Le créationnisme est un concept créé aux USA par des fondamentalistes religieux qui voudraient voir la Bible prendre place au cœur de l’enseignement. Plusieurs étapes ont jalonné son histoire, avec des procès retentissants. Actuellement, le créationnisme revêt un caractère discret et dangereux. Sous couvert d’ouverture d’esprit, d’œcuménisme, des institutions comme l’UIP diffusent jusque dans les sciences une spiritualité pernicieuse. Des scientifiques comme Dambricourt prêchent un moteur interne au vivant en lieu et place d’évolution. Un concept de dessein intelligent a émergé récemment, acceptant le fait évolutif « encadré » par un programme, manière détournée d’imposer une entité architecte de notre avenir. Les méthodes du créationnisme s’affinent, jouent sur les ambiguïtés et sur le langage, et avancent sans heurt majeur, avec l’aval du président Bush aux USA. Vous trouverez dans ce dossier quelques textes sur ce concept qui n’avance pas toujours à visage découvert et qui réclame notre vigilance.

Créationnisme contre science : l’« Intelligent Design » bientôt près de chez nous

par Cyril Fievet - SPS n° 268 juillet-août 2005

Le débat, ravivé depuis le début du mois de mai, fait rage outre-Atlantique. Il oppose la communauté scientifique aux tenants du « Intelligent Design » (ID). En résumé, cette thèse remet en cause la théorie scientifique de Darwin et, plus généralement, réfute le fait que les espèces vivantes soient le fruit d’une évolution naturelle, au fil de centaines de millions d’années de transformations successives. Comme son nom - parfois traduit en français par « dessein intelligent » - l’indique, les défenseurs de la thèse ID soutiennent que le monde et ce qui le compose ont été créés par l’action d’une « entité supérieure », témoignant d’un savoir-faire « intelligent ». Bien que ses partisans s’en défendent, la théorie s’apparente au créationnisme.

Une offensive sans précédent aux États-Unis

Ces théories existent de longue date, et cela n’est pas choquant en soi. Ce qui l’est davantage, en revanche, résulte d’une offensive sans précédent menée par les partisans de l’ID, pour introduire leur thèse dans les écoles, en contrepoint du modèle scientifique établi.

Depuis octobre 2004, les élèves de Dover en Pennsylvanie, ont ainsi droit à l’enseignement de l’ID, pourtant considéré comme une « pseudo-science » par les principaux organismes scientifiques. Mais c’est dans le Kansas que la polémique est la plus vive. Le Bureau de l’Education du Kansas a procédé du 5 au 12 mai à des auditions destinées à décider s’il fallait ou non inclure l’ID au programme scolaire, en complément des théories scientifiques habituelles. Le débat, loin d’être limité à cet État, s’est porté au plan national. Vaste couverture médiatique, talk-shows télévisés contradictoires à des heures de grande écoute... même le très sérieux Nature a cru bon de faire sa couverture sur le sujet. Aucune décision ne sera prise avant l’été, mais on peut s’attendre à en entendre reparler.

Le débat ne se limite d’ailleurs pas à quelques cas isolés, loin de là. En fait, 20 des 50 États américains sont concernés par de potentiels « aménagements » de l’enseignement scientifique. Ainsi, depuis le 3 mai 2005, une proposition de loi concernant l’État de New York cherche également à imposer l’enseignement de l’ID. Richard Firenze, professeur de biologie à New York, prévient : « Ce texte de loi est complètement absurde [...] ceux d’entre nous qui s’inquiètent de l’éducation scientifique de nos enfants doivent prendre conscience que le sabotage de l’enseignement de la biologie par les créationnistes ne se limite pas à des endroits comme la Georgie ou le Kansas ».

En France, le débat américain n’est que peu commenté. Fin avril, Corine Lesnes notait toutefois, dans Le Monde, « l’inquiétante offensive des créationnistes américains ». Expliquant que « les initiatives se multiplient aux Etats-Unis pour introduire le doute sur la théorie de l’évolution » et que « l’évolution est en train de devenir le nouveau champ de bataille de l’une de ces culture wars qu’affectionnent les Américains ».

Qu’on ne s’y trompe pas, ce qui se passe actuellement aux États-Unis est extrêmement grave.

Un « néocréationnisme » habile

D’abord parce que le débat porte sur ce qui devrait nous être le plus cher : la diffusion de la connaissance, l’information, l’éducation. Ensuite parce que cette offensive « néocréationniste » est elle-même très bien menée. On peut même lui accorder d’être astucieuse.

Comme le notait il y a quelques semaines Robert McHenry, ancien rédacteur en chef de l’encyclopédie Britannica, dans un article sans concession intitulé « Le déclin intelligent » : « les partisans de l’ID se sont entraînés à ne pas être trop spécifiques sur la nature du “Designer”. Ils ont appris des échecs politiques de leurs prédécesseurs, les Créationnistes, et compris que trop de franchise en la matière leur nuirait. Ils évitent donc soigneusement toute référence qui pourrait paraître de nature théologique ». Et l’on constate en effet que le mot « dieu » n’est presque jamais utilisé dans les textes du ID, qui mélangent adroitement exemples pseudo-scientifiques, découvertes bien réelles pouvant apparemment servir la cause d’un « créateur intelligent », discours en faveur de la liberté d’expression et prises de position.

Sur la forme, la démarche ID est clairement militante, mais aussi de grande ampleur. Comme le souligne Corine Lesnes, « les scientifiques s’inquiètent d’avoir vu apparaître un adversaire professionnalisé ». Avant-hier, Richard Dawkins, l’un des plus éminents spécialistes de la théorie de l’évolution, soulignait dans le Times britannique : « C’est effrayant quand des ennemis de la science utilisent ses faiblesses dans un but politique. Cela menace l’entreprise scientifique elle-même. Et c’est exactement ce que le créationnisme ou la thèse de l’intelligent design font, précisément parce que les auteurs de cette propagande sont habiles, superficiellement plausibles et, avant tout, bien financés ».

En effet, les défenseurs du ID sont particulièrement organisés, en particulier sur l’Internet. Le Discovery Institute, dirigé par un ancien membre du cabinet du président Reagan, ancien ambassadeur des Etats-Unis au siège de l’ONU à Vienne, souligne que « plus de 400 scientifiques soutiennent les thèses de l’ID ». L’institut a mis en place un blog1 prolixe sur le sujet, baptisé « Evolution News & Views », tandis que le site officiel agrège les articles de presse favorables au mouvement, dont certains sont d’ailleurs écrits par des membre de l’institut. Le centre IDEA (Intelligent Design Evolution Awareness), dispose d’un site riche et de facture très professionnelle qui, lui aussi, comporte de nombreuses références aux articles et livres favorables à la thèse de l’ID. Il présente aussi la liste des clubs d’étudiants créés pour soutenir le ID : on en trouve une vingtaine aux États-Unis, mais aussi en Afrique (Kenya), au Canada ou aux Philippines.

Plusieurs chefs de file du mouvement possèdent leur blogs, bien tenus et argumentés. Plus pernicieux, certains blogs (tel celui de la journaliste Denyse O’Leary) se présentent comme des initiatives « neutres » destinées à chroniquer la controverse, mais sont, en réalité, clairement « pro-ID » (« L’univers et certaines formes de vie apportent la preuve du dessein intelligent », lit-on par exemple sur l’un des blogs de O’Leary).

Dans une logique de réseau efficace, tous ces articles, livres et sites sont cités, liés, dupliqués. À n’en pas douter, cette mécanique bien huilée, portée par de respectables intellectuels, peut troubler. A force de citations et d’explications argumentées, on insinue le doute - sur le web et dans les esprits.

La réaction de la communauté scientifique

Force est d’ailleurs de constater que la communauté scientifique est effectivement troublée. Certains réagissent avec virulence. Mais d’autres, peut-être trop « intellectuellement choqués » par l’existence même de discussions remettant en cause ce qui est prouvé par l’observation scientifique, semblent ne pas savoir comment aborder le débat. Au Kansas, la majorité du cortège scientifique a boycotté les audiences du Bureau de l’Education et seul un avocat est venu apporter la contradiction aux partisans de l’ID, le dernier jour de la semaine d’audition.

La presse scientifique est plus tranchée. Fin avril, l’hebdomadaire scientifique Nature regrettait que « l’idée d’Intelligent Design soit promue dans les écoles et les universités, aux Etats-unis et en Europe » et, « plutôt que de l’ignorer », conseillait aux scientifiques de « chercher à comprendre pourquoi elle paraît attirante aux étudiants ». Paradoxalement, pour mieux contrer l’arrivée de thèses pseudo-scientifiques, le magazine recommandait même aux enseignants de ne pas hésiter à aborder la question de la foi en cours, afin de montrer à leurs étudiants qu’une croyance religieuse n’est pas incompatible avec une véritable discipline scientifique.

La presse généraliste se montre en revanche fort mesurée - parfois trop, me semble-t-il. Un très long article la semaine dernière dans le Washington Post, construit autour d’une interview de Phillip Johnson, professeur émérite de l’université de Berkeley en Californie, et l’un des principaux défenseurs du mouvement ID, est ainsi étonnant. L’article, particulièrement neutre, ne prend jamais position. Les arguments opposés sont bien énoncés, avec force citations, mais au final on a l’impression d’un simple débat contradictoire, portés par deux groupes opposés mais également crédibles. Sans surprise, l’article est reproduit dans son intégralité et sans commentaire sur plusieurs sites « pro-ID », à commencer par celui du Discovery Institute.

Doit-on craindre une propagation en Europe ?

Il me semble pourtant que le sujet ne saurait se satisfaire d’un simple traitement journalistique. Même si des zones d’ombre persistent dans notre compréhension du monde et de sa complexité, on ne peut opposer les multiples expériences et observations scientifiques qui confirment l’évolution biologique des espèces, à une thèse. On ne peut opposer la science aux convictions, a fortiori lorsqu’elles sont teintées de religion. Et, lorsqu’il s’agit de l’enseignement des connaissances, on ne peut admettre la moindre dérive.

Doit-on craindre que ce qui se produit actuellement outre-Atlantique nous parvienne un jour en Europe ? J’aime à penser que non, mais est-ce bien sûr ? N’a-t-on pas évoqué récemment en France une réforme de la loi de 1905 relative à la laïcité ? Ne voit-on pas surgir, de ci de là, sur des plates-formes pourtant très respectables, des blogs outrageusement créationnistes, qualifiant Darwin de nazi et réfutant chacune de ses découvertes scientifiques ?

N’en doutons pas, ce mouvement - ou plutôt ce combat idéologique - n’en est qu’à ses débuts.

Associations contre le créationnisme à l’école

Le Centre National pour l’Education des Sciences, fondé dès 1981 aux États-unis, notamment pour lutter contre l’introduction du créationnisme dans les écoles publiques, joue aujourd’hui un rôle actif pour contrer le mouvement ID. De son côté, l’AAAS (American Association for the Advancement of Science) avait en 2002, dans une résolution adoptée à l’unanimité, condamné l’ID : « Nous enjoignons exhortons tous les citoyens à s’opposer à l’établissement de tout plan d’action qui permettrait l’enseignement de la thèse “Intelligent Design” ou son intégration dans le cursus scolaire des établissements publics. »

William Dembski, l’un des chefs de file les plus actifs du courant de pensée ID, ne laisse pas planer de doute quant à l’ampleur et aux enjeux de la bataille : « Je prédis que Bush et Benoît XVI joueront le même rôle dans la désintégration des théories de l’évolution (c’est-à-dire de cette forme de matérialisme athée qui domine en Occident) que celui joué par Reagan et Jean-Paul II dans la désintégration du communisme ».

Rien de bon et de positif ne peut naître lorsqu’on mélange science, religion et politique. Et en tout état de cause, il me semble impératif d’être, dès à présent, très vigilants.

1 Blog : un Weblog ou Blog est un « carnet de route » accessible via Internet. L’auteur d’un blog parle de ses passions, de lui-même, de ce qu’il a envie de faire connaître. Cela va du journal intime de lycéen au blog de personnalités politiques. NDLR

Mis en ligne le 3 novembre 2005
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