Où sont-ils ?

Les extraterrestres et le paradoxe de Fermi

Note de lecture de Christine Mourlevat-Brunschwig - SPS n°325, juillet / septembre 2018

Où sont-ils ?
Les extraterrestres et le paradoxe de Fermi
Mathieu Angelou, Gabriel Chardin, Jean Duperat, Alexandre Delaigue, Roland Lehoucq
CNRS Éditions, 2017, 207 pages, 19 €

Qu’aurait la science à nous dire, aujourd’hui, à propos du paradoxe lancé par le physicien Enrico Fermi en 1950 : « Si le nombre de civilisations extraterrestres en mesure de nous visiter est grand, pourquoi nous n’en avons jamais perçu un signe, ni reçu une visite ? » Ou comment expliquer le silence, peut-être éternel, de ces espaces infinis…

L’ouvrage est divisé en quatre grands chapitres écrits par quatre chercheurs d’envergure, donnant chacun leur vision du paradoxe de Fermi, éclairée par leur domaine de recherche. Quels sont les grands filtres, les goulets d’étranglement possibles dans le développement de la vie, de l’intelligence ou des communications pouvant apporter une réponse à ce paradoxe ? Jean Duprat, astrophysicien, inaugure cette enquête avec le premier chapitre : « Du milieu interstellaire à une planète habitée ». La complexité moléculaire organique traverse les différents stades (nuages moléculaires, disques protoplanétaire, formation des molécules complexes sur les comètes et astéroïdes…) sans qu’il soit possible d’en distinguer clairement les différents héritages. On ne peut même pas déterminer s’il y a une continuité entre les différentes étapes. La recherche de vie extraterrestre pourrait se concentrer sur la détection de potentielles atmosphères des exoplanètes. La présence de dioxygène pourrait être une biosignature, liée à la photosynthèse, de la présence à un stade déjà avancé de l’existence du vivant, à l’image de ce qui s’est passé sur notre planète.

Dans le deuxième chapitre : « Petite histoire de l’écoute radio de notre Galaxie », Roland Lehoucq, astrophysicien, établit un bilan des obstacles possibles pour communiquer. Les premiers programmes de radio des années vingt n’ont pas encore franchi une centaine d’années-lumière et l’intensité du signal, diminuant en proportion inverse du carré de la distance parcourue, s’affaiblit rapidement. Plusieurs civilisations pourraient cohabiter dans la galaxie, dont le rayon est de 100 000 années-lumière, en s’ignorant totalement car leurs bulles informationnelles ont une intersection spatiale et temporelle vide. L’histoire des civilisations risque d’apparaître alors comme une série de flashs qui s’allument ici et là, avec trop peu d’intensité et de durée pour pouvoir interagir. Le feu d’artifice promis par les découvertes journalières et tonitruantes des exoplanètes ne serait-il qu’une traînée de poudre invisible ?

C’est dans la troisième partie que réside l’originalité de l’ouvrage, Alexandre Delaigue, économiste, brossant une surprenante « Petite histoire économique de notre civilisation ». Pour lui, l’état général et quasi permanent de l’humanité a été la stagnation économique et technique. Il souligne la spécificité d’Homo sapiens ayant pu développer une forme d’intelligence collective avec un degré extrêmement élevé de coopération entre individus, s’appuyant sur un accroissement inouï des capacités cognitives. La question de l’apparition et de la disparition des civilisations, chère aux historiens, prend ici tout son sens. Depuis son apparition, il y a 300 000 ans, l’Homo sapiens est resté chasseur-cueilleur, à la merci des aléas climatiques. Il invente l’agriculture il y a seulement 7 000 ans, peut-être suite à des changements climatiques. Mais cette agriculture n’apporte pas toujours un gain évident, si ce n’est celui de supporter des populations bien plus importantes. Les organismes humains s’usent beaucoup plus brusquement sous le poids d’un labeur considérablement plus dur, sans compter les maladies apportées par la proximité soudaine avec le bétail. Pour l’auteur, notre niveau technique relève d’une situation totalement exceptionnelle et la révolution industrielle aurait été un accident historique. Ainsi, l’apparition d’une civilisation technologiquement avancée capable de communiquer avec le reste de l’Univers ne serait donc pas inéluctable. L’idée de progrès serait absente de l’essentiel de l’histoire de l’humanité et l’apparition de la vie et de l’intelligence n’impliquerait nullement le développement de perfectionnements technologiques ou de connaissances scientifiques.

Gabriel Chardin, physicien, signe le dernier chapitre « Retour sur l’équation de Drake ». Équation artificielle et controversée, qui est ici une manière de séparer les facteurs pouvant intervenir dans l’estimation du nombre de civilisations extraterrestres.

Une des hypothèses les plus probables pour la résolution du paradoxe pourrait être la très grande instabilité des civilisations dites intelligentes qui consument extrêmement rapidement leurs ressources. Développer une civilisation hautement technologique implique une dissipation rapide des énergies disponibles entraînant l’effondrement des civilisations avant qu’elles aient atteint la capacité d’explorer de nouveaux systèmes solaires. Les bulles informationnelles seraient comme des flashs, étincelles de vie et d’intelligences. Finalement, sous prétexte du paradoxe de Fermi, l’ouvrage nous parle de nous et de notre avenir. Le défi posé par le paradoxe devient celui d’élaborer une stratégie nous offrant de possibles chances de survie, à travers une meilleure maîtrise des ressources. Sommes-nous capables de rester durablement une civilisation technologique avancée, de tenir cette course menée en permanence au bord du gouffre ?

Mis en ligne le 6 janvier 2019
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