Le test des taches d’encre de Rorschach : sa place ne serait-elle pas au musée ?

Science et pseudo-sciences n°324 - avril / juin 2018

Au milieu du XIXe siècle, Justinius Kerner, médecin allemand et poète romantique, stimulait son imagination par un jeu d’enfance : il faisait des taches d’encre sur des feuilles, les pliait en deux et s’inspirait des formes obtenues pour écrire des poèmes. En 1857, il publia un recueil de cinquante taches et autant de poèmes : Die Klecksographie. Le mot Klecks signifie « tache d’encre ». C’est le surnom de Rorschach quand il entra dans une confrérie d’étudiants ([1] p. 31). Des camarades avaient sans doute observé son intérêt pour ce qui allait définitivement s’associer à son nom.

Le test de Rorschach : le « projectif » exemplaire

Les tests dits « projectifs » reposent sur l’utilisation de matériaux imprécis (taches d’encre, dessins, mots, etc.). Le testé est invité à énoncer ce qui lui vient à l’esprit au moment où il perçoit le matériel. Les réponses sont censées être des « projections » d’aspects cachés, inconscients ou refoulés que le testeur décode, le plus souvent comme étant des symboles de l’arrière-monde psychologique. Le test de Rorschach, composé de dix taches d’encre standardisées, est le plus célèbre et le plus utilisé de ces tests.

Actuellement (février 2018), taper « Rorschach + test » dans Google Scholar donne 80 000 réponses. La première des taches (habituellement perçue comme une chauve-souris ou un oiseau), symbolise souvent la psychologie, tout comme le divan de Freud symbolise la psychanalyse.

Dans son manuel, Rorschach écrivait qu’« il est impossible de donner des instructions proprement dites pour le dépouillement des résultats, ni même de fournir un sorte de tableau de la marche à suivre  » (p. 131). Dès lors, des dizaines de livres et des milliers d’articles ont porté sur les systèmes d’interprétation des réponses des personnes testées. Malheureusement, ces systèmes varient nettement selon les auteurs d’ouvrages et l’« expertise » des testeurs.

JPEG - 30.3 ko
© Sidelnikov | Dreamstime.com

Le test a connu un succès considérable – surtout aux États-Unis – depuis les années 1940 jusque dans les années 1980. Il n’est plus utilisé depuis longtemps par les psychologues soucieux de rigueur scientifique qui déplorent son manque de fidélité et de validité, mais il est loin d’être abandonné parmi les adeptes de la pensée psychanalytique ou « psychodynamique » et est encore utilisé par certains responsables de recrutement en entreprise.

Les tests de taches d’encre

Alfred Binet et Victor Henri semblent avoir été les premiers à proposer, en 1895, des taches d’encre pour évaluer la capacité à imaginer : « Soit une tache d’encre à contour bizarre sur une feuille blanche : à quelques-uns cette vue ne dit rien ; à d’autres qui ont une vive imagination des yeux (Léonard de Vinci par exemple) la petite tache d’encre apparaît remplie de figures, dont on notera les espèces et le nombre  » [2]. L’idée a été développée quelques années plus tard aux États-Unis, en Angleterre, en Russie et en Suisse. En 1917, le Polonais Szymon Hens a défendu sa thèse de doctorat en médecine « Épreuve d’imagination à l’aide de taches d’encre sans forme », chez des écoliers, des adultes normaux et malades mentaux. Il y avait travaillé cinq ans à la clinique psychiatrique de Zurich sous la direction d’Eugen Bleuler. Il disait avoir demandé à 1 000 enfants, 100 adultes normaux et 100 malades mentaux d’énoncer ce qu’ils pouvaient voir dans huit planches. Il mit en évidence une série d’influences sur les productions imaginatives : l’âge, le sexe, l’intelligence, les sentiments, l’état de santé, la fatigue, la saison, les événements politiques, le métier et, last but not least, l’influence de la personnalité du testeur1. Rorschach, qui avait également fait sa thèse (sur les hallucinations) sous la direction de Bleuler, avait rencontré Hens. L’année suivant la publication de la thèse de Hens, il construisit quinze planches et commença à les tester avec des malades. Dans son ouvrage, Hens est le seul prédécesseur qu’il cite ([4] p. 107).

Hermann Rorschach (1884-1922)

Rorschach est né à Zurich. Il y a fait une partie de ses études de médecine. La clinique de psychiatrie, dirigée alors par Bleuler, était un centre de renommée mondiale pour la psychiatrie et la psychanalyse. Rorschach a pratiqué l’analyse freudienne à partir de 1912 (sans avoir fait de didactique, condition non requise à l’époque pour être reconnu psychanalyste). Il a écrit plusieurs articles freudiens, par exemple “Uhr und Zeit im Leben der Neurotiker” [Horloge et temps dans la vie du névrosé], où il a développé l’idée que l’intérêt de névrosés pour les montres traduit la nostalgie pour le sein maternel et que le tic-tac de la montre symbolise les battements du cœur. En 1919, avec cinq collègues, il a fondé la Société suisse de psychanalyse et en fut nommé vice-président.

Freud semble ne pas l’avoir fort pris au sérieux. Il ne l’a jamais cité dans ses publications. Oscar Pfister, en lui annonçant la mort de Rorschach, écrivit au sujet du test : « Ne pourriez-vous pas, vous aussi, faire quelque chose pour la vérification de ce procédé vraiment remarquable et qui rendrait certainement les plus grands services à la psychanalyse ?  » ([5] p. 131) Freud répondit laconiquement : «  La mort de Rorschach est très regrettable. J’adresse aujourd’hui même quelques mots à sa veuve. J’ai l’impression que vous le surestimez peut-être comme analyste  ».

Rorschach n’a pas présenté son test comme un détecteur des profondeurs de l’inconscient : « Il n’est pas question de prendre ce test comme méthode de pénétration dans l’inconscient, du moins reste-t-il loin derrière les autres méthodes d’analyse psychologique en profondeur, interprétation des rêves, épreuve des associations, etc. Cela se comprend dans la mesure où le test ne suscite pas une création libre à point de départ inconscient mais réclame une adaptation à des stimuli extérieurs donnés. […] Le test peut cependant rendre certains services au psychanalyste. Il permet souvent, et toujours peut-être à l’avenir, un diagnostic différentiel entre la névrose et la schizophrénie latente ou manifeste »2 ([4] p. 132).

Le test

JPEG - 43.7 ko
Les dix planches du test de Rorschach

Rorschach a présenté son test comme « une épreuve d’interprétation de formes fortuites » ([4] p. 5). Le matériel est composé de planches où l’on voit des taches symétriques, dont la moitié présente des couleurs. « On place entre les mains du sujet une planche après l’autre et on lui demande : “Qu’est-ce que cela pourrait être ?” » ([4] p. 2). Rorschach souligne la simplicité du matériel : «  Le test est techniquement si simple – on peut l’appliquer avec l’aide d’un interprète – qu’on peut l’utiliser aussi bien pour un nègre primitif que pour un Européen de grande culture  » ([4] p. 99).

Alors que les usages antérieurs de taches d’encre visaient la capacité d’imaginer, Rorschach estimait que sa façon d’interpréter les réponses permettait d’évaluer l’intelligence (notamment la capacité de centrer l’attention), mais aussi des pathologies et des traits de personnalité comme l’introversion et l’extraversion.

Pour interpréter les interprétations du sujet, Rorschach s’intéressait au contenu (par exemple la chauve-souris, une ligne de force), mais surtout aux « déterminants » des réponses : la forme perçue (dans la totalité de la tache ou dans un détail), l’impression de mouvement (par exemple deux anges qui dansent) et la couleur (par exemple du sang, de jolies fleurs).

En 1918, il réalisa quinze planches et commença ses expériences. Le 27 mai 1920, après plusieurs contacts infructueux avec des éditeurs, Bircher accepta de publier seulement dix planches, sensiblement modifiées : « L’impression des planches était plus qu’insatisfaisante. Leur dimension était réduite, les couleurs par endroit altérées et, bien loin de leur uniformité originelle, les parties noires présentaient toutes sortes de nuances grises et comme des zones d’ombre délimitant toutes sortes de formes vagues  » ([1] p. 70).

Les recherches que Rorschach présente dans son livre (terminé en octobre 1920 et paru en juin 1921) ont été menées avec des taches différentes des taches publiées ! Ces recherches ont été courtes : moins de trois ans. En outre, selon plusieurs témoignages, « au moment de la publication du livre, les conceptions psychologiques de Rorschach avaient évolué. Peu après, il considéra son test comme dépassé. […] Il avait à l’évidence ouvert de nouvelles voies de recherche qui annonçaient des découvertes et des réussites futures. Le sort, cependant, en décida autrement  » ([1] p. 71 et 79).

Une ambition limitée et brisée

L’ambition de Rorschach était bien moindre que celle des utilisateurs du test qui affirmeront que «  les réponses au Rorschach sont, comme le rêve, une voie royale vers l’inconscient  » [6]. Il écrivait dans l’introduction du livre : « Il faut dire d’abord que tout ce travail offre un caractère éminemment empirique. […] Les bases théoriques de ces recherches sont encore en grande partie embryonnaires  » (p. XXI). Il mentionnait clairement les limites du test : «  Il permettra peut-être avec le temps de savoir aussi bien que possible si un sujet est sain ou névrotique, schizophrène ou atteint d’une affection organique. […] Parfois on n’arrive pas à décider d’après le protocole si la schizophrénie est latente, manifeste ou en période de rémission. Des catatoniques pratiquement guéris peuvent présenter des résultats plus mauvais que des catatoniques manifestes et, souvent, le résultat a indiqué une schizophrénie chez des gens qui n’offraient même pas un soupçon de schizophrénie dans la vie courante, mais qui avaient des parents ou des frères et sœurs schizophrènes. Ces choses devront être éclaircies dans des publications ultérieures  » (p. 130). Dans la préface du livre, Morgenthaler, dont Rorschach a été l’assistant, est clair : « Hermann Rorschach lui-même ne considérait son Psychodiagnotic que comme un ouvrage de début » (p. XIX).

Marijke Wolf-Fédida, qui a résumé la correspondance de Rorschach, écrit : « Les discussions autour de l’interprétation du test tournent invariablement autour de la question “Est-ce qu’on est celui qui se donne à voir dans le test ?” Est-ce qu’on est identique à ce qu’on montre ? Ou “révèle-t-il ce qu’on pourrait être”, si l’on veut ou non  » [7]. Peut-être peut-on soutenir avec Sartre que «  l’homme s’exprime tout entier dans la plus insignifiante et la plus superficielle de ses conduites – autrement dit, qu’il n’est pas un goût, un tic, un acte humain qui ne soit révélateur »3 ([8] p. 656), mais on doit alors ajouter : révélateur de quoi au juste ? Rorschach a compris qu’il n’est pas évident que les formes imaginées sont réellement représentatives d’aspects essentiels et permanents de la personnalité.

Le capharnaüm des diagnostics

Rorschach avait écrit : «  Il est impossible de donner des instructions proprement dites pour le dépouillement des résultats, ni même de fournir une sorte de tableau de la marche à suivre » (p. 131). Les psys qui utiliseront ses planches développeront ou s’appuieront sur différents systèmes d’interprétation. Ils liront et citeront très peu son livre. Contrairement à ce qui s’est passé pour la psychanalyse, la diversité de leurs interprétations ne donnera pas lieu à de violents conflits, des excommunications et l’étiquetage psychiatrique de dissidents.

Un des deux principaux moyens de diagnostiquer par le Rorschach est l’interprétation psychanalytique ou « dynamique ». C’est, depuis toujours, l’orientation prédominante dans les pays francophones. Aux États-Unis, elle est moins forte, mais est loin d’avoir disparu (exemple : [7]). Didier Anzieu, psychologue-psychanalyste, professeur à l’université de Nanterre jusqu’en 1983, en est un représentant célèbre. Son livre Les méthodes projectives (PUF) était « la » référence quand j’étais étudiant en psychologie (années 1960) et il a été sans cesse réédité (dernière édition en 2014, collection Quadrige). On y lit cette façon d’interpréter des réponses à la 6e planche [8] (voir figure) : «  La signification universellement admise de cette planche en fait la planche sexuelle par excellence. Le Grand détail en haut évoque un symbole phallique, le Petit détail au centre bas un symbole vaginal. Une interprétation sans difficultés et même euphorique de ces découpes dénote une sexualité, respectivement masculine ou féminine, acceptée et intégrée à la personnalité (ex. : Grand détail moitié inférieure : une belle et riche vallée entourée de collines arrondies). Sont signes de problèmes sexuels chez le sujet : le refus d’interpréter ces découpes, les réponses à charge anxieuse (ibid. : un animal fendu par le milieu) ; une extension du symbolisme sexuel à d’autres découpes, notamment à toute la ligne centrale (grossièretés). Grand détail en bas : tête de roi : problèmes avec l’autorité ; haut niveau d’aspiration. Ligne médiane : projectile (ou navire) qui fend la terre, l’eau ou l’air : tendances paranoïaques ou homosexuelles. Petit détail gris clair au centre : nid, œuf : soit régression infantile, soit préoccupations concernant la procréation » (p. 82 de l’édition de 1965).

Anzieu ne s’appuie pas sur des travaux de validation qui auraient montré que, dans tel échantillon, telle proportion des personnes qui ont discerné un nid ou un œuf ont adopté, par ailleurs, des comportements qui témoignent, de façon clairement observable, d’une régression infantile ou de préoccupations concernant la procréation. En bon freudien, il décode selon des analogies et des corrélations illusoires. Il s’appuie sur ce que les psychologues scientifiques appellent la « validité de façade ». En outre, il ne met pas en garde contre les influences extérieures, aléatoires, que Hens avait parfaitement soulignées au terme de ses expériences avec des taches d’encre. Il écrit raisonnablement que « ce type d’interprétation comporte des dangers de fabulation ou de projection de la part du psychologue », mais poursuit naïvement : « une formation psychanalytique personnelle semble être une condition préalable » (p. 86).

JPEG - 22.1 ko
La planche n°10 des tests de Rorschach

Ce qui est très grave, c’est que des diagnostics très importants se fondent encore toujours sur des interprétations symboliques du Rorschach. Ainsi au procès d’Outreau, Mme Gryson se base sur le Rorschach pour affirmer que la petite Aurélie a subi des sévices sexuels : « Dans le test, le thème de l’araignée était envahissant. Son psychisme était totalement parasité par cette image analogique de panique intrusive vécue corporellement par la victime  » ([9] p. 119). On ne sait pas à combien de planches Aurélie a vu une araignée, qui est une des sept « banalités » de la planche 10 selon Rorschach. D’autre part, l’« experte » a-t-elle demandé à la fillette quelles étaient ses expériences en matière d’araignées ? L’arachnophobie est une des peurs les plus fréquentes et les personnes qui en souffrent intensément voient des araignées un peu partout. Selon une enquête auprès d’arachnophobes à qui on a demandé ce qu’une araignée à proximité va faire, 84 % répondent « elle va sauter sur moi », 68 % « elle va se glisser dans mes vêtements », 50 % « elle va m’attaquer » [10].

L’autre principale utilisation du Rorschach est l’approche psychométrique (élaboration de données quantitatives pour réaliser des diagnostics). Des représentants célèbres sont S. Beck, M. Hertz, Z. Piotrowski, D. Rapaport, J. Exner, chacun ayant des façons différentes d’interpréter les réponses. Beck, Hertz et Bruno Klopfer (ce dernier estimait que l’expérience personnelle dispense de statistiques) ont interprété en « aveugle » (sans autres éléments d’informations) un même protocole de Rorschach. Résultat : des points de convergences mais, in fine, trois diagnostics différents du problème essentiel : dépressivité, irritabilité, conflit avec le rôle féminin [11].

Beaucoup de rorschachiens partisans de l’approche psychométrique pensent qu’en fin de compte « apprendre le Rorschach c’est comme apprendre le piano : cela requiert à la fois du flair et de la pratique, et seuls quelques-uns de ceux qui commencent arrivent à la maîtrise  » [12]. Dans les années 1960, John Exner (université Long Island) a voulu introduire davantage de rigueur dans la pratique du test. Il a fait un tri parmi les dizaines de systèmes existants et a entamé une révision radicale de la façon de noter et d’interpréter. Un demi-siècle après la publication de Rorschach, sa version est devenue une référence assez largement admise : le Comprehensive System [13], ce qui n’empêchera pas des auteurs d’en fabriquer d’autres (exemple : [14]). Malheureusement, des recherches montrent que les utilisateurs de son très compliqué système aboutissent à des diagnostics différents d’un même protocole [15].

En 2017, J. Mihura et G. Meyer (université de Toledo) ont publié, une fois de plus, une version censée dépasser les précédentes, y compris celle d’Exner [16]. On y retrouve toutefois des affirmations réfutées par de nombreuses recherches sur de larges échantillons, par exemple (p. 7) que la perception de figures dans des espaces blancs est « une mesure comportementale implicite  » d’une tendance à s’opposer [17].

JPEG - 23.4 ko

À la fin des années 1990, James Wood (université du Texas, El Paso) a été consulté pour la décision d’une garde d’enfant. Il avait recueilli des témoignages affirmant que la mère était saine d’esprit, honnête et affectueuse. Le psychologue qui avait fait passer le Rorschach avait conclu que cette femme était gravement perturbée, menteuse et incapable d’exprimer de l’affection. Cette divergence de diagnostics a conduit Wood à examiner de près la pratique du Rorschach. Après avoir écrit plusieurs articles dans les meilleures revues de psychologie scientifique, il a publié en 2003 avec trois collègues, M. Nezworski, S. Lilienfeld et H. Garb, un livre qui a fait date : What’s wrong with the Rorschach ? (Jossey-Bass, 446 p.). À la suite d’un grand nombre de chercheurs, ils ont confirmé que le Rorschach manque de « fidélité » (les évaluateurs font des diagnostics différents), qu’il a très peu de validité (les diagnostics ne correspondent pas ou peu à ce qui apparaît de façon observable) et n’a guère d’utilité (on peut certes constater dans les réponses au Rorschach des indices de graves troubles mentaux comme la schizophrénie, mais tout psy compétent diagnostique aisément ces troubles sans ce test). Des recherches rigoureuses ont montré que le Rorschach est totalement contre-indiqué pour des expertises, notamment judiciaires [18]. Il pathologise de façon flagrante (peu de personnes échappent à des étiquetages du genre : narcissisme, dépendance, sexualité problématique, homosexualité refoulée, etc.) [19]. Hans Eysenck, un des plus grands psychologues du XXe siècle, en fit l’expérience lors de son premier emploi (au Maudsley Hospital). Il rencontra un psychologue enthousiaste du Rorschach, qui lui fit passer le test et le fit corriger par un expert. Résultat : Eysenck souffrait prétendument d’une grave schizophrénie, causée par des impulsions homosexuelles refoulées. Il était apparemment incapable de travailler et d’utiliser son intelligence de façon constructive. « Ce n’était que le début, écrit Eysenck. Les quatre pages étaient remplies de symptômes, de diagnostics et de charabia psychiatrique. Apparemment tout cela me caractérisait personnellement » ([20] p. 99). Devenu chef du service psychologique au Maudsley, Eysenck a malgré tout fait pratiquer le Rorschach. À la fin des années 1940, il engagea une experte suisse du Rorschach, Maryse Israël. En 1955, il proposa aux utilisateurs du Rorschach dans son service de réaliser une expérience. Il rassembla des protocoles de sujets normaux et de névrosés, non testés dans le service, et leur demanda de distinguer les protocoles en fonction des catégories normal et névrosé. La répartition correcte ayant tout à fait échoué, Eysenck décida d’arrêter l’utilisation du test ([21] p. 85).

Les personnes qui se reconnaissent dans les conclusions d’un Rorschach – ce qui n’est pas rare – sont probablement victimes d’un « effet Barnum »4 : le fait de croire que des énoncés les caractérisent de façon personnelle alors qu’ils sont applicables à un grand nombre d’individus (« humeur changeante », « tendance à l’égocentrisme », etc.). C’est ce qui fait le succès de la phrénologie, de la graphologie, de la numérologie et d’autres pseudo-sciences. C’est ce qui explique que des astronomes de génie, comme Copernic, Kepler et Newton, ont cru en l’astrologie.

Les utilisateurs du Rorschach croient et font croire qu’ils détiennent une sorte de rayons X de l’« arrière-monde » psy. Aux remises en question de leurs diagnostics, ils réagissent généralement par un argument cher aux psychanalystes : nous décryptons des contenus de l’inconscient que nous sommes seuls à pouvoir déchiffrer. Pour les psychologues d’orientation scientifique, il est grand temps de tourner cette page. C’est ce qu’a décidé en 2000 l’Association américaine de psychologie : elle a recommandé d’exclure les techniques projectives des programmes universitaires de formation [22].

Références

[1] Ellenberger H, La vie et l’œuvre de Hermann Rorschach, 1954, Trad., Médecines de l’âme, Fayard, 1995.
[2] Binet A, Henri V, « La psychologie individuelle », L’Année psychologique, 1895, 2:444.
[3] van Riemsdijk J, Geschiedenis en perspectieven van de Rorschach, Bijleveld, 1967, 356 p.
[4] Rorschach H, Psychodiagnostik, Trad., Psychodiagnostic, 1921, PUF, 3e éd., 1962.
[5] Pfister O, Correspondance Freud-Pfister, Trad., Gallimard, 1922.
[6] Lindner R, “Content Analysis in Rorschach Work”, Rorschach Research Exchange, 1946, 10:122.
[7] Wolf-Fédida M, « La correspondance d’Herman Rorschach de 1902 à 1922 », Psychologie clinique et projective, 2006, 12:288.
[6] Sartre J-P, L’Être et le Néant, Gallimard, 1943.
[7] Lerner P, Psychoanalytic perspectives on the Rorschach, Routledge, 2013, 512 p.
[8] Anzieu D, Les méthodes projectives, PUF, 1960.
[9] Gryson M-C, Outreau. La vérité abusée, Ed. Hugo, 2015.
[10] Arntz A et al., “Negative beliefs of spider phobics”, Advances in Behaviour Research and Therapy, 1993, 15:257-77.
[11] Hertz M, Rubenstein B, “A comparison of three ’blind’ Rorschach Analyses”, American Journal of Orthopsychiatry, 1939, 9:295-314.
[12] Alcock Th, The Rorschach in practice, Lippincott, 1963.
[13] The Rorschach. A comprehensive system, Wiley, 1974.
[14] Bornstein R, Masling J, Scoring the Rorschach. Seven validated systems, Lawrence Erlbaum, 2015, 304 p.
[15] Lis A et al., “The impact of administration and inquiry on Rorschach Comprehensive System protocols in a national reference sample”, Journal of Personality Assessment, 2007, 89:193-200.
[16] Mihura J, Meyer G, The Rorschach Performance Assessment System, Guilford, 2017, 416 p.
[17] Frank G, “On the Validity of Rorschach’s Hypotheses : The Relationship of Space Responses (S) to Oppositionalism”, Psychological Reports, 1993, 72:1111-14.
[18] Grove W, Barden R, Garb H, Lilienfeld S, “Failure of Rorschach-Comprehensive-System-Based Testimony to be admissible under the Daubert-joiner-Kumbo Standard”, Psychology, Public Policy and Law, 2002, 8:216-234.
[19] Wood et al., “Problems With the Norms of the Comprehensive System for the Rorschach”, Clinical Psychology : Science and Practice, 2001, 8:397-402.
[20] Eysenck H, Rebel with a cause, Transaction Publishers, 1997.
[21] Gibson HB, Hans Eysenck : the man and his word, Peter Owen, 1981.
[22] Piotrowski C, “On the decline of projective techniques in professional psychology training”, North American Journal of psychology, 2015, 17:259-266.

1 Pour des détails sur Hens, l’histoire du Rorschach, des prédécesseurs et des successeurs, le meilleur ouvrage est en néerlandais [3].

2 Les douze derniers mots sont soulignés par Rorschach.

3 Dernier mot souligné par Sartre.

4 Science et pseudo-sciences y a consacré plusieurs articles (voir sur afis.org).

Mis en ligne le 7 septembre 2018
17795 visites

Explorer par thème


Valid HTML 4.01 Transitional CSS Valide !