Glyphosate sur France 2 : décryptage de deux heures de désinformation

Jean-Paul Krivine et Hervé Le Bars, avec la commission agriculture de l’Afis - janvier 2019

Introduction

« Glyphosate : comment s’en sortir ? » est le titre de l’émission du magazine Envoyé spécial présenté par Élise Lucet diffusé le 17 janvier 2019 sur France 2. Cette émission de près de deux heures a été suivie par 2,8 millions de téléspectateurs.

Chacun jugera selon sa sensibilité la portée des témoignages et l’usage permanent de l’émotion suscitée par la mise en scène de personnes malades. Lorsque, pour appuyer sa thèse inquiétante, le reportage met en scène des personnes souffrantes, les journalistes ne cherchent pas à questionner l’explication donnée, mais se contentent d’une confirmation superficielle. La bienveillance et l’empathie seraient-elles incompatibles avec la pertinence de l’information ? Ce reportage quasi-exclusivement à charge fait largement appel à tous ces procédés.

On constatera également qu’en deux heures d’émission, la parole est largement donnée à des militants, mais jamais ne sont interrogés des représentants d’agences sanitaires (par exemple l’ANSES en France) ou d’institutions comme l’Académie d’agriculture ou l’Académie de médecine.

Nous allons ici nous concentrer sur quelques affirmations erronées qui forment la toile de fond du reportage, ainsi que sur des omissions majeures qui rendent parfois l’information non seulement partiale, mais aussi trompeuse. La réalité, souvent complexe ou contrastée, est présentée de manière binaire.

Toutefois, la difficulté de ce travail de décryptage illustre bien la « loi de Brandolini » : la quantité d’énergie nécessaire pour réfuter une rumeur ou une fausse information est dix fois supérieure à celle nécessaire pour la produire.

Les références sont données en minutage sur la version de l’émission mise en ligne sur youtube France 2.

Le labour contre l’agriculture de conservation ?

La première séquence du reportage tourne autour de la rencontre de deux agriculteurs, l’un en bio (Olivier) et l’autre en conventionnel (Vincent) et sur leur échange d’expériences. Elle compare deux procédés de contrôle des mauvaises herbes, par traitement au glyphosate pour Vincent et par labour pour Olivier.

Pour Envoyé spécial, l’« alternative ultime au glyphosate est le labour » (24’00”). Celui-ci est mis en valeur et présenté de façon très positive (contact d’Olivier avec la terre, amour de la terre) en parfaite opposition aux pratiques mises en œuvre par Vincent, qui seraient focalisées sur l’usage de « produits chimiques ». Faut-il ainsi vraiment opposer de façon manichéenne les deux approches ?

Le recours au labour a en réalité des impacts plus complexes qui ne sont pas exposés au téléspectateur. Il entraine une perte de matière organique en favorisant l’érosion du sol et il affaiblit la macrofaune auxiliaire du sol (vers de terre anéciques), ce que ne fait pas le glyphosate. De plus, Olivier labourant son champ pendant douze heures à pleine puissance de son tracteur pour retourner la terre utilisera beaucoup plus de gasoil que Vincent pulvérisant du glyphosate pendant une heure pour désherber une même surface. Enfin, un rapport (p.829) du GIEC de 2014 indique que la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre dans l’agriculture peut se mettre en œuvre par une série de mesures incluant « la réduction des pertes de carbone du biote et des sols, par exemple […] en passant du travail du sol à la culture sans labour ». Ces pratiques s’inscrivent dans ce qui est appelé l’agriculture de conservation, laquelle est définie par la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’’agriculture) comme « un système cultural qui favorise le maintien d’une couverture permanente du sol [...] et qui accroît la biodiversité et stimule les processus biologiques naturels qui ont lieu au-dessus et en dessous de la surface du sol, ce qui contribue à une utilisation plus efficace de l’eau et des nutriments et permet d’améliorer durablement la production végétale ». C’est précisément ce qu’a mis en place Vincent, le glyphosate étant utilisé avant semis dans une démarche soucieuse de l’environnement.

Cette réalité, certes plus complexe, n’est pas exposée. Il n’y aura qu’une très brève mention, et au conditionnel, pour indiquer que « depuis quelques années, la technique [du labour] est controversée : retourner ainsi la terre nuirait à sa fertilité » (26’13”).

Par ailleurs, l’agriculture bio est présentée à tort comme une « agriculture qui refuse les produits chimiques » (18’56”). En réalité, le bio utilise aussi des pesticides, ceux-ci sont des produits chimiques et ils sont très souvent des produits manufacturés (la bouillie bordelaise largement utilisée en agriculture bio, à base de sulfate de cuivre, ne se trouve pas sous cette forme dans la nature et est bien produite par des procédés chimiques…).

La valeur du « Glyphotest »

Des échantillons d’urine ont été prélevés chez quelques volontaires sur un marché de Marly-le-Roi et chez une dizaine de personnalités du monde sportif, artistique ou médiatique. La séquence se concentre sur les réactions des intéressés à qui l’on présente les résultats de leurs analyses. Comme le note le Journal International de médecine (JIM) : « D’un point de vue marketing, la présentation de tels résultats rate rarement son effet ! Voir des personnes d’horizons très divers “contaminées” par un produit réputé si toxique ne peut que frapper l’esprit du téléspectateur, immédiatement conduit à s’interroger sur la menace qui pèse sur lui ». D’autant plus que le reportage joue à fond sur cette émotion, par exemple en demandant juste après l’annonce d’une concentration urinaire donnée sans clé d’interprétation : « Comment vous réagissez par rapport à ça, quand vous voyez que toutes les personnes du panel sont contaminées au glyphosate, qu’on en a tous à des niveaux plus ou moins importants… qu’est-ce que ça vous inspire ? » (31’31”).

Des concentrations allant de 0,1 μg (un dix-millionième de gramme) à un peu plus de 1 μg (un millionième de gramme) par litre d’urine ont été retrouvées. S’adressant à une mère de famille, Élise Lucet annonce « quelque chose qui, en revanche, va plutôt vous inquiéter, c’est que Vadim, votre fils, en a 0,90, c’est beaucoup plus que vous » (30’56”). Cette prévision sonne plutôt comme une injonction de la part de la journaliste : la mère de famille devrait s’inquiéter. Quand Jamel Debbouze découvre son taux à 0,90 et déclare « c’est beaucoup », Élise Lucet renchérit : « oui, c’est pas mal » (33’14”).

Pour Envoyé spécial, ces niveaux sont inquiétants. « Est-ce qu’on connaît la limite acceptable ? », interroge une des personnes (31’15”). Réponse d’Élise Lucet « On est incapable de fixer un seuil, un taux au-delà duquel on dit c’est dangereux, il n’y a pas de norme ». C’est une contre-vérité. On sait interpréter les concentrations retrouvées dans les urines à la lumière des normes et seuils existants. On est capable de déceler une concentration qui poserait un problème de santé. Comme on va le voir, les concentrations retrouvées correspondent à une ingestion de 4 000 à 40 000 fois moindre que la dose journalière admissible, et donc de 400 000 à 4 millions fois moindre que la dose sans effet chez l’animal.

Les normes et les seuils

Il existe bel et bien des normes sanitaires et réglementaires relatives au glyphosate : une dose journalière admissible (DJA), une dose sans effet (DSE), 378 denrées alimentaires pour lesquelles ont été définies des limites maximum de résidus (LMR), un seuil réglementaire et une valeur toxicologique pour la qualité des eaux potables (Vmax).

Une simple consultation de la base de données européenne relative aux pesticides nous apprend que, pour le glyphosate, la DJA (dose journalière admissible) est de 0,5 mg par kg de poids corporel et par jour. Cette DJA est calculée à partir d’une DSE (dose sans effet) en appliquant un facteur de sécurité de 100. La DSE est elle-même déterminée de manière expérimentale sur des animaux et représente la quantité maximale de la substance qui peut être ingérée quotidiennement, pendant toute la vie sans apparition de troubles physiologiques. À partir de la DJA, des LMR (limites maximales de résidus – limites réglementaires) sont déterminés pour les denrées alimentaires susceptibles de contenir des résidus de glyphosate. Elles prennent en compte nos habitudes alimentaires et sont calculées de telle sorte que la DJA ne soit jamais atteinte dès lors que la LMR est respectée. Là encore, une simple consultation de la base de données européenne relative aux pesticides permet de trouver la LMR du glyphosate pour pas moins de 378 aliments. Pour l’eau potable, une valeur sanitaire maximale (Vmax) de 900 μg/L détermine la concentration maximale sécuritaire. Enfin, un seuil réglementaire, appelé « limite de qualité » a été fixé à 0,1 μg/L de glyphosate pur dans l’eau. Le Ministère de la santé rappelle que cette valeur, 9 000 fois inférieure à la valeur sanitaire, n’est pas fondée sur une approche toxicologique et « n’a donc pas de signification sanitaire » mais a juste « pour objectif de réduire la présence de ces composés au plus bas niveau de concentration possible ».

Les concentrations retrouvées dans les urines

Contrairement aux affirmations du reportage, on sait relier les concentrations retrouvées dans les urines à une norme sanitaire puisque le glyphosate n’est pratiquement pas métabolisé et est quasi complètement éliminé dans les selles et les urines. Ainsi, par exemple, des chercheurs allemands montrent que la concentration maximum atteinte dans les 12 années d’observation de leur étude (2,8 μg), correspond à une ingestion 1000 fois moindre que la dose journalière admissible, elle-même 100 fois inférieure à la dose sans effet. Les concentrations relevées sont donc 100 000 fois inférieures à la dose sans effet, c’est-à-dire le seuil en dessous duquel aucun effet n’est observé sur les animaux. Ceci permet aux auteurs de l’étude de conclure qu’« aucune des concentrations mesurées n’est problématique pour la santé humaine ».

Voici le détail du calcul. Selon l’EFSA, environ 20% de la dose ingérée est évacuée dans les urines en 48h (le reste est évacué dans les selles). Pour une personne de 60 kg, une ingestion correspondant à la dose journalière admissible (0,5 mg par kg de poids corporel) correspond à 30 mg de glyphosate ingéré. En cas d’ingestion quotidienne de 30 mg de glyphosate, on s’attend donc à retrouver 20% de cette quantité dans les urines, soit 6 mg, ou encore 6000 μg. Sur la base d’une excrétion d’urine de 1,5 litres par jour, cela donne 4 000 μg par litre d’urine.

Les concentrations retrouvées par Envoyé spécial (1 μg à 0,1 μg environ) correspondent donc à une ingestion de 4 000 à 40 000 fois moindre que la dose journalière admissible, et donc 400 000 à 4 millions de fois moindre que la dose sans effet chez l’animal.

Malgré la mise en scène réalisée par Envoyé spécial, cette présence dans les urines n’est pas une révélation et n’a rien d’inquiétant. Ainsi, par exemple, la même étude allemande a suivi l’évolution de cette concentration entre les années 2007 et 2015. Les concentrations retrouvées, similaires à celles d’études menées dans d’autres pays, sont de l’ordre de 1 μg par litre.

La journaliste Géraldine Woessner, qui a refait un calcul similaire, a bien raison de rappeler, en s’adressant à Julie Gayet qui s’inquiète d’une concentration « énorme » de 1,26 μg, que cela correspond à des niveaux extrêmement bas, et que d’un point de vue du risque, « la bière que Julie Gayet avoue consommer […], 25 centilitres de bière représentent toujours 10 grammes d’éthanol (alcool pur), une substance classée “cancérigène certain pour l’homme” par le Circ (Centre international de recherche sur le cancer) en 1988, dont la consommation est néfaste même à faible dose et dont les effets causent 15 000 décès par cancer chaque année ».

Plus généralement, remarquons que grâce aux moyens modernes de détection, il est possible de retrouver de très nombreux marqueurs environnementaux dans tout prélèvement d’urine (ou de cheveux). Les concentrations retrouvées à l’état de trace peuvent parfois être préoccupantes, mais souvent sans aucun danger. Il existe des dispositifs de suivi de « contaminants chimiques de l’alimentation », c’est-à-dire « des substances naturelles ou synthétiques qui se retrouvent dans les aliments », parfois à l’état de trace. Et la simple trace en elle-même n’a pas de signification sans un examen en regard des seuils toxicologiques.

Le risque de cancer ?

Lors de la remise des résultats des tests urinaires, une des personnes présentes pose la question : « et les incidences sur la santé ? Ça peut provoquer le cancer ? ». Élise Lucet répond en ces termes : « Il y a une agence de l’OMS qui a déclaré que c’est un cancérigène probable. Mais toutes les études sont controversées et les avis sont assez différents. Mais c’est vrai qu’il y a une agence de l’OMS qui l’a déclaré comme cancérigène probable » (32’03”).

La réalité est que, suite à l’avis du CIRC (le Centre international de recherche sur le cancer, une agence de l’OMS) sur le caractère cancérigène probable du glyphosate, une dizaine d’autres agences, en France, en Europe et partout dans le monde, ont lancé une réévaluation complète du caractère cancérigène du glyphosate. Toutes, y compris une autre instance de l’OMS (le Joint FAO/WHO Meeting on Pesticide Residues – JMPR), concluent à l’absence de risque cancérigène du glyphosate. Ne sont pas non plus évoqués dans le reportage la différence entre risque et danger et le fait que le CIRC évalue un danger et non pas un risque (le risque est la probabilité de réalisation d’un danger potentiel en fonction de l’exposition réelle). Par exemple, le CIRC classe les viandes transformées et le plutonium 239 dans la même catégorie de danger cancérigène (cancérigène certain pour l’homme), alors que le risque associé à chacun de ces deux produits est évidemment très différent.

Rien de cela n’est abordé, pas plus que les résultats de la plus puissante étude épidémiologique jamais réalisée ayant suivi 54 251 agriculteurs américains sur plus de vingt ans où les auteurs concluent qu’« aucune association n’apparaît entre le glyphosate et les tumeurs solides ou lymphoïdes malignes, y compris le lymphome non-hodgkinien et ses sous-types ».

Les « Monsanto Papers » ont-ils démontré que l’évaluation du glyphosate a été manipulée ?

Le reportage revient ensuite sur les « Monsanto papers », en référence aux documents internes de l’entreprise productrice du Roundup (l’une des formules commerciales du glyphosate) rendus publics dans le cadre de la loi américaine Discovery. Est ainsi révélée la manière dont la société s’est organisée pour influencer les agences sanitaires et a mis en œuvre la pratique de ghostwriting (pratique consistant à faire endosser par des scientifiques réputés des articles en réalité largement rédigés en interne).

Cette pratique qui constitue une atteinte à l’intégrité scientifique, doit être condamnée fermement. Mais dans quelle mesure Monsanto a-t-il ainsi « influencé la science et orienté l’opinion » (42’23”) et a-t-il réussi à « créer un mythe : celui d’un glyphosate qui serait inoffensif » (42’31”) ? Pour Envoyé spécial, une étude « ghostwritée » a joué un rôle particulier. Co-signée par le Pr Kirkland, elle serait « une synthèse majeure concluant à l’innocuité du glyphosate » (58’50”) et « reste une référence de la recherche indépendante pour les régulateurs du monde entier » (1h04’29”).

Là encore, Envoyé spécial ne donne pas tous les éléments permettant au téléspectateur de se faire son opinion. L’agence belge de Santé publique a mis en ligne un long texte sur l’ensemble de la controverse autour du glyphosate. Une section est consacrée aux « Monsanto Papers ». Après avoir rappelé les éléments issus des « Monsanto Papers », et en particulier décrit les trois études publiées au centre de l’attention, l’agence entend « vérifier quel a pu être l’impact des études en question sur la prise de décision des autorités ». Elle précise d’abord qu’« il y a lieu d’insister sur le fait que ces trois études ne sont pas des études toxicologiques, mais des évaluations d’études toxicologiques existantes » et que les autorités sanitaires « réalisent toujours elles-mêmes une évaluation indépendante des études toxicologiques [qui] doivent être réalisées par des laboratoires reconnus comme laboratoires BPL (Bonnes Pratiques de Laboratoire) et contrôlées par les autorités ». Le premier constat fait par l’agence belge est qu’« il ne ressort pas que Monsanto aurait tenté ou envisagé d’intervenir dans la réalisation d’études BPL », c’est-à-dire des études rendant compte d’essais sur des animaux. Une des raisons est que les essais sur animaux avant mise sur le marché sont encadrés par un dispositif réglementaire (les Bonnes Pratiques de Laboratoire) destiné entre autres à éviter l’ingérence du demandeur en définissant les rôles des différents acteurs et en garantissant une bonne traçabilité de toutes les opérations. De même, aucune des études épidémiologiques sur les herbicides à base de glyphosate, réalisées après mise sur le marché des produits n’est soupçonnée, sur la base des « Monsanto Papers », d’avoir été influencée par Monsanto.

Concernant plus spécifiquement la synthèse co-signée par le Pr David Kirkland, objet d’une séquence d’Envoyé spécial, l’agence belge rappelle que cette synthèse a été publiée le 28 septembre 2016. Cette date est postérieure aux travaux de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) sur le glyphosate. En effet l’évaluation de l’ECHA se basait sur le CLH-report (classification et d’étiquetage harmonisés) publié en mai 2016. Quant au dernier rapport de l’Autorité européenne de sécurité alimentaire (EFSA) sur le glyphosate, il a été publié fin 2015. Ces rapports d’expertise européens n’ont donc pas pu être influencés par l’article incriminé.

Envoyé Spécial passe sous silence le fait que, si on se réfère aux « Monsanto Papers », tous les articles scientifiques indûment influencés par Monsanto ont été explicitement financés par l’entreprise. L’EFSA montre que les auteurs déclarés, consultants engagés par Monsanto, ont remercié ouvertement, dans leur article, des employés de Monsanto pour l’aide apportée. Certes, ils ont aussi écrit dans certains articles que le manuscrit n’avait pas été relu par Monsanto, ce qui s’avère faux à la lumière des « Monsanto Papers » et constitue donc une entorse à l’intégrité scientifique. Mais, les faits connus et vérifiables avant même l’irruption des « Monsanto Papers » montrent que les experts des agences sanitaires ne pouvaient pas ignorer que le contenu de ces articles était influencé par Monsanto.

Il ne s’agit pas, en rappelant ces éléments, de dédouaner Monsanto de ses responsabilités sur des pratiques qui vont à l’encontre de l’intégrité scientifique. Mais simplement de donner tous les éléments permettant d’évaluer le message porté par Envoyé spécial selon lequel l’évaluation sanitaire du glyphosate faite par les agences aurait été manipulée par Monsanto.

Les études de Séralini : désavouées par la communauté scientifique, réhabilitées par Envoyé Spécial

Envoyé Spécial a choisi de réhabiliter les travaux invalidés de Gilles-Éric Séralini et de remettre en selle le chercheur largement discrédité dans la communauté scientifique pour son opération politico-médiatique autour d’une publication tentant de prouver que le glyphosate provoque des tumeurs.

Le chercheur est présenté comme l’auteur d’une « des enquêtes les plus dérangeantes publiée sur le Roundup » (50’25”). En voix off, le reportage explique : « Plusieurs de ses expériences ont mis à jour les effets néfastes du glyphosate [et ont] provoqué un scandale mondial […] » (51’00”). Tout le montage médiatique de l’époque est remis en scène : gros plan sur les photos de rats atteints de gigantesques tumeurs, extrait du journal télévisé de 20h, « trois ans de recherche menée dans le plus grand secret sur des rats, seul un journaliste qui filmait et tout était dans la confidence » (51’15”). Le reportage essaie alors de convaincre du sérieux des travaux réalisés et impute à Monsanto le discrédit qui a atteint le chercheur et le retrait de son étude sur le glyphosate par le journal qui l’avait publié. La réalité est maintenant bien établie : en 2012, Gilles-Éric Séralini et son équipe ont publié dans la revue Food and Chemical Toxicology les résultats d’une étude affirmant que des rats nourris à différentes concentrations de produits issus d’un maïs OGM et buvant une solution diluée de Roundup (glyphosate) développaient plus de tumeurs et mourraient plus vite que les rats témoins. Une véritable opération médiatique a accompagné la publication : deux livres, un film, une exclusivité donnée aux journaux qui acceptaient des conditions d’analyse inhabituelles. Très vite, la communauté scientifique, en se penchant sur les travaux menés, affirmait qu’aucune des conclusions inquiétantes annoncées n’était conforme aux données produites (lire les avis des instances publiques d’expertise ici).

Dès la fin 2012, trois mois après la publication de Séralini, l’unanimité contre celle-ci était établie : agences sanitaires en France, Belgique, Allemagne, Brésil, Canada, Australie, Nouvelle Zélande, Japon, au niveau de l’Union européenne, et avis commun (fait rarissime) des Académies des sciences, de médecine, d’agriculture, des technologies, de pharmacie, vétérinaire, etc. Ce n’est qu’une année plus tard, le 28 novembre 2013, que l’article sera finalement rétracté par la revue. Même si Monsanto a cherché à influencer cette rétractation, comme le signale Envoyé Spécial, cela n’enlève rien à la déroute scientifique de l’équipe Séralini, déjà totale près d’un an plus tôt. Devant l’émoi provoqué par l’affaire, trois projets de recherche ont été lancés au niveau européen et français pour reprendre toutes les expériences. Six ans après (et quinze millions d’euros d’argent public dépensés), ces projets ont livré leurs conclusions : l’ensemble des travaux de Séralini est invalidé (pour une analyse détaillée, voir le dossier consacré au sujet dans Science et pseudo-sciences n°327 – Janvier 20191).

La version présentée par Envoyé spécial est tellement contraire aux faits que le reportage se sent obligé de glisser en voix off et le plus discrètement possible une phrase énonçant que « depuis, d’autres expériences ont contredit l’étude de Séralini »(54’40”). Quatre secondes qui passent inaperçues, insérées avant un long développement sur Monsanto. Et sans que soit précisé plus en détail ce que signifie « contredit » et sans que soit indiqué par qui elles ont été contredites (à savoir de grands organismes, comme, par exemple en France, l’INRA, le CNRS, l’ANSES, l’INSERM…). Le terme « invalidé » aurait été plus adéquat, car on n’est plus dans un débat scientifique sur des résultats contradictoires, mais bien en présence de travaux complètement invalidés et qui ne méritent pas cette remise sur le devant de la scène. Cette phrase discrète et peu explicite pourra cependant servir à contrer ceux qui accuseraient le reportage de partialité.

L’eau potable en France : un poison mortel ?

« Le Roundup est de manière chronique et à très faible dose un produit mortel, à 0,1 μg par litre, c’est-à-dire à la dose autorisée dans l’eau du robinet » (51’53”). Cette affirmation de Gilles-Éric Séralini est assénée dans le reportage, sans le moindre commentaire. Ni voix off ni mise au point pour corriger cette affirmation qui a de quoi inquiéter : une eau du robinet parfaitement conforme à la réglementation pourrait donc nous tuer du fait de sa teneur en glyphosate ? Le monde est décidément bien inquiétant pour qui choisirait de suivre Séralini et Envoyé spécial contre le consensus scientifique.

Deux cas dramatiques…

Au cours de l’émission, deux cas dramatiques ont été présentés, censés attester de la dangerosité du glyphosate.

Le premier est celui de Dewayne Johnson, un employé américain en charge d’appliquer du désherbant dans sa commune. Atteint d’un mycosis fongoïde, une forme de cancer du système lymphatique, Dewayne Johnson attribue la responsabilité de sa maladie au produit et a intenté un procès aux États-Unis contre Monsanto, fabricant du Roundup. Envoyé spécial, évoquant le jugement en première instance, affirme que « pour la première fois, la justice considère officiellement un herbicide à base de glyphosate comme la cause d’un cancer » (35’54”).

Laissons de côté la question de savoir si la justice peut dire la vérité scientifique2. Ce qu’Envoyé spécial omet de présenter, dans une procédure toujours en cours, c’est ce qu’a souligné la juge Bolanos désormais en charge du dossier : « à part l’évaluation du CIRC, tous les régulateurs de par le monde continuent à estimer l’herbicide à base de glyphosate sûr et non-cancérigène ». Elle précise ensuite, dans son jugement que « l’ensemble des parties s’accordent pour reconnaître que les preuves épidémiologiques sont insuffisantes pour étayer un constat de responsabilité ».

Concernant le petit Théo soufrant d’atrésie de l’œsophage, Envoyé spécial met en cause le glyphosate avec cette seule argumentation : « le médecin qui l’a sauvé a attesté que l’herbicide avait probablement causé cette anomalie » (1h10’48”). Là encore, aucune référence scientifique n’est donnée. Le CRACMO, le Centre de référence des affections chroniques et malformatives de l’œsophage situé au CHRU de Lille indique dans une plaquette dédiée à la maladie que « la cause de l’atrésie de l’œsophage est inconnue ». Dans les 1000 pages de son expertise collective sur les effets sur la santé des pesticides, à aucun endroit l’INSERM ne mentionne l’atrésie de l’œsophage.

De fait, toutes les agences de sécurité sanitaire ayant étudié la tératogénicité (capacité à induire des malformations fœtales) du glyphosate ont déclaré que celui-ci ne présente pas de risque tératogène dans le cadre d’une utilisation normale. À ce sujet, la conclusion de l’expertise de la Commission japonaise de sécurité alimentaire (FSCJ) a le mérite de la concision : « Le glyphosate n’a présenté ni neurotoxicité, ni cancérogénicité, ni toxicité pour la reproduction, ni teratogénicité, ni génotoxicité ».

Sri Lanka : les rapports scientifiques jamais mentionnés

La dernière séquence du reportage s’intéresse au Sri Lanka qui, en 2015, « est devenu le premier pays au monde à totalement interdire le glyphosate » (1h40’10”). La raison ? « Tout est parti d’une maladie mystérieuse dans le nord du pays. Une épidémie d’insuffisance rénale qui a déjà fait 25 mille morts et qui touche encore 73 mille personnes ». Une seule thèse est mise en avant, celle du scientifique qui a incriminé le glyphosate : « ce lien, le docteur Channa l’aurait trouvé en examinant l’eau de la région ; elle est en moyenne cinq fois plus riche en métaux lourds que dans le reste du pays, or ces métaux lourds ont la particularité de retenir le glyphosate pendant des années dans l’environnement » (1h47’51”). Et comme pour le reste du reportage, de très nombreux témoignages de personnes atteintes sont mis en avant.

À aucun moment Envoyé spécial ne mentionne le volumineux rapport de l’OMS de 2016 qui investigue le sujet de cette « maladie rénale chronique d’étiologie inconnue » (CKDu en anglais). Pourtant, celui-ci est le produit d’un travail de plus de 50 experts (médecins, épidémiologistes, toxicologues, spécialistes de l’agriculture, etc.) provenant de nombreux pays (y compris du Sri Lanka, avec l’appui de sociétés savantes du pays). À propos du glyphosate, le rapport note que sa toxicité pour les reins chez l’homme « a été documentée dans la littérature avec de fortes doses dans certaines formulations spécifiques du produit (en association avec certains adjuvants) » mais que « la preuve de la causalité de cette association n’a pas été jugée concluante en raison du manque de cohérence des résultats, du manque de temporalité » et appelle à des nouvelles études complémentaires.

Pas plus que n’est évoquée la déclaration de l’Académie des sciences du Sri Lanka relative à l’interdiction de 2015 qui affirme : « À notre connaissance, aucune étude scientifique menée au Sri Lanka ou à l’étranger n’a démontré que la maladie CKDu est causée par le glyphosate. Les informations très limitées disponibles […] ne montrent pas que les niveaux de glyphosate dans l’eau potable dans les zones touchées […] dépassent les normes internationales en matière de sécurité. En outre, des cas de maladie sont rarement signalés chez les agriculteurs proches des régions de Ampare, Puttalam et Jaffna […] ni dans les zones humides où le glyphosate est utilisé de façon similaire. Elle n’a pas non plus été signalée dans les zones de culture du thé où le glyphosate est utilisé de manière beaucoup plus intensive. Par conséquent, les données scientifiques manquent pour soutenir l’affirmation selon laquelle le glyphosate est la cause de la maladie dans la province du centre-nord ».

L’interdiction du glyphosate a partiellement été levée dans le pays en 2018.

Conclusion

Cette émission est dans la droite ligne du reportage Cash Investigation consacré aux pesticides, également présenté par Élise Lucet et diffusé le 2 février 2016, que nous avions également analysé. Le CSA avait alors rappelé à l’ordre la chaîne de télévision en demandant « aux responsables de France Télévisions de veiller à respecter, à l’avenir, leurs obligations en matière de rigueur dans la présentation et le traitement de l’information, telles que prévues à l’article 35 du cahier des charges ». Envoyé spécial, tout comme Cash Investigation deux ans plus tôt, fait passer un propos partisan au détriment d’une information référencée et complète.

La mise au point d’Envoyé spécial

Envoyé spécial a mis en ligne une mise au point pour répondre à de très nombreuses critiques émises sur les réseaux sociaux. C’est un argumentaire en 12 points publié au moment où nous finalisions notre analyse. Mais il ne remet d’aucune manière en cause notre analyse.

1 Science et pseudo-sciences n°327, janvier 2019.

2 La justice peut-elle dire la vérité scientifique ?

Mis en ligne le 25 janvier 2019
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