Un fait divers ?

268 - Juillet-août 2005

Kerywan est décédé à l’âge de seize mois de malnutrition. Il ne pesait alors plus que six kilogrammes, le poids d’un enfant de quatre mois. Cinq ans après les faits, parents et médecins se sont retrouvés devant le tribunal. Ce n’a pas été le procès de la misère, pas non plus celui d’une maltraitance sordide, échappant à la vigilance des services sociaux de quartiers défavorisés1. C’est même le contraire. Kerywan sera vu successivement par trois médecins2, à la demande de parents, inquiets mais aussi sous influence, adeptes de la kinésiologie3.

Le cocktail mortel se met en place : des parents adeptes d’un régime végétalien proscrivant toute protéine animale et supplément vitaminique, Kerywan longtemps allaité par sa mère qui ne peut délivrer qu’un lait pauvre en protéines animales nécessaires à l’enfant. Et Kerywan souffre d’une dénutrition croissante. Trois médecins sont consultés successivement. Tous homéopathes, par choix des parents. Aucun ne saura agir en conséquence face à l’état jugé par eux dramatique de Kerywan. Irresponsabilités, inconsciences sur fond de vénération des « méthodes naturelles », des médecines dites « douces », tout semble avoir été dit.

Pourtant, s’agit-il d’un simple fait divers, la faute à « pas de chance » ? Nous l’avons souvent rappelé dans nos colonnes : l’homéopathie et les médecines dites « douces », peuvent aussi être dangereuses par le retard dans la mise en place d’un traitement approprié ou, tout simplement, par son absence (comme dans le cas de Kerywan). Mais, nous rétorquera-t-on, ce drame est un cas bien singulier, que des parents inconscients et des médecins irresponsables ne sont pas l’apanage de l’homéopathie et que des conséquences telles sont très rares et non spécifiques de l’homéopathie.

Sans vouloir refaire le procès qui vient de se dérouler devant la cour d’assises du Finistère4, arrêtons-nous sur quelques-uns des arguments entendus lors des audiences.

Pour l’un des médecins mis en cause, les parents n’avaient qu’un souci : obtenir un traitement homéopathique pour venir à bout des vomissements de l’enfant. Pourtant, l’état de Kerywan alerte le praticien qui indique l’urgence d’une hospitalisation. Mais, toujours selon lui, le refus des parents le conduit à renoncer et finalement prescrire le remède homéopathique demandé. Cette absence de discernement ne trouve-t-elle pas aussi son explication dans la croyance du médecin en l’efficacité de l’homéopathie ? Dans la conviction que, face à un état qu’il juge lui-même très grave, le traitement qu’il prescrit peut avoir une certaine efficacité ? Dans leur version, les parents précisent que c’est le médecin qui hésitait à faire hospitaliser l’enfant, pour finalement prescrire un remède homéopathique palliatif en indiquant que si les vomissements persistaient au-delà de trois jours, il faudrait hospitaliser.

Quelle que soit la version des faits, une question majeure ressort de cette histoire : la croyance en l’homéopathie a aveuglé l’ensemble des protagonistes. Pour les parents, cela s’ajoute à une mystique « naturelle », faite de médecine douce, de régime végétalien, de pratiques kinésiologiques.

Ce qui n’est pas banal dans cette triste histoire, ce n’est pas tant l’attitude de parents sous influence sectaire - nous connaissons malheureusement beaucoup trop d’histoires similaires -, c’est que des médecins diplômés, des médecins exerçant normalement puissent à ce point faire preuve d’absence de discernement devant un cas aigu, aveuglés par leur « philosophie homéopathique ». Si l’homéopathie n’est pas, en France, dangereuse par sa pharmacopée, la triste histoire de Kerywan montre qu’elle peut favoriser, sur un terreau sectaire et idéologique, une absence de soins dramatique et que le fait que cette « discipline » soit pratiquée par des médecins diplômés n’a pas empêché le drame.

Mais bien plus important, que penser d’une politique de santé publique qui ne sait pas dire que l’homéopathie n’a aucun fondement, ni théorique ni empirique, et par complaisance ou par clientélisme, laisse planer une ambiguïté sur le sérieux de certaines pratiques dites « douces » ou « alternatives » ? Sur fond de cette complaisance, nous avons ainsi dans nos colonnes alerté sur la campagne de l’association Homéopathes sans Frontières (voir SPS n° 264 p. 32) faisant la promotion des dilutions hahnemanniennes pour les pays en développement, laissant croire à leur efficacité pour des fléaux de ces pays (paludisme, SIDA...). Ne prépare-t-elle pas ainsi le terrain à des milliers de cas Kerywan ? Mais dont personne ne parlera car à des milliers de kilomètres de chez nous...

1 Les parents, tous deux de formation scientifique supérieure (la mère a suivi une licence de physique-chimie, le père une formation en école d’ingénieurs électroniciens) ont un travail.

2 L’enfant ne sera réellement ausculté que deux fois durant ses sept derniers mois, l’un des médecins retraité, n’ayant été consulté que par fax !

3 kinésiologie : technique psycho-corporelle, née dans les années 1970 aux États-Unis, consistant à « interroger les ressentis du corps » par des tests et des exercices musculaires sensés résoudre une multitude de problèmes de santé afin « d’aider chacun à atteindre son but » (d’après L’Express et 20 minutes du 30.05.2005)

4 Les parents ont été condamnés vendredi 3 juin à cinq ans de prison, dont huit mois ferme, ce qui couvre leur détention préventive. Les trois médecins homéopathes jugés pour ne pas avoir fait hospitaliser l’enfant ont été condamnés à 3000 euros d’amende pour « non-assistance à personne en danger ».

Mis en ligne le 8 août 2005
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