OGM : un problème mal posé

259 - Octobre 2003

Certaines causes très légitimes s’encombrent parfois de mauvais arguments ou, qui pis est, d’arguments erronés1. C’est souvent le cas quand la science est appelée à la rescousse. À l’inverse, pour servir des causes de toute nature, certains faits scientifiques établis sont parfois déformés ou interprétés dans un contexte modifié. Le débat sur les OGM nous en offre de nombreuses illustrations. Et la passion est telle qu’une soupe bien épaisse devrait être avalée en entier : soit nous sommes « pour les OGM », et donc insensibles à la défense de l’environnement, favorables à la mainmise des trusts agroalimentaires sur les agriculteurs et partisans d’une « mondialisation » qui se fasse au mépris des droits des peuples et de l’humanité. Soit à l’inverse... nous sommes contre la logique du profit, de l’exploitation sans mesure des ressources naturelles pour des intérêts particuliers, au mépris souvent de la santé et de l’intérêt des populations, et alors, « forcément », nous devons rejeter en bloc les OGM malfaisants. Il nous semble que la question ne peut pas être posée en ces termes et qu’une autre voie doit être proposée. La conception d’organismes génétiquement modifiés est le produit d’avancées technologiques et scientifiques, et comme toujours, les applications peuvent être bénéfiques ou négatives, sans que la science ait son mot à dire (la radioactivité permet des diagnostics médicaux sans précédents, mais elle est aussi utilisée pour produire les armes les plus destructrices jamais conçues par l’homme).

Il nous semble important dans une revue comme la nôtre de revenir sur certains aspects de la controverse autour des OGM, et de rétablir certaines vérités scientifiques parfois malmenées. Ainsi, rappeler, malgré les affirmations que l’on peut encore lire sur le sujet, que le maïs transgénique ne représente aucun risque pour le Monarque, un papillon que l’on craignait en danger avec la toxine Bt (empruntée au Bacillus thuringiensis pour protéger le maïs de la pyrale), serait-ce faire crédit aux pires visions mercantiles des trusts de l’agroalimentaire ? Plaider pour des expérimentations scientifiques contrôlées et regretter la mise à sac des parcelles expérimentales transgéniques avant qu’on ne connaisse les résultats des expériences, est-ce forcément approuver l’emprisonnement de José Bové et les conditions rocambolesques de son arrestation ? Est-ce forcément mettre le doigt dans l’engrenage d’un « tout-OGM » d’ailleurs mal défini ?

Il existe de sérieuses menaces pour l’environnement et pour l’humanité : le réchauffement climatique, la pollution agricole et industrielle accrue dans des proportions sans précédent, la famine et la misère d’une grande part de l’humanité, privée des ressources les plus indispensables (eau, nourriture) ou des traitements médicaux les plus élémentaires. Et derrière cela, il y a sans doute des choix de société. On peut ne pas faire confiance à la logique du profit, aux intérêts particuliers des grands céréaliers obéissant à la logique des marchés pour faire face à ces situations alarmantes. Et effectivement, les exemples d’incuries liées à cette recherche du profit à court terme ne manquent pas, les exemples flagrants de transgression de mesures élémentaires de précaution non plus.

Pour notre part, nous pensons que les solutions aux problèmes de l’humanité devront s’appuyer sur les possibilités que la science et la technologie offrent. Et si l’avenir du réchauffement climatique dépendait du développement de l’énergie nucléaire ? Et si la maîtrise de la pollution par les pesticides dépendait du développement des OGM ? Et si le principe de précaution souvent invoqué nécessitait le développement de ces techniques ? Peut-être n’est-ce pas le cas, mais nous plaidons activement pour que les questions cruciales de notre avenir, de l’avenir de notre civilisation et de notre environnement ne soient pas traitées avec de mauvais arguments, diabolisant la science dans une vision manichéenne. N’attribuons pas à la science et à la technologie les conséquences de choix politiques, de logiques économiques. Les recherches doivent se poursuivre pour mieux évaluer les risques à long terme engendrés par l’introduction d’OGM dans l’environnement et la chaîne alimentaire. Les résultats acquis doivent être diffusés, connus. Reste la question politique, pour laquelle chacun de nos lecteurs peut avoir son opinion : quel système politique ou économique saura tirer le meilleur profit des avancées techniques et scientifiques, saura éviter les catastrophes environnementales et humanitaires ?

Avec le dossier de ce numéro, nous espérons répondre à certaines des nombreuses interrogations, favorables ou défavorables, que nous ont adressées nos lecteurs. Et notre « courrier des lecteurs« reste ouvert aux réactions que nos articles pourront encore susciter.

1 Dans ce dossier sur les OGM, nos lecteurs trouveront une présentation d’ensemble de la question, due à Louis-Marie Houdebine, spécialiste de la biologie du développement et de la reproduction, et un point de vue contrasté de Jacques van Helden, ingénieur agronome. Quant à la rubrique Du côté de la science, exceptionnellement, elle est entièrement consacrée au débat avec nos lecteurs.

Mis en ligne le 2 juillet 2004
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