Si je voulais rendre visite à une civilisation extraterrestre…

Jean-Jacques Ingremeau - SPS n° 326 octobre/décembre 2018

Imaginons un instant que nous soyons une civilisation extraterrestre venant de découvrir la vie sur Terre… Impossible, bien entendu, de savoir comment raisonnerait cette civilisation, quelle serait sa culture, ses intentions. Il y a cependant une chose qui ne change pas entre nos deux morceaux d’Univers : ce sont les lois de la physique. Essayons donc d’appréhender les contraintes qu’elles imposent.

Le musée des Ovnis à Roswell au Nouveau-Mexique.

Proximités spatiale et temporelle

Tout d’abord, il est nécessaire d’avoir l’ordre de grandeur de la distance qui pourrait nous séparer. L’étoile la plus proche du Système solaire, Proxima du Centaure, se trouve à 4,2 années lumière. Une année-lumière est la distance parcourue par la lumière dans le vide pendant une année (près de 10 000 milliards de kilomètres). À titre de comparaison, la Lune n’est qu’à quelques centièmes de millionième d’année-lumière de la Terre (à peine plus qu’une seconde-lumière). Mais ce serait une coïncidence extrêmement improbable qu’une civilisation intelligente et dotée de la technologie des vols interstellaires soit aussi proche de nous. Il faudrait qu’une des planètes de cette étoile dispose non seulement des conditions nécessaires à l’apparition de la vie (une atmosphère, un champ magnétique, à la bonne distance de son étoile), mais également qu’elle ait eu le temps de voir se développer une vie complexe et une civilisation technologique.

Mais il faudrait aussi une proximité temporelle, c’est-à-dire que cette vie intelligente, dotée de technologies très développées, existe justement en même temps que nous. Pour se donner une idée, depuis plus de 3 milliards d’années que la vie existe sur Terre, elle n’est sortie de l’eau qu’environ 10 % du temps (450 millions d’années pour les insectes, 350 millions pour les amphibiens). Et sur cette période, les terres émergées ont été habitées pendant près de la moitié du temps par des dinosaures. L’humanité n’a pour l’instant été présente que sur 1 % de cette période, et la technologie spatiale a moins d’un siècle. Même en supposant que notre civilisation dure plusieurs centaines de milliers d’années, cela ne représenterait que 0,01 % du temps où la vie a été présente sur Terre. Il serait donc tout à fait exceptionnel qu’une civilisation dotée de la technologie du voyage interstellaire existe en même temps que nous et à faible distance.

Pour envisager une rencontre entre deux civilisations intelligentes, il faut considérer un espace-temps beaucoup plus grand, car sinon un tel voyage intersidéral se « limiterait » probablement à rendre visite à quelques bactéries, voire dinosaures. Prenons l’hypothèse, sans doute très optimiste, que cette civilisation ne soit qu’à 50 années-lumière de nous (ce qui représente environ 1 800 étoiles à considérer). Qu’impliquerait alors le fait d’envoyer un individu entrer en contact avec cette autre civilisation ?

Route 375, Nevada, aussi appelée « Route des extraterrestres » en raison de l’important nombre d’observations d’ovnis rapportées.

La vitesse des déplacements

La vitesse maximale atteignable est, bien entendu, une question centrale. En restant dans le cadre de la physique relativiste actuelle, il n’est pas possible d’aller plus vite que la vitesse de la lumière. Admettons qu’il soit possible d’aller à la vitesse, déjà faramineuse, de 1 % de la vitesse de la lumière (la sonde Helios-2, l’objet à l’heure actuelle le plus rapide construit par l’Homme, n’ayant atteint que 70,2 km/s, ou 252 720 km/h, soit 0,02 % de cette vitesse). Parcourir 50 années-lumière, représenterait alors la bagatelle de 5 000 ans de voyage (l’aller sans le retour). En supposant qu’un moyen de cryogénisation existe, les candidats à un tel voyage devraient probablement renoncer à jamais revoir leur entourage (en supposant une durée de vie de ces êtres comparable à la nôtre). Mais surtout, la civilisation, ou a minima le régime politique qui l’enverrait, aurait de fortes chances de ne jamais voir le fruit de cette mission. Il faudrait pouvoir aller beaucoup plus vite, par exemple entre 10 % et 90 % de la vitesse de la lumière. Supposons néanmoins que la technologie pour atteindre de telles vitesses soit disponible, quelles seraient les ressources nécessaires ?

Pour faire atteindre 10 % de la vitesse de la lumière à un objet pesant quelques centaines de tonnes (ordre de grandeur de la station spatiale internationale), et le faire freiner ensuite (pour éviter de passer à côté de la planète sans s’arrêter), il faudrait une énergie comparable à celle consommée par toute l’humanité en une année au XXIe siècle1. Le voyage serait alors de 500 ans. À 90 % de la vitesse de la lumière, il ne faudrait qu’une cinquantaine d’années, mais plusieurs centaines de fois cette énergie. Quel que soit le niveau technologique des extraterrestres, cela représenterait un coût significatif.

Quelques précautions à prendre

Une civilisation dotée d’une telle technologie aurait forcément quelques bases en biologie et serait alors consciente qu’un tel voyage ne serait pas sans risque pour la civilisation visitée. Lorsque l’Homme européen arriva en Amérique, il apporta avec lui des maladies infectieuses qui ont pu décimer jusqu’à 90 % de certaines populations. Nul ne sait les ravages biologiques que pourrait générer une telle rencontre2. Une civilisation, en la supposant pacifique, aurait besoin d’études approfondies, et d’un contexte stérile pour entrer en contact physique avec nous (et certainement pas d’aller atterrir dans des champs la nuit).

Communiquer dans un premier temps

Cette civilisation (et la nôtre également d’ailleurs) pourrait cependant être mue par une volonté puissante qui la pousse à aller explorer l’inconnu, indépendamment du danger. Admettons. Mais dans ce cas, pour entrer en contact l’un avec l’autre, autant rester en orbite, ou alors envoyer un robot (ce qui serait beaucoup moins risqué et coûteux). Pourquoi même ne pas commencer par tout simplement envoyer des signaux par ondes électromagnétiques, ce qui aurait un coût quasi nul et permettrait de communiquer à la vitesse de la lumière ? C’est d’ailleurs pour écouter ce type de signal, depuis la Terre, qu’a été lancé le projet Initiative Breakthrough Listen3.

Et de notre côté, nous humains, qu’avons-nous fait pour entrer en contact avec d’autres planètes ? Nous émettons déjà, pour notre usage propre, une grande quantité d’ondes électromagnétiques (lumière, radio, etc.), qui pourraient peut-être être détectés par une autre civilisation, même si des émissions dédiées auraient plus de chance d’être entendues. Et nous avons déjà envoyé des robots explorer notre système solaire, accompagnés parfois de messages (comme la plaque de Pioneer). Peut-être un jour lointain recevrons-nous une réponse, mais si cela arrive, serons-nous encore là pour la lire ?

1 L’énergie cinétique est l’énergie que possède un corps du fait de son mouvement dans un référentiel. Pour qu’une fusée atteigne une vitesse donnée, il faut lui transmettre cette énergie. Pour des vitesses non négligeables devant celle de la lumière, il faut prendre en compte la formule de la physique relativiste. C’est cette formule qui permet d’arriver à ces ordres de grandeur.

2 Voir le roman La Guerre des mondesécrit par H. G. Wells en 1898, qui mettait en scène une telle rencontre. Dans le scénario, c’est finalement les habitants de la planète Terre qui sont sauvés par des microbes contre lesquels les extraterrestres n’étaient pas immunisés.

3 Évoqué dans l’article de Suzy Collin-Zahn, « L’invasion des Ovnis : où en est-on actuellement ? », dans ce numéro de SPS.

Mis en ligne le 27 mars 2019
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