie de la biotechnologie. On peut certes se poser des questions sur le fait qu’il ait été écarté de son dernier projet de recherche après avoir été promu à l’éméritat. Pour certains, cette seule raison justifie d’accepter sans esprit critique ses expériences sur les rats et les OGM. Car il été promu par Greenpeace au rang de héros populaire, en compagnie du cultivateur canadien Percy Schmeiser, dont le colza aurait été « contaminé » par des OGM.

Une hystérie injustifiée

Dans les deux cas ci-dessus, il serait assez dérangeant de consulter la littérature scientifique, car la réalité des faits apparaîtrait vite. Plus de 400 publications traitent des affirmations de Pusztais. Environ trente études importantes, publiées par des experts dans des revues à comité de lecture, portent le même message : les aliments OGM sont sans danger1.

Nos prêcheurs de catastrophes devraient aussi tenir compte des rapports, fondés sur des études ayant coûté des millions de dollars et commandées par l’Union Européenne et l’Organisation Mondiale de la Santé, qui toutes arrivent à la même conclusion. Les textes correspondants sont aisés à obtenir via Google. Le problème est que l’Européen moyen, qui rejette la politique des Américains (mais pas leur culture), n’est que trop préparé à accepter ces annonces de désastres. On préfère rester dans le domaine du demi-savoir.

Les experts en sciences de l’alimentation considèrent unanimement que les expériences de Pusztais sont mal conçues et non concluantes. Cela est paradoxal car les publications de Pusztais ont normalement une excellente réputation.

Dans le cas de Percy Schmeiser, le cultivateur de colza, on ne peut éviter de remarquer que, d’après les comptes-rendus d’audiences, il a changé son histoire trois fois. Tout d’abord il plaida non coupable car la contamination était due selon lui à la dispersion du pollen ; puis il affirma avoir mélangé par erreur les sacs de semences ; enfin il fut déclaré coupable pour avoir semé de grandes quantités de colza OGM. Dans toutes ces procédures il fut reconnu coupable. Les anti-OGM ne semblent pas avoir compris cela, et restent bloqués dans leur monde de demi-savoir parce que le gagnant du procès n’était autre que Monsanto, et que, par suite, Schmeiser ne pouvait être que leur victime innocente.

Les aliments « Bio » et « OGM » sont sains

Tous les aliments vendus en Suisse sont sains et sans danger. Cela est vrai aussi pour les produits de l’agriculture biologique, y compris le lait « Bio » récemment suspecté. Un examen détaillé du produit n’a en effet rien montré d’inquiétant. L’annonce de l’étude de ce lait suit le même schéma, si prisé par notre population, qui adore les scénarios de désastre : « cela pourrait arriver... ». La résurrection de cette hystérie chez les consommateurs choyés et craintifs est en train de faire baisser spectaculairement la consommation de volailles, comme si la grippe aviaire transmissible d’homme à homme existait déjà.

Une étude menée par Kurt Bodenmueller2 montre que les produits issus de méthodes culturales différentes sont en Suisse de qualité équivalente. Cela est également vrai pour les maïs OGM et non OGM, car leurs conditions de stockage sont impeccables. Mais il n’en est pas de même dans certains pays du tiers monde, où des conditions de stockage défectueuses ont provoqué une augmentation d’un cancérigène, la Mycotoxine, dans le maïs non OGM3.

Le déficit de connaissances de certaines organisations d’aide au développement

Même la membre du Conseil Fédéral Suisse, Madame Sommaruga (PS) préfère rester dans le domaine du demi-savoir et affirme, dans la lettre d’information de Swissaid, dont elle est présidente, que les OGM n’ont d’autre objectif, dans les pays en développement, que de conforter les profits des grosses entreprises. Cette annonce irresponsable serait due à l’influence de son assistante, Tina Goethe, dont on peut lire les pamphlets dans Konkret (7, 2005).

Le fait que les publications de la FAO (Organisation de l’alimentation et de l’agriculture) et des revues scientifiques réputées affirment le contraire ne semble pas gêner cette politicienne ni son assistante. En fait 85 % des projets de biotechnologie agricole sont financés par de l’argent public4, 1 % seulement par de l’argent privé5.

La Suisse sans OGM : un conte de fées

Il est particulièrement agaçant d’entendre les partisans du moratoire mis aux voix en Suisse le désigner comme « initiative pour l’élimination des OGM ». C’est simplement un conte de fées. La lecture de ce qui y est imprimé en petits caractères, les explications de certains des partisans, le problème du trafic clandestin, montrent que les aliments importés ne sont pas concernés.

Dans le monde, bien des aliments ne peuvent être produits que grâce à l’efficacité d’additifs issus du génie génétique. La biotechnologie peut difficilement être évitée dans l’alimentation animale. En conséquence les « puristes » exigent un étiquetage transparent. La transparence exige des preuves, ce qui est impossible dans le cas des animaux ayant consommé des aliments issus du génie génétique.

De nombreuses études ont montré l’impossibilité de détecter des traces d’aliments de ce genre dans le lait et la viande. La merveilleuse confusion résultant du demi-savoir règne chez les consommateurs, les distributeurs et certains laboratoires. On veut être sérieux vis à vis des consommateurs, et on exige un étiquetage transparent malgré son absurdité et son impossibilité.

Je prétends que les consommateurs doivent réellement être pris au sérieux, en les informant que cela entraînera des augmentations de coût dues à des procédures complexes et ingérables. Le label « sans OGM » n’a de sens que pour les gens qui croient, comme ceux qui certifient qu’un aliment est conforme à telle prescription religieuse.

L’hypocrisie autour de la notion de liberté de recherche

Le slogan qui prétend que la recherche ne serait pas affectée par le moratoire semble crédible, mais on ne saurait le prendre au sérieux. Ce n’est pas dit dans le texte de l’initiative et certains des auteurs sont des adversaires durs des biotechnologies ; ce sont les mêmes que ceux qui ont lutté, avec des arguments inexacts, contre les essais réussis sur du blé génétiquement modifié menés par l’ETH6 de Zurich. On lira ce qui a été fait pour faire échouer ces essais sur le site du Département fédéral suisse de l’environnement, des forêts et du paysage (BUWAL).

Christophe Sauter, le courageux directeur de recherche, après des années de combat et un essai en champ réussi, a renoncé, découragé. Par exemple on l’obligea à gérer un protocole individuel sur chacun des 1600 graines de blé, et il fut contraint de déterrer toutes celles qui n’avaient pas germé. Cette humiliation lui a été imposée par les fondamentalistes et le BUWAL. Ce découragement touche beaucoup de jeunes chercheurs qui quittent le domaine ou même leur pays. Le succès du moratoire émettrait un signal négatif de plus.

On s’écarte de la vérité scientifique

La référence à des munitions scientifiques lourdes que nous apportons ici est là pour contrer la campagne systématique de désinformation de certaines organisations et ne prétend pas à la certitude absolue. Il est cependant frappant de voir le manque de preuves scientifiques avancées dans des cas où les études sérieuses ne manquent pourtant pas.

Le manque de confiance de la population, dû, entre autres, au scandale de la vache folle, rend facile, pour les opposants, de proclamer, avec un préjugé favorable du public, que la recherche en matière de sécurité est insuffisante.

Il ne faut pas non plus perdre de vue ceux qui défendent, dans leur propre intérêt, des projets de recherche coûteux. Ces écologistes plaident pour des études peut-être passionnantes sur le plan scientifique mais sans lien clair avec la sécurité de la production agricole. Je propose de clarifier les questions de sécurité en exploitant d’abord l’abondante littérature scientifique existante. Voir par exemple : « Overview of the consequences of agricultural biotechnology on biodiversity » dans Trends of biotechnology, vol 23. Pages 388-3947.

Les effets des plantes génétiquement modifiées sur l’environnement et les aliments sont parmi les questions de sécurité les plus étudiées par les scientifiques ; il serait temps pour les opposants de s’en rendre compte.

Pour une évaluation honnête et équilibrée des risques.

Cela ne signifie pas qu’il faille arrêter les études de sécurité ; mais nous devrions distinguer la recherche appliquée nécessaire et la recherche fondamentale qui, malgré son intérêt, est sans incidence quant aux effets sur l’agriculture et la nutrition. De plus, il est temps de mettre en balance les risques éventuels avec d’autre stratégies agricoles. C’est le seul moyen d’évaluer honnêtement les risques. Il y a aussi nécessité urgente d’étudier les effets négatifs des pesticides « organiques » car on a déjà montré, dans ce domaine, l’apparition de dégâts irréversibles : un parasite introduit pour contaminer un insecte nocif quitta son hôte pour une mite rare dont il provoqua l’extinction8. On peut imaginer les hurlements et grincements de dents des fondamentalistes si cela s’était produit avec une plante génétiquement modifiée.

1 http://www.agbioworld.org

2 www.internutrition.ch

3 Gressel J. et al Cron Protection, 23, 8, 661-669 (2004) www.botanischergarten.ch/Mycotoxins/Gressel-African-bioconstraints.pdf

4 NDT : la lecture des textes donnés en référence permet de préciser que cette proportion concerne l’agriculture du tiers monde.

5 Cette information provient de l’ONG « Public research and regulation initiative » (http://pubresreg.org) et de deux publications : Cohen J.I. Nature biotechnology 23, 3, 3 66 (2005). www.botanischergarten.ch/PublicSector-Danforth-20050304/Cohen-Naturebiotech-2005.pdf. Dhlamini Z. et al Status of research and application of Crop technologies in developing countries, preliminary assessment, FAO pp 62 FAO reports Rome. www.botanischergarten.ch/FAO/Status-FAO-GMcrops-2005.pdf

6 C’est le nom actuel de la célèbre École polytechnique fédérale de Zurich (NDT).

7 http://www.botanischergarten.ch/TIBTECH/Ammann-TIBTECH-Biodiversity-2005.pdf

8 http://news.nationalgeographic.com/news/2001/08/0821_biocontrol.html et Menneman, M.L et Memmot J. Science, 293, 5533 p 1314-1316 (2001).

Mis en ligne le 15 avril 2006
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