Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, la psychanalyse et Sigmund Freud occupent une place particulière dans la sphère intellectuelle, dans l’enseignement et dans les pratiques thérapeutiques. Ce dossier se propose d’apporter une réflexion sur la réalité des allégations thérapeutiques des psychanalystes, le statut scientifique de la psychanalyse et la place injustifiée occupée par elle dans l’espace public (santé, justice, médias, etc.).

Psychanalyse et évaluation. Un conte de fée français.

par Jacques Van Rillaer - SPS n° 267 mai 2005 et SPS n° 293, hors-série Psychanalyse, décembre 2010

Grâce à Lacan, la France est devenue, avec l’Argentine, le pays qui compte le plus de psychanalystes par habitants. Ceux-ci dominent très largement le secteur de la santé mentale, ils publient, discourent, pétitionnent, influencent, excommunient. Malgré cet environnement peu favorable à une approche scientifique, les experts de l’INSERM, dont des psychanalystes, ont produit un remarquable rapport. Ce travail a suscité l’admiration des psychologues et des psychiatres étrangers qui ont lu les pages de cet énorme travail d’évaluation de différentes psychothérapies. Dans les bibliothèques de mon université, il figure en bonne place.

Les conclusions générales, peu favorables au freudisme, n’ont pas été une surprise pour les spécialistes internationaux. La science progresse par réfutations. Les chapelles de psychanalystes français auraient pu contester les conclusions de ce rapport, arguments à l’appui. Ils ont préféré faire jouer leur influence auprès du « Prince ». Sans en référer à son administration ni s’appuyer sur aucune réfutation scientifique, M. Douste-Blazy a ainsi jeté aux oubliettes le rapport de l’INSERM : « Vous n’en entendrez plus parler ! ». La décision a été qualifiée de « conte de fée » par le gendre de Lacan, Jacques-Alain Miller.

On ne saurait mieux dire. Confier ainsi les clés de la maison psy aux freudiens, alors que les fondements de la psychanalyse sont contestés dans le monde entier, ignorer l’approche scientifique de la psychologie, et, hop ! le rapport de l’INSERM se transforme en citrouille. Tous ces travaux, menés depuis des décennies par des milliers de spécialistes à travers le monde ne valent rien : seuls les psychanalystes « savent » et Monsieur Douste-Blazy aussi.

L’argument de notre nouveau Monsieur Jourdain de la psychanalyse : « la souffrance psychique » n’est « ni évaluable ni mesurable ». Sans doute se réfère-t-il à la conception de Descartes : en tant que médecin, il s’occupe du corps et laisse l’« âme » à d’autres, hier philosophes ou théologiens, aujourd’hui psychanalystes. De fait, Freud s’est défini comme un investigateur de l’âme et non comme un observateur du comportement. Pour lui, les comportements ne constituent pas un objet d’étude en soi : ils ne sont qu’un reflet mensonger et inintéressant des profondeurs de l’âme. C’est d’ailleurs très logiquement que, dans la nouvelle traduction des œuvres de Freud aux Presses Universitaires de France, on ne parle plus d’« appareil psychique », mais d’« appareil d’âme ».

Peut-être faut-il préciser à M. Douste-Blazy que depuis les années 1910, les psychologues d’orientation scientifique ont abandonné le concept d’âme aux religieux. Ils ont défini leur discipline comme « la science du comportement », l’étude méthodique des activités cognitives, affectives et motrices. Leurs travaux nourrissent aujourd’hui les universités de toute l’Europe, des États-Unis et de l’Asie. Certes, on ne peut évaluer « le » sexe ou « l’« angoisse - pour reprendre des expressions d’une certaine Elisabeth Roudinesco -, mais on peut évaluer l’efficacité du traitement d’un homme qui souffre d’un trouble érectile ou d’éjaculation précoce, on peut évaluer le degré d’anxiété de quelqu’un qui souffre d’une phobie du métro. Celui qui subit ces troubles peut situer son degré de peur sur une échelle de mesure - par exemple une échelle subjective de 0 à 10 - et voir après combien de séances de thérapie cette peur diminue ou disparaît. Il est donc possible d’évaluer la souffrance psychique et l’effet d’une thérapie sur cette souffrance.

Cette approche a permis de soulager - et « en profondeur » pour reprendre une antienne des psychanalystes - des milliers de personnes à travers le monde. Un thérapeute comportementaliste n’oblige bien sûr pas le « patient à plonger sa main dans un bocal rempli d’inoffensives mygales », comme le prétend Elisabeth Roudisnesco qui confond les thérapies comportementales avec Kho-Lanta ou Fear factor. J’ai déjà expliqué comment les comportementalistes traitent la phobie des araignées Le « dressage pavlovien » des freudiens. Comprendre le conflit psychanalyse - psychologie scientifique.

Mais qu’importe la raison, seule compte l’ivresse des mots. Vu de Belgique, le conte de fée est triste. À force de nier la réalité, les psychanalystes s’inventent un monde où ils sont rois et les ministres, obéissants. Qui viendra les réveiller ?

Le débat scientifique vu par les lacaniens

C’est bien connu, la meilleure défense est l’attaque. Alors plutôt que d’argumenter face aux interrogations scientifiques sur leurs propres pratiques, les lacaniens organisent un « Forum anti TCC », c’est à dire « Anti Thérapies Cognitivo-Comportementaliste ». Les « TCC » sont l’une des thérapies considérée dans le rapport de l’INSERM aux côtés de la psychanalyse. Voilà un colloque « scientifique » qui prend des allures bien guerrières.

Mis en ligne le 16 septembre 2005
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