Esprit critique

Une fausseté répétée mille fois

Nicolas Gauvrit et Véronique Delille - SPS n°326 - octobre / décembre 2018

Notre monde contemporain multiplie, notamment par le Net, les contacts avec toutes sortes d’informations. S’il est souhaitable de développer l’autodéfense intellectuelle jusqu’à la rendre intuitive, c’est que dans ce flux d’informations, certaines sont douteuses. Et nous nous imposons un rythme de lecture effréné, peu compatible avec l’exercice chronophage de l’analyse critique. Malheureusement, sur la Toile comme ailleurs, la répétition de faussetés – qu’elles soient mensonges ou erreurs – rendent les mythes de plus en plus crédibles. Nous le verrons plus loin, cette conséquence de l’exposition chronique à des rumeurs est au fond rationnelle mais amène des effets potentiellement dévastateurs. Et si Internet n’a certes pas créé les rumeurs, il décuple la puissance de la répétition et les effets qui l’accompagnent.

La fausseté répétée

Une fausseté répétée mille fois devient une vérité, ou du moins une possibilité, dans l’esprit de celui qui la reçoit. Cela ne vaut pas pour des énoncés qui trahissent si grossièrement la réalité qu’ils en sont ridicules. Ainsi, Pennycook, de l’université de Yale, a montré qu’on pourra répéter autant qu’on le voudra que « la terre est un carré parfait », on a peu de chance de faire douter qui que ce soit [1].

Cela ne fonctionne pas non plus avec des affirmations contraires à nos intimes convictions, à nos valeurs profondes – elles risquent alors au contraire de déclencher un effet boomerang décrit par Cook et Lewandowsky [2]. Rabâcher que les Livres Saints n’ont rien de divin et ne sont que les œuvres d’hommes imparfaits et incohérents pourra provoquer, chez des personnes ayant le credo inverse, une réaction de rejet de l’affirmation et un renforcement de leur foi, mais ne les amènera probablement pas à se rapprocher de l’athéisme.

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En revanche, toute allégation relativement neutre émotionnellement et a priori un tant soit peu plausible, mille fois répétée, devient une éventualité crédible dans l’esprit du récepteur. Est-ce donc le signe que l’esprit humain est désespérément inapte au raisonnement ? Non, il y a une forme de logique derrière cette adhésion progressivement créée par la répétition, une logique que l’on peut rapprocher de ce qui rend efficace l’ « appel au peuple » (ou « appel au nombre »).

Ce sophisme consiste à affirmer que quelque chose est vrai parce que beaucoup y croient, ou le disent, le font, etc. Dans le cadre religieux, la question rhétorique : « si Dieu n’existait pas, comment expliquer que plusieurs milliards de personnes y croient ? » en est un exemple. Dans un cadre plus séculier, pour beaucoup, la popularité de l’homéopathie ferait la preuve de son efficacité propre1. En toute rigueur, ces arguments ne sont pas valides : un grand nombre de personnes peuvent se fourvoyer et le royaume du vrai n’est pas une démocratie.

Erreur de logique

Si l’on utilise les outils de la logique pour analyser le sophisme par répétition, on met au jour une erreur dans le raisonnement hypothético-déductif. Pour tout énoncé vrai de type « Si A alors B », si l’on apprend que A est vrai, alors on peut déduire que B est vrai, forcément. Si l’on apprend que B est vrai, on ne peut rien dire de A. A peut être vrai, comme faux. Prenons un exemple trivial : supposons que « Quand une voiture passe, mon chien aboie toujours » est vrai, sans exception. Si une voiture arrive, je peux alors sans erreur en déduire que le chien va aboyer. En revanche, si j’entends le chien aboyer, je ne peux pas en déduire assurément qu’une voiture est passée. Le chien aboie quand il y a une voiture, certes, mais il aboie aussi pour toutes sortes d’autres raisons.

Ainsi, il est certain que si j’ai un raisonnement correct à la fois dans sa structure et dans ses prémisses (informations complètes et correctes), alors je vais aboutir à une conclusion vraie, fiable. Et n’importe qui, ayant également un raisonnement correct et des informations complètes et fiables, arrivera à la même conclusion. De ce fait, si quelque chose est vrai, fiable, on sera nombreux à le croire parce que, peu importe nos différences, notre raisonnement n’aura pu qu’aboutir à la même conclusion, reproductible et fiable.

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Par contre, comme pour le cas du chien qui aboie, le fait que nous soyons nombreux à partager une conclusion ne signifie pas à coup sûr que notre raisonnement et nos informations étaient correctes : il y a bien d’autres causes possibles.

Faire confiance à la majorité ?

Pour autant, il n’est pas absurde que cela influe sur nos degrés d’adhésion et nous pousse parfois à embrasser des croyances, fussent-elles fausses. Certes, une majorité peut se tromper. Ou même tout le monde sauf moi.

Mais il est vrai aussi que les humains ont souvent raison. Il n’est pas déraisonnable de faire confiance au nombre. Si tout le monde pense que les champignons de Paris sont comestibles, c’est probablement parce que c’est vrai. C’est une heuristique efficace : elle permet la transmission de connaissances, en grandes quantités et très rapidement. Même si cela est moins fiable que de redécouvrir ou vérifier par soi-même chaque connaissance, elle permet de cumuler ses informations à celles des autres, et de nous éviter les coûts exorbitants, en temps, en énergie, en inconfort face à l’inconnu, d’avoir à tout vérifier, tout redécouvrir. Penser que quelque chose est sans doute vrai parce que c’est une croyance partagée par beaucoup est statistiquement rationnel, même si cela amène parfois à se tromper… quand exceptionnellement il s’agit d’une erreur commune, d’une idée reçue, d’une légende urbaine.

La vérité illusoire ?

En élargissant un peu cette conception de la rationalité, on voit que chaque fois qu’un énoncé m’est affirmé, il est légitime qu’il renforce un peu chez moi l’idée qu’il est vrai. À nouveau, on peut, avec une clef logique, éclairer cela. On a, pour parler de l’être, deux modalités contradictoires qui sont le nécessaire (donc réel, ou actuel) et l’impossible. L’impossible, c’est ce qui non seulement n’est pas, mais ne peut pas être : un cercle carré, un lapin qui pond des œufs, etc. Entre ces deux modalités, il y a le possible. Cependant, excepté le 0 et le 100 %, le possible s’étend sur tous les degrés de probabilité, ce qui pour nous est source d’erreurs. Du « pas intrinsèquement impossible » (trouver un trésor en creusant sous mes pieds) jusqu’au contingent (ce qui est mais aurait pu ne pas être : boire un café plutôt qu’un thé), tout cela relève du possible2. Et nous avons tendance à glisser sur ce continuum : sans y prendre garde, on déplace parfois des choses de quasi-impossible à pas impossible, puis d’éventuel à probable, voire à actuel, existant, mais pas encore attesté. On trouve de nombreux exemples dans les raisonnements qui tombent dans la théorie du complot. Madeleine, de Jacques Brel, en donne également un exemple que nous sommes bien nombreux, à de moindres degrés, à avoir expérimenté.

Et c’est bien ce que l’on observe en psychologie, dans ce que les chercheurs appellent l’effet de réitération ou effet de vérité illusoire. Cette expression désigne le fait que nous avons tendance à croire qu’une « information » est d’autant plus vraisemblable que nous l’avons souvent rencontrée. Cela s’expliquerait par un effet de familiarité. Une affirmation que nous avons souvent rencontrée nous semble familière, ce qui la rend plus facile d’accès mentalement, plus prégnante. Cela nous conduit à penser qu’elle doit être vraie car nous confondons la facilité d’accès à l’information et sa fiabilité. Du fait des quantités d’information charriées sur les réseaux, savoir jusqu’où cet effet de réitération peut aller est crucial pour ceux qui s’intéressent à l’esprit critique et à la raison.

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Il y a plus. L’effet de la répétition perdure même lorsqu’on ne se souvient plus avoir lu préalablement l’affirmation. Pennycook et son équipe montrent en outre qu’une unique présentation d’une information fausse sous forme de tweet suffit. Cette présentation unique engendre déjà une augmentation de la crédibilité que les internautes attribuent à l’information... y compris s’il est indiqué explicitement sous le tweet que l’allégation a été remise en question ou invalidée par des personnes vérifiant l’information, des fact checkers. Autrement dit, le fait d’étiqueter les fake news en indiquant qu’elles sont probablement fausses n’annule pas l’effet de répétition, même si cela le réduit de manière significative – comme Nadarevic et Aßfalg l’ont mis en évidence [4]. Pour résumer : le fait de lire une information fausse, même présentée comme douteuse, ne serait-ce qu’une fois et même si nous ne nous en souvenons plus, aura un effet sur la crédibilité que nous lui accordons !

L’effet de chaque présentation est bien sûr faible, mais elles se cumulent par la puissance d’Internet et des réseaux sociaux. Au minimum, ces considérations devraient nous pousser à être prudents et à tenter, autant que faire se peut, de suspendre réellement notre jugement à propos d’énoncés qui nous semblent douteux et dont nous n’avons pas encore vérifié la source. Dans une perspective pédagogique, cela suggère également qu’il est préférable de ne pas répercuter une fausse information, même pour la dénoncer, sauf à la présenter telle que préconisé dans l’indispensable Petit précis de réfutation de John Cook et Stephan Lewandowsky [2], disponible en français sur le site du CorteX [3].

Références

[1] Pennycook G, Cannon TD, Rand DG, “Prior Exposure Increases Perceived Accuracy of Fake News”, Journal of Experimental Psychology : General, sous presse, sur ssrn.com
[2] Coo J, Lewandowsky S, The Debunking Handbook, St. Lucia, Australia : University of Queensland, November 5, 2011, sur sks.to/debunk (voir aussi KISS "Keep It Short and Simple or Keep It Simple, Stupid" sur afis.org).
[3] Précis de réfutation – The debunking handbook sur cortecs.org
[4] Nadarevic L, Aßfalg A, “Unveiling the truth : warnings reduce the repetition-based truth effect”, Psychological research, 2017, 81 :814-826. (voir aussi KISS "Keep It Short and Simple or Keep It Simple, Stupid" sur afis.org).

Pour aller plus loin

  • Dechêne A, Stahl C, Hansen J, Wänke M, “The truth about the truth : A meta-analytic review of the truth effect”, Personality and Social Psychology Review, 2010, 14 :238-257.
  • Fazio LK, Brashier NM, Payne BK, Marsh EJ, “Knowledge does not protect against illusory truth”, Journal of Experimental Psychology : General, 2015, 144 :993-1002.
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 PETIT COURS D'AUTO-DÉFENSE INTELLECTUELLE PETIT COURS D’AUTODÉFENSE INTELLECTUELLE

Normand Baillargeon (auteur), Charb (illustrations)

Lux Québec, 2006, 344 pages, 20 €

tout penseur critique : le langage, la logique, la rhétorique, les nombres, les probabilités, la statistique, etc. Ceux-ci sont ensuite appliqués à la justification des croyances dans trois domaines cruciaux : l’expérience personnelle, la science et les médias. « Si nous avions un vrai système d’éducation, on y donnerait des cours d’autodéfense intellectuelle. » (Noam Chomsky).

Présentation de l’éditeur

1 Supérieure, donc, à celle d’un placebo.

2 Voir notamment la consécution des modales dans Aristote, De l’interprétation, Vrin, 1994, trad Tricot, chap 13, pp. 126-137.

Mis en ligne le 17 avril 2019
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