Chronique de l’activisme créationniste des deux côtés de l’Atlantique

par Pascal Lapointe et Jean-Paul Krivine - SPS n° 270 décembre 2005

Deux tiers des Américains pensent que Dieu a créé l’Homme

Un récent sondage de l’institut Harris confirme l’énorme décalage entre l’état de la connaissance scientifique à propos de l’évolution et l’opinion publique américaine sur le sujet1.

Les grands singes et l’homme ont-ils un ancêtre commun ? 47 % estiment que non, et 46 % le contraire. À la question de savoir d’où viennent les êtres humains, seulement 22 % déclarent qu’ils sont le produit d’une évolution d’autres espèces antérieures, 64 % qu’ils ont été directement créés par Dieu, et 10 % qu’ils sont tellement complexes qu’il a fallu une puissante intelligence pour aider à leur création.

C’est donc sans surprise que l’on découvre les réponses à la question de l’enseignement de l’évolution dans les écoles : « Indépendamment de vos croyances personnelles, que pensez-vous qui doive être enseigné dans les écoles publiques ? ». L’évolution seule : 12 %, le créationnisme seul : 23 %, le « dessein intelligent » seul : 5 %. Les trois : 55 %.

Lawrence S. Lerner, professeur émérite à l’Université d’Etat de Californie, qui analyse ces résultats pour le Skeptical Inquirer2 est bien entendu très inquiet de ces résultats. Mais il relève paradoxalement que près des deux tiers des Américains ne souhaitent pas l’interdiction de l’enseignement de la théorie de l’évolution, malgré une croyance très forte en l’une des formes de création divine de l’homme. Il souligne que les théories scientifiques jouent un très faible rôle dans la vie de tous les jours de ses concitoyens, expliquant ainsi qu’ils puissent se sentir plus libres d’adopter des croyances aisément conciliables avec le reste de leurs conceptions sociales, politiques et religieuses de la société. D’un côté, les preuves des scientifiques en faveur de la théorie de l’évolution leur sont assez éloignées, ils ne les soupçonnent pas. D’un autre côté, il y a l’activisme des créationnistes qui développent des « argumentations » où il est difficile pour le néophyte de déceler la supercherie derrière l’apparence d’un discours scientifique.

Enfin, Lawrence S. Lerner avance un dernier argument : le décalage entre les théories scientifiques et le « bon sens » de la perception quotidienne. La première théorie de Newton affirme que, sans autre force active, un objet en mouvement conservera sa vitesse et sa direction infiniment. L’expérience quotidienne d’un étudiant se rendant en voiture à ses cours sera en apparence l’inverse. Sans freiner, la voiture finira par s’arrêter d’elle-même. Même décalage identifié dans les sciences naturelles : l’évolution ne s’observe pas dans la vie de tous les jours. Pour Lawrence S. Lerner, à part ceux qui poursuivront des études plus poussées en physique ou en biologie, deux mondes pourront confusément coexister : celui de la « vie réelle » et celui des théories scientifiques apprises en classe. Pour un métier d’informaticien, de radiologiste ou de médecin, et sur l’exemple des deux théories cités, ce n’est pas très impliquant. Pour ces personnes, et malgré un certain bagage scientifique, le créationnisme enseigné à l’école n’est pas si grave. La théorie de l’évolution reste présente, on fait preuve d’oecuménisme, on ne fâche pas le prêcheur. La conclusion est pessimiste : les choses ne vont pas s’améliorer très vite. Il est nécessaire à la fois de développer et d’améliorer l’enseignement scientifique auprès du plus grand nombre, en même temps qu’il faut dénoncer la religion qui se déguise en science avec le créationnisme. On ne peut que rejoindre la conclusion qu’à long terme, une éducation scientifique sérieuse, concrète et pour le plus grand nombre est indispensable. Aux États-Unis comme en France.

Le spaghetti intelligent

Une nouvelle théorie pour expliquer la création de l’univers fera peut-être son apparition dans les écoles américaines : la théorie du monstre du spaghetti volant.

Et depuis son envolée sur le web, le Flying Spaghetti Monster connaît un franc succès. Au point que trois membres du conseil scolaire du Kansas, partisans de l’évolution darwinienne, ont décidé de l’appuyer. La théorie du Flying Spaghetti Monster « a autant de sens » que celle des créationnistes (ou dessein intelligent), alors pourquoi ne pas exiger qu’on l’enseigne elle aussi en classe ?

C’est effectivement le but recherché par Bobby Henderson, 24 ans, de l’Oregon, récemment diplômé en physique. Choqué de voir un aussi grand nombre de ses compatriotes accepter l’enseignement du dessein intelligent à l’école, il a lancé un site web où il réclame que sa théorie soit elle aussi enseignée en classe.

Le succès de son site a dépassé toutes ses espérances. Depuis son lancement en juin, il aurait obtenu 19 millions de visites. Les courriels d’encouragement - et d’insultes - s’accumulent, et pas seulement chez lui : le Wichita Eagle, quotidien du Kansas, rapporte que les trois conseillers scolaires qui ont apporté leur appui au Monstre du spaghetti ont reçu à leur tour des centaines d’appuis.

Tandis que la présidente du conseil scolaire - une pro-créationniste - rapporte avoir reçu 676 courriels critiquant la position du conseil scolaire - la plupart citant le spaghetti.

Bien qu’invisible, le Monstre du spaghetti est décrit comme « un grand amas de pâtes avec deux globes oculaires flanqués sur une paire de boulettes de viande ».

Les adeptes de cette nouvelle religion sont invités à s’habiller en pirates, une forme de respect à l’égard de la « découverte » de leur gourou, qui affirme avoir établi un lien entre le réchauffement global et la disparition des pirates au XIXe siècle.

Si le Kansas est de retour à l’ordre du jour, c’est parce que là-bas, comme cela s’était passé en 1999, le conseil scolaire est à nouveau dominé (6 voix contre 4) par des ultra-conservateurs qui réclament le retour à l’école de l’enseignement du dessein intelligent. Une décision doit être rendue en octobre. L’idée a même reçu, cet été, l’appui du Président Bush, sous le prétexte qu’il faut « confronter les jeunes à un débat ».

C’est donc en partant du même prétexte, celui du débat, que Bobby Henderson et ses partisans réclament l’enseignement de la théorie du spaghetti, sur un pied d’égalité avec « les deux autres théories ».

(Pascal Lapointe - ASP)

Les manchots réquisitionnés pour la cause

La Marche de l’empereur, le documentaire de Luc Jacquet sur les manchots de l’Antarctique, rencontre aux États-Unis le même succès qu’en France. L’histoire raconte le cycle de reproduction unique au monde de ces animaux dans le froid de l’Antarctique, région la plus isolée et inhospitalière de la planète. Les ligues évangéliques, les mêmes qui soutiennent la croisade créationniste aux États-Unis, se sont emparées du sujet et du succès. Les manchots protégeant leur descendance dans les conditions extrêmes du froid polaire seraient un exemple envoyé par Dieu aux Hommes. Les efforts extraordinaires pour maintenir en vie les bébés manchots dans ces conditions inhospitalières seraient un signe envoyé aux femmes contre l’interruption volontaire de grossesse. Et la leçon de moralité pour ces intégristes se poursuivrait par la preuve de monogamie que nous adresseraient ces oiseaux. Le journal Le Monde commente avec ironie l’homosexualité des pensionnaires d’un zoo d’Allemagne, et surtout, le fait que les manchots changent de partenaire à chaque saison.

Le magazine chrétien World affirme que « la complexité de la vie des pingouins est une preuve de plus pour l’“Intelligent design” » et regrette que le réalisateur du film « n’ait pas reconnu l’oeuvre du Créateur dans cet étrange et merveilleux animal »3.

Scientifique, Luc Jacquet, le réalisateur, se déclare très contrarié par la récupération dont est victime son oeuvre et il a beau affirmer que pour lui, la théorie de l’évolution ne fait aucun doute, rien n’y fait, la controverse se développe aux Etats-Unis.

Soutien présidentiel

« [...] avant tout, les décisions doivent être prises au niveau local, celui des districts scolaires, mais je pense que les deux parties doivent être enseignées correctement [...] Ainsi, les personnes peuvent comprendre de quoi retourne le débat ». [...] « Une partie de la mission de l’éducation est de présenter aux personnes les différentes écoles de pensée ». George W Bush4 apporte son soutien aux créationnistes, tout comme l’avait fait en son temps Ronald Reagan.

Le progrès en marche

Créationnisme contre Darwin : la controverse fait rage aux États-Unis (voir dans ce numéro de Science et pseudo-sciences). Le Pape Benoît XVI n’entend pas être en reste et apporte sa contribution théorique. Extraits. Les écritures disent que l’amour de Dieu se voit dans les « merveilles de la création  ». Preuve s’il en est que ceux qui « imaginent un univers libre de direction et d’ordre, comme à la merci du hasard » sont « bernés par l’athéisme ». Cette « duperie » conduit même certains à vouloir « démontrer qu’il est scientifique de penser que tout est libre de direction et d’ordre ». « Avec les Écritures Sacrées, le Seigneur éveille la raison qui sommeille et nous dit : au commencement, il y avait la parole créatrice - la parole qui a tout créé et a créé ce projet intelligent qu’est le cosmos - qui est aussi amour ».

Scientifiques, ne vous laissez pas berner par votre athéisme, reportez-vous aux Saintes Écritures5...

1 http://www.harrisinteractive.com

2 Skeptical Inquirer, novembre-décembre 2005.

3 Rapporté par le Times de Londres du 22 octobre 2005.

4 Rapporté par l’agence Associated Press ; 2 août 2005.

5 Source : http://www.sci-tech-today.com.

Mis en ligne le 25 mars 2006
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