Les dangers du « journalisme d’insinuation »

Communiqué de l’Afis - Paris, le 3 février 2019 - Contact 07 82 62 69 82

Consacré au glyphosate, le magazine Envoyé spécial présenté par Élise Lucet et diffusé le 17 janvier 2019 sur France 2 a suscité de très nombreuses critiques pour son manque de rigueur1.

Selon un procédé qui s’apparente plus à un « journalisme d’insinuation » qu’au journalisme d’investigation dont ils se réclament, Stéphane Foucart et Stéphane Horel signent dans le journal Le Monde du 31 janvier 2019 un article2 dans lequel ils analysent les réactions à l’émission. Ils y développent un sophisme selon lequel, comme Monsanto défend le glyphosate, alors, forcément, toutes les critiques adressées au reportage sont guidées en sous-main par la firme agro-alimentaire. Ainsi, selon les deux journalistes, « la défense de Monsanto repose également sur les contenus, d’aspect scientifique, publiés sur la Toile par des organisations se présentant comme des associations indépendantes de l’industrie, seulement vouées à la promotion de la rationalité et de la démarche scientifique ».

Quelles sont donc ces organisations se réclamant de la rationalité et de la démarche scientifique qui seraient en réalité manipulées par Monsanto ? Le lecteur ne le saura pas. Ces nouveaux procureurs se contentent d’insinuer et se gardent bien de fournir le moindre fait…

Mêmes sous-entendus distillés à propos des réactions, parfois très argumentées, développées sur les réseaux sociaux et sur divers blogs. Ainsi, les deux journalistes relaient les propos de la directrice de l’information de France Télévisions selon laquelle « des centaines de comptes anonymes, récents et avec très peu d’abonnés, ont systématiquement répercuté sur Twitter les éléments de langage de certains lobbys, créant un effet de masse et un effet d’entraînement impressionnant ». Ils ne font que reprendre ici une accusation faite quelques jours auparavant par la rédaction du magazine Envoyé spécial3 accusant également « des comptes anonymes », mais aussi « un chercheur controversé », « une consœur, déjà prise en flagrant délit de désinformation » de faire partie d’un programme « mis en place par la firme agrochimique, et destiné à attaquer les enquêtes journalistiques sérieuses à l’aide de trolls actifs sur les réseaux sociaux ».

Dans ce procédé de diabolisation, on se garde bien de fournir les preuves des accusations ou même des éléments qui permettraient de les étayer. La plupart des sites et comptes Twitter qui ont produit une analyse détaillée ne sont pas anonymes, et un certain nombre d’entre eux sont loin de ne compter que « très peu d’abonnés »4. La méthode permet surtout d’éviter de considérer le fond de l’argumentation.

Pour ce « journalisme d’insinuation », la réalité est simple : il y a d’un côté les bons (eux) qui dénoncent tous les maux de la société et, de l’autre, tous ceux qui n’adhèrent pas à leurs analyses. Ces derniers sont alors amalgamés dans une nébuleuse de « méchants » selon une rhétorique proche du complotisme : les lobbies tirent toutes les ficelles et les agences sanitaires qui ne confirment pas les attentes du « camp du bien » sont assimilées à des regroupements d’experts sous influence. Leurs avis ne méritent alors même pas d’être portés à la connaissance des lecteurs ou téléspectateurs.

Géraldine Woessner, la journaliste attaquée par la rédaction d’Envoyé spécial après avoir pointé les errements du magazine, constate ces dérives journalistiques5 et dénonce la « désinformation de masse » et les « complaisances corporatistes » qui « nourrissent un torrent lentement creusé par nos manquements successifs, qui grossit, se déverse sur Facebook où aucun barrage ne le retient, il explose, se démultiplie ». Et elle alerte ses collègues journalistes sur ce « torrent qui vous emportera, qui nous emporte déjà ».

Nous partageons pleinement sa conclusion : «  Face à la science, maintenir, et encourager les positions “relativistes” est une hypocrisie : la vérité, c’est que cela assure de fortes audiences en exploitant les peurs (légitimes) des populations. À court terme, c’est payant. À long terme, c’est simplement la mort de notre profession ».

L’Afis dénonce ce « journalisme d’insinuation » et alerte sur les conséquences insidieuses de ce genre de procédé.

Conseil d’administration de l’Afis, 2 février 2019

1 Voir notre propre analyse : Glyphosate sur France 2 : décryptage de deux heures de désinformation

2 Glyphosate : comment Monsanto mène sa guerre médiatique sur lemonde.fr

3 "Envoyé spécial" sur le glyphosate : nos réponses aux intox qui circulent sur les réseaux sociaux sur francetvinfo.fr

4 Pour n’en citer que quelques-uns : Un Monde Riant (4800 abonnés Twitter, 18 000 abonnés Youtube), La théière cosmique (2870 abonnés Twitter), Eugène (@Matadon_ 2850 abonnés Twitter), la journaliste Géraldine Woessner (61 000 abonnés Twitter), la journaliste Emmanuelle Ducros (@emma_ducros, 17 000 abonnés Twitter)...

5 Message de Géraldine Woessner le 24 janvier 2019 à 22h12 sur facebook.com

Mis en ligne le 3 février 2019
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