Les pseudo-médecines en psychologie

par Stuart Vyse - SPS n°326 - octobre / décembre 2018

Pauvre psychologie. Les temps sont durs, dernièrement, pour la psychologie scientifique et pour l’exercice de la psychologie clinique.

Il y a d’abord eu la controverse sur la reproductibilité : une récente tentative visant à reproduire indépendamment les résultats de 100 expériences récentes en psychologie a montré que seulement 39 % des résultats pouvaient être confirmés [1]. Cette nouvelle, à laquelle s’ajoutent les dernières annonces de fraude avérée [2], a abîmé l’image de la recherche comportementale et a obligé les psychologues à élever leurs exigences méthodologiques de recherche et d’évaluation par les pairs.

Puis la polémique sur la torture est apparue. En juillet 2015, une étude indépendante a révélé que l’Association Américaine de Psychologie (APA) avait secrètement collaboré avec l’administration de George W. Bush pour la mise au point de méthodes d’interrogation recourant à la torture [3]. Dès qu’ils en ont eu connaissance, de nombreux membres de l’APA se sont révoltés contre ces actions qui se trouvaient en conflit total avec le code d’éthique de l’association qui interdit de nuire à la personne [4]. Plusieurs démissions de l’administration de l’APA ont suivi et les conséquences de cet incident se font encore sentir aujourd’hui.

Pendant ce temps, d’autres polémiques couvent. Un récent débat, peu médiatisé, évoque les relations entre la pratique professionnelle de la psychologie et les médecines non conventionnelles. Pendant plus d’un demi-siècle, la psychologie professionnelle s’est conformée au modèle du scientifique-praticien. Dans les meilleurs programmes, la réussite des études de psychologie clinique comprend une formation professionnelle pour appliquer la psychologie aux problèmes humains et une formation à la science comportementale. Généralement, le doctorat de psychologie clinique est seulement décerné aux candidats qui ont reçu un enseignement en méthodologie scientifique et qui ont mené un projet de recherche original dans le cadre de leur thèse. L’idée est que, même si les psychologues passent à la pratique privée et ne font plus jamais de recherche, ils doivent être capables de lire et d’évaluer la littérature scientifique pour pouvoir appliquer les traitements les plus efficaces disponibles.

Malgré ces connaissances de base en science, la psychologie professionnelle a du mal à être véritablement scientifique. L’une des illustrations les plus claires est l’utilisation de la médecine non conventionnelle dans l’exercice clinique. En 2015, la psychologue australienne Peta Stapleton et ses collègues ont publié un sondage effectué auprès de 193 psychologues aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Australie et en Nouvelle-Zélande [6]. Ils ont découvert que la presque totalité des praticiens sondés (99,6 %) avaient eu recours à au moins une méthode de médecine non conventionnelle dans le passé. Et 64,2 % avaient suivi  « une formation plus standardisée dans au moins une thérapie non conventionnelle » ([6]p. 193).

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A large gathering of patients to Dr. F. Mesmer’s animal
Patients in Paris receiving Mesmer’s animal magnetism therapy. Coloured etching. Desrais, Claude Louis, 1746-1816.

Voici la liste des thérapies de médecine non conventionnelle révélées par le sondage de Stapleton et ses collègues : acupuncture, ayurveda, rétrocontrôle biologique, traitement par chélation, soins chiropratiques, exercices de respiration profonde, thérapies de régime, psychologie énergétique (comme par exemple l’EFT, emotional freedom techniques), régime végétarien, régime macrobiotique, thérapie par l’énergie, médecine traditionnelle, imagerie mentale, traitement homéopathique, hypnose, massage, méditation, cure de vitamines, produits naturels (sans vitamines et sans minéraux – par exemple : herbes médicinales et autres produits à base de plantes, enzymes), naturopathie, programmation neuro-linguistique, thérapie de la ligne du temps, prières pour la santé d’autrui, prières pour sa propre santé, prières d’autrui pour votre santé, participation à des groupes de prière, à des rituels, relaxation progressive, qi gong, reiki, tai chi, yoga.

Le panel de l’enquête était relativement restreint mais les chercheurs ont découvert que les psychologues en Nouvelle-Zélande étaient nettement moins prompts à avoir recours à la médecine non conventionnelle que ceux des autres pays, et que les femmes avaient beaucoup plus tendance à y faire appel.

L’utilisation de pratiques de médecine non conventionnelle n’est pas si surprenante puisque, ces dernières années, quelques psychologues reconnus ont publié des articles et des ouvrages qui encouragent à intégrer la médecine non conventionnelle à la pratique clinique. En 2012, Barnett et Shale, des psychologues de l’université Loyola du Maryland, ont publié un article intitulé « L’intégration de la médecine non conventionnelle dans l’exercice de la psychologie : une vision pour l’avenir » dans un journal édité par l’APA [7]. Les auteurs passent en revue les recherches en faveur des médecines non conventionnelles et concluent ainsi :  « Par conséquent, de manière à remplir le devoir d’éthique, chaque psychologue devrait considérer la question des traitements raisonnablement envisageables. Pour de nombreux problèmes donnés, cette discussion devrait inclure différentes modalités de recours à la médecine non conventionnelle dont l’utilisation dans le cas de difficultés particulières est étayée par la littérature scientifique appropriée » p. 582).

En 2014, les mêmes auteurs, aidés de quelques collègues, ont publié un livre intitulé Complementary and Alternative Medicine for Psychologists : An Essential Resource ( « La médecine non conventionnelle à destination des psychologues : une ressource essentielle »), édité par l’American Psychological Association Press. Ces exemples et bien d’autres, au sein de la psychologie, confèrent une nette légitimité au recours à la médecine non conventionnelle. Mais est-ce justifié ?

Heureusement, ce n’est pas la fin de l’histoire. En octobre 2015, Lawton K. Swan de l’université de Floride, aidé de plusieurs coauteurs, publiait un article intitulé « Pourquoi les psychologues devraient rejeter la médecine non conventionnelle : un point de vue scientifique » [8]. C’était une réponse directe à celui des psychologues de l’université du Maryland et, comme le montre clairement le titre, l’analyse aboutissait à une conclusion très différente. Swan et ses collègues ont clairement démontré l’importance d’une approche scientifique dans laquelle les essais randomisés contrôlés ont une grande importance alors que les études de cas et les enquêtes qui n’utilisent pas de groupes témoins correctement construits doivent être considérés comme de faible valeur. Swan et ses coauteurs ont bâti un classement pour définir la qualité des données d’une recherche, basée sur un modèle de 2006 proposé par la Presidential Task Force on Evidence-Based Practice de l’APA (groupe de travail présidentiel chargé de la pratique fondée sur les preuves) [9]. Au sommet de cette pyramide se trouvent les essais randomisés contrôlés (ou RCT pour randomized control trials) et les résumés systématiques des groupes de RCT, la plupart du temps sous forme de méta-analyses (voir encadré). Tout en bas se trouvent les observations cliniques et les études qualitatives.

Au cours d’un travail herculéen, Swan et ses collègues ont effectué une réévaluation systématique des exemples cités par Barnett et Shale en portant une attention particulière à la qualité des groupes témoins utilisés dans chaque étude. Tout d’abord, ils ont évalué les RCT cités par Barnett et Shale et ont découvert que seulement trois études sur dix utilisaient des groupes témoins convenables. De ces trois, une seule montrait des effets positifs de la médecine non conventionnelle en question, le reiki. Puis ils ont continué en évaluant toutes les études individuelles qui étaient résumées dans les méta-analyses citées par Barnett et Shale. Des 230 études répertoriées dans ces méta-analyses, seulement trente utilisaient des groupes témoins convenables. Des études qui restaient, la majorité (57 %) ne démontraient pas d’effet significatif de la technique étudiée. Certains des problèmes les plus courants des 200 études qui avaient été écartées étaient que les enquêteurs n’avaient pas caché aux participants les variables indépendantes de la recherche en question, ce qui pouvait engendrer un effet placebo, et que l’étude n’avait pas été définie comme un RCT en premier lieu.

Le Skeptical Inquirer Le Skeptical Inquirer est édité par le Committee for Skeptical Inquiry dont le but est de promouvoir la recherche scientifique, l’investigation critique et l’utilisation de la raison dans l’examen des controverses et des allégations extraordinaires. Avec six numéros par an, le Skeptical Inquirer se présente comme une sorte d’hybride, en partie journal scientifique, en partie magazine semi-populaire, contribuant à dépasser les frontières disciplinaires et à rendre la science accessible au grand public. L’Afis et la revue Science et pseudosciences entretiennent depuis plusieurs dizaines d’années des relations avec le CSI et le Skeptical Inquirer passant, entre autres, par la traduction d’articles et des échanges d’informations.
csicop.org

En conclusion de leur réévaluation des travaux de Barnett et Shale, Swan et ses collègues ont déclaré ceci :  « d’un point de vue scientifique, les études empiriques (RCT) de plus haute qualité citées par Barnett et Shale comme preuve de l’efficacité de la médecine non conventionnelle tendent à prouver l’inverse : la médecine non conventionnelle, ou bien n’a pas été convenablement évaluée, ou bien ne fonctionne tout simplement pas mieux que des placebos fiables » p. 329).

Il est encourageant de constater qu’une évaluation rigoureuse des thérapies issues de la médecine non conventionnelle dont la conclusion est aussi franche soit publiée dans un journal de l’APA. Mais le sondage australien mené sur les psychologues professionnels confirme cependant bien qu’un grand nombre de praticiens ont recours à des méthodes non validées. Une partie du problème se situe dans le fait que la pratique fondée sur les preuves est encore plutôt jeune et que de nombreux cliniciens ont été formés il y a longtemps.  « Je pense que nous ne connaîtrons véritablement l’impact de la pratique fondée sur les preuves que lorsque la génération qui a été formée dans cette optique représentera la majorité des praticiens » a déclaré Sondre Skarsten, l’un des coauteurs de Swan et étudiant diplômé du Center for Decision Research de l’université de Chicago.

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La danse de Salomé
Benozzo di Lese di Sandro Gozzoli

Il a été proposé récemment de créer une certification distincte pour les formations en psychologie intégrant une pratique scientifique plus rigoureuse [10]. Cela permettrait d’établir clairement quels praticiens utilisent les méthodes les plus scientifiques et lesquels ne le font pas. Malheureusement, Swan fait remarquer que, pour le moment, peu de progrès ont été accomplis dans cette direction et que,  « pour l’instant le public subit vraiment beaucoup trop d’âneries de la part d’une profession qui se targue de faire partie de l’élite de la pratique fondée sur les preuves ».

Références
[1] Baker M, “Over half of psychology studies fail reproducibility test. Largest replication study to date casts doubt on many published positive results”, Nature, 27 août 2015, doi :10.1038/nature.2015.18248 sur nature.com
[2] “The Mind of a Con Man”, The New York Times, 26 avril 2013 sur nytimes.com
[3] “Independent review relating to APA ethics guidelines, national security interrogations, and torture”, 2 juillet 2015 sur apa.org
[4] “Principle A” in the section General Principles, sur apa.org
[5] Baker DB, Benjamin LT Jr, “The affirmation of the scientistpractitioner : A look back at Boulder”, American Psychologist, 2000, 55 :241-247.
[6] Stapleton P, Chatwin H, Boucher E et al., “Use of complementary therapies by registered psychologists : An international study”, Professional Psychology : Research and Practice, 2015, 46 :190-196.
[7] Barnett JE, Shale AJ, “The integration of complementary and alternative medicine (CAM) into the practice of psychology : A vision for the future”, Professional Psychology : Research and Practice, 2012, 43 :576-585.
[8] Swan LK, Skarsten S, Heesacker M et al., “Why psychologists should reject complementary and alternative medicine : A science-based perspective”, Professional Psychology : Research and Practice, 2015, 46 :325-339.
[9] Anderson NB, “Evidence-based practice in psychology”, American Psychologist, 2006, 61 :271-285.
[10] Baker TB, McFall RM, Shoham V, “Current status and future prospects of clinical psychology toward a scientifically principled approach to mental and behavioral health care”, Psychological Science in the Public Interest, 2008, 9 :67-103.
Mis en ligne le 4 avril 2019
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