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Dispositifs anti-ondes : l’argent de la peur

Sébastien Point - Science et pseudo-sciences n°325 - juillet / septembre 2018

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L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a rendu, en mars de cette année, un rapport très attendu par les spécialistes des rayonnements mais également par les associations et marchands d’ustensiles ou de méthodes anti-ondes. Ce rapport pointe la nécessité d’une prise en charge adaptée des personnes se déclarant électrosensibles, mais souligne également l’absence de preuve, en l’état actuel des connaissances, d’une relation de cause à effet entre ondes électromagnétiques et électrosensibilité. Ce qui n’empêche pas la mise sur le marché d’un nombre grandissant d’accessoires anti-ondes, dont on nous garantit qu’ils nous protègeront de ces ondes alors qu’aucun mécanisme d’action en dessous des valeurs liminaires d’effet thermique n’est aujourd’hui scientifiquement décrit. Petit récit de science… -fiction.

Retour vers le futur

Nous avions déjà traité ce sujet en 2009 [1] dans cette même rubrique et avions droit à l’époque au slip de grossesse en fils d’argent, aux contre-oscillateurs qui s’opposent aux ondes grâce à  « une résonance à contre-phase qui en élimine la nocivité biologique à l’égard de toutes les cellules » ou encore au brumisateur anti-ondes des laboratoires Clarins qui, comme nous le précisions, s’étaient vus demander par l’ASA (Advertising Standards Authority)  « d’éviter de faire appel de façon non fondée aux peurs des dommages que pourraient provoquer les champs électromagnétiques artificiels ». Presque dix ans plus tard, où en sommes-nous ? Il semble que ce phénomène des dispositifs et méthodes anti-ondes ait suivi la loi physique de l’entropie : une évolution irréversible vers le désordre…

Iron Man

Ainsi, nul besoin aujourd’hui d’être physicien ou ingénieur pour maîtriser la physique des ondes électromagnétiques et la problématique de l’exposition humaine. Preuve vivante : une Ariégeoise, apicultrice de métier, développe des vêtements high-tech anti-ondes pour lesquels,  « entre deux couches de tissu, elle intercale un tissu contenant des fils d’argent, protecteurs contre les ondes émanant des téléphones portables, Wifi et Bluetooth », l’argent étant, nous assure-t-elle,  « la seule matière qui atténue aussi bien les hautes que les basses fréquences » [2]. Vous pouvez donc offrir à votre fragile progéniture un bonnet d’hiver anti-ondes pour la modique somme de 69 euros ou encore un débardeur qui ravira votre ado pour 349 euros. Un peu cher, mais indispensable lorsqu’on apprend, sur le site marchand, que  « l’Organisation mondiale de la Santé classe les champs électromagnétiques comme “probablement cancérogènes pour l’Homme” »… une information effrayante mais fausse, l’OMS classant les ondes comme « possiblement cancérogènes », ce qui est bien différent1. Nous n’alourdirons pas cette chronique outre-mesure avec le prêt-à-porter anti-ondes : il existe des caleçons, pour conserver l’intégrité des attributs masculins, des foulards, des chapeaux et même des chaussures et sandales cloutées pour vous relier à la terre [3]. En juin 2018, taper les mots-clés « vêtements anti-ondes » dans Google donne environ 1 212 000 résultats... Le business du vêtement anti-ondes semble de moins en moins anecdotique : à défaut d’aider réellement les électrosensibles, peut-être sauvera-t-il donc la filière textile française… sur leur dos.

Fortress

Si vous aimez trop la mode pour vous résoudre à commander la nouvelle collection printemps-été anti-ondes, ou bien s’il vous semble que les vêtements anti-ondes offrent une protection par trop sommaire, au moins pourrez-vous transformer votre lieu de vie pour l’imperméabiliser aux ondes. Vous pourrez ainsi changer vos vieux rideaux en jacquard, qui ont le mauvais goût de n’occulter que la lumière, par des rideaux qui, eux, vous offriront une protection contre les rayonnements électromagnétiques aux fréquences radio. Un investissement lui aussi indispensable puisque les fenêtres seraient  « beaucoup plus perméables aux ondes que les murs »  ; or  «  les ondes se propagent de façon horizontale, donc la présence de rideaux anti-ondes permet de limiter l’exposition aux ondes provenant de l’extérieur » [4]. Un tel énoncé, par son inconsistance abyssale2, laissera n’importe quel physicien dans un état de stupeur dont il pourrait ne pas sortir ; mais fermons nos ouïes et intéressons-nous plutôt à la conception de ces rideaux. Car il s’agit là encore de haute technologie : certains sites web précisent que leur produit est issu d’un procédé de fabrication  « unique au monde et fait l’objet d’un brevet mondial » ; il est même utilisé par l’armée de certains pays [5]. D’autres soulignent que  « la technologie développée est issue de l’aéronautique et du monde médical – milieux sensibles où le blindage électromagnétique est primordial3 » [6] ; des arguments utiles sans doute pour justifier de débourser plusieurs centaines d’euros pour gagner la guerre des ondes…

Une fois vos ouvrants ainsi drapés, vous pourrez vous atteler à équiper… tout le reste : côté chambre, vous pourrez acheter un surmatelas anti-ondes pour seulement 299 euros [7] ou  « un drap spécial relié à la terre » pour vous décharger  « des tensions induites par les champs électromagnétiques ambiants », tout en évitant bien entendu soigneusement  « les lits à armatures métalliques ainsi que les matelas à ressorts car la présence de métal sous le lit déforme le champ magnétique terrestre et capte la pollution électrique ambiante » [8]. Et pour bébé, n’oubliez pas le ciel de lit qui crée  « un nid anti-ondes douillet » [9]. Pour les pièces de vie, vous pourrez créer une zone protégée grâce à des générateurs de bulles de protection qu’il faut  « placer au centre de la zone à protéger », sans se préoccuper de la disposition des pièces puisque  « le signal de compensation généré […] traverse les

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cloisons des appartements, murs, plafond, etc. » [10]. Sauf si hélas, dans un excès de zèle, vous avez consciencieusement retapissé votre habitat avec une tapisserie blindée [11].

Ainsi somptueusement vêtus de fils d’argent, et votre maison protégée et bullée, vous et votre famille pourrez toujours, par application du principe de précaution, vous procurer quelques accessoires supplémentaires qui complèteront la panoplie :

  • une « carte électromagnétique », à garder dans la poche, qui  « rayonne en permanence le champ vibratoire qui ré-harmonise sur le plan subtil les discordances énergétiques que nous subissons » et aide notre corps à se libérer  « de la contrainte de ces discordances énergétiques (par ex. : antennes GSM, Wifi, GPS, téléphones portables ou sans fil, radio réveil, ondes artificielles) » [12] ;
  • un bandeau de naissance anti-ondes  « destiné aux futures mamans qui souhaitent un bandeau confortable pour leur ventre » [13] ;
  • des lunettes anti-ondes [14] qui filtrent les ondes bleues, mais dont on n’a aucune preuve de la nécessité ni de l’efficacité clinique [15] ;
  • des pierres anti-ondes (très belles pour certaines) [16] ;
  • des patchs anti-ondes à coller au dos de votre smartphone [17] ;
  • des bijoux anti-ondes [18] ;
  • une broche anti-ondes [19] ;
  • des lampes blindées [20] ;
  • des multiprises blindées [21] ;
  • des housses pour box Internet [22] ;
  • un coussin anti-ondes, pour travailler ou lire  « à l’abri de l’electrosmog » [23] ;
  • des oreillettes anti-ondes [24] ;
  • et quelques ratons laveurs…

The Truman show

Les vendeurs des articles dont nous venons d’abréger la liste surfent incontestablement sur la peur des ondes et sur la médiatisation du syndrome d’électro-hypersensibilité aux ondes électromagnétiques (EHS). Certains proclament  « que nous sommes tous électrosensibles » [25] tandis que d’autres prédisent que le pire est à venir [26]. D’où l’urgence, d’après eux, à se protéger. L’Anses, dans son rapport de mars 2018 cité en introduction de cette chronique [27], précise qu’un facteur semblant jouer un rôle non négligeable dans l’apparition du trouble d’électro-hypersensibilité aux ondes électromagnétiques est l’effet nocebo. Il s’agit d’une manifestation psychologique par le biais de laquelle la seule croyance qu’un danger est présent suffit à enclencher un trouble somatique. Dans son ouvrage consacré au sujet [28], Jérôme Bellayer, membre du centre d’analyse zététique, rappelle d’ailleurs que  « le phénomène de l’électrosensibilité s’insère parfaitement dans l’hypothèse de l’effet nocebo » et que la  « sensation de menace et donc d’anxiété […] entraînent l’apparition de symptômes équivalents à ceux attribués à “l’électrosensibilité” ». Martine Souques, docteur en médecine, spécialiste des effets biologiques et sanitaires des rayonnements non-ionisants, soulignait également dans nos colonnes [29] que  « recevoir des rapports médiatiques sensationnels pourrait sensibiliser les gens à développer un effet nocebo et ainsi contribuer au développement de l’EHS. La promotion des pensées catastrophiques et l’augmentation de l’attention portée aux symptômes peuvent conduire à améliorer la perception pour une attribution, à tort, aux champs électromagnétiques ».

Discuter l’étiologie du syndrome EHS n’est pas l’objet de cet article, mais il faut souligner que l’hypothèse de l’effet nocebo conduit à penser que la multitude d’objets anti-ondes, vendus parfois hors de prix, mais souvent sans aucun mécanisme d’action, pourraient s’apparenter pour les électrosensibles à ce que l’on appelle des objets contra-phobiques. En psychologie clinique, il est établi que, en plus des stratégies d’évitement, un patient phobique développe un attachement pour un lieu, une personne ou un objet dit contra-phobique. Cet objet le sécurise et peut permettre de réduire l’intensité d’une crise d’angoisse ou de diminuer le niveau d’anxiété anticipatoire. Mais si les conduites d’évitement ou les objets contra-phobiques apparaissent comme un moyen de diminuer temporairement la souffrance de ces patients, il s’agit sur le long terme d’une stratégie délétère qui maintient en réalité le trouble.

Proposer que les différents objets anti-ondes entretiennent et aggravent les troubles associés à l’EHS en poussant le malade à se confiner dans des « zones sans ondes » et donc à s’isoler socialement est sans doute de nature à attirer les foudres de certains malades eux-mêmes ou des diverses associations anti-ondes qui prétendent militer pour la défense de leurs intérêts. Pourtant, l’intérêt des malades, dont on ne peut nier la détresse ni le besoin d’être pris en charge, est peut-être ailleurs, dans la prise de conscience qu’ils deviennent lentement mais sûrement le nouveau hochet des médias autant qu’une manne financière pour des marchands de peur…

Références
[1] Günther J, « Les dispositifs protecteurs », SPS n° 285,
avril 2009.
[2] « Ariège : elle invente des vêtements anti-ondes »,
Le Parisien, avril 2017, sur leparisien.fr
[3] « Chaussures et sandales de mise à la terre »,
sur navoti-shop.com
[4] « Que valent les textiles anti-ondes pour les enfants »,
sur consoglobe.com
[5] « Rideau Newdaylite Swiss Shield – hauteur 2.5 m »,
sur expertcem.com
[6] « Rideau anti-ondes », sur moondreamwebstore.fr
[7] « Surmatelas anti-ondes magnétiques »,
sur medico-boutique.fr
[8] « Les bonnes pratiques pour se protéger efficacement des ondes électromagnétiques », sur geobioenergies.com
[9] « Ciel de lit e-protect anti-ondes », sur bebe-sans-ondes.com
[10] « CMO MF04 protection anti-ondes », sur greenweez.com
[11] « Matériel anti-ondes », sur ecofa.fr
[12] « Carte électromagnétique », sur ataraxya.com
[13] « Les montres anti-ondes », sur bellyarmor.fr
[14] « Lunette anti-ondes », sur protection-ondes-et-cem.fr
[15] Point S, « Synthèse : Lumière bleue et santé », Yearbook 2018, Santé et Environnement, sur yearbook-ers.jle.com
[16] « Pierres de protection contre les ondes électromagnétiques – TV – Computers... », sur energesens.com
[17] « Le patch », sur one-protection.com
[18] « Bijoux de protection contre les ondes électromagnétiques », sur magnéto-thérapie.fr
[19] « Vierzon : la broche anti-ondes a du succès », sur leberry.fr
[20] « Lampe de chevet blindée Danell », sur geotellurique.fr
[21] « Rallonges, cordons et multiprises blindés »,
sur geotellurique.fr
[22] « Housse Anti-ondes pour Box Internet »,
sur greenweez.com
[23] « Coussin siège anti-ondes », sur geobioenergies.com
[24] « Oreillettes anti-ondes », sur geotellurique.fr
[25] « Nous sommes tous électrosensibles », sur criirem.org
[26] « La révolte des électrosensibles », sur lexpress.fr
[27] « Hypersensibilité aux ondes électromagnétiques : amplifier l’effort de recherche et adapter la prise en charge des personnes concernées », Anses, mars 2018, sur anses.fr
[28] Bellayer J, Electrosensibles. Vivons-nous les prémices d’une catastrophe sanitaire ?, Book-e-Book, 2016.
[29] Souques M, « Les reportages alarmants peuvent-ils induire une électrohypersensibilité ? », SPS n° 324, avril-juin 2018.
[30] Estève J, « Résultats scientifiques, expertise et médias. La classification par l’OMS », SPS n° 299, janvier 2012.
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1 La classification en groupe « possiblement cancérogène » (2B) repose sur le fait que les études épidémiologiques apportent des preuves limitées, et sur l’absence ou l’insuffisance des preuves chez l’animal. La classification en groupe « probablement cancérogène » (2A) repose sur des preuves suffisantes chez l’animal mais limitées chez l’Homme [30]. Rappelons aussi que cette classification rend compte d’un degré de certitude sur un danger potentiel, mais non d’un risque avéré.

2 Une onde électromagnétique est structurée par un champ électrique et un champ magnétique, perpendiculaires l’un à l’autre, et tous les deux perpendiculaires à la direction de propagation de l’onde. Une onde électromagnétique peut être polarisée horizontalement : cela signifie que le vecteur champ électrique est émis dans un plan horizontal. Sa valeur est alors nulle dans un plan vertical. Les ondes de téléphonie mobile qui nous entourent sont-elles polarisées horizontalement ? Si tel était le cas, la puissance transmise par une onde étant liée à la valeur du champ électrique, un récepteur qui serait placé verticalement ne recevrait aucune puissance d’une onde polarisée horizontalement. Or il ne vous a pas échappé que votre téléphone mobile capte aussi bien lorsqu’il est posé à plat sur votre bureau que maintenu à la verticale dans votre poche…
En réalité, les ondes de téléphonie sont émises avec une polarisation circulaire, ce qui signifie que le champ électrique, au cours de sa progression dans l’espace, tourne autour de la direction de propagation.

3 Blindage nécessaire pour éviter les perturbations de systèmes électroniques par des rayonnements électromagnétiques, souvent émis par d’autres appareils électroniques ou électriques. Il s’agit ici d’un problème de compatibilité électromagnétique, dont la physique suit des mécanismes bien connus.

Mis en ligne le 8 février 2019
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