Régimes miracles : des salades qui rendent malades

- SPS n°324, avril / juin 2018

La société occidentale actuelle associe fortement l’estime de soi à des critères physiques comme la minceur pour les femmes ou la musculature chez les hommes. Ces standards de beauté n’ont cependant rien à voir avec la réalité anatomique des populations occidentales actuelles, et le surpoids – ou ce qui est vu comme tel – devient l’ennemi à combattre. Des charlatans se nourrissent de cette dictature du corps conforme et alimentent le Web de leurs régimes miracles qui ne sont pas sans risque pour la santé des personnes qui les suivent. Petit tour de table des idées toxiques.

De la gastronomie paléolithique imaginaire…

Examinons en entrée le cas du régime dit paléolithique, ou ancestral, dont on nous prévient qu’il « pourrait aider à prévenir des maladies de civilisation comme l’obésité et le diabète » [1]. Postulat de ce régime : « Nos gènes ne sont pas adaptés au mode alimentaire actuel mais plutôt à l’alimentation de nos ancêtres du Paléolithique qui vivaient entre –3 millions d’années et –10 000 ans » ; sont donc autorisés dans le cadre de ce régime la viande maigre, le poisson, les fruits de mer, les œufs, les fruits et légumes, les noix et sont interdits toutes les céréales et légumineuses, les produits laitiers, les tubercules (igname, manioc, pomme de terre), les produits sucrés et les produits transformés, ainsi que les boissons gazeuses [2]. D’après les promoteurs de cette pratique, « c’est la suppression des féculents et des aliments transformés qui est responsable de la perte de poids dans un premier temps », la satiété étant obtenue par « la présence importante de protéines issues des viandes maigres ». « La grande quantité de fruits et légumes consommés [...] va couvrir les besoins en fibres » et « la consommation d’oléagineux riches en oméga 3 (comme les noix) ainsi que d’huiles végétales pressées à froid » va quant à elle diminuer le risque de maladies cardiovasculaires. Si vous craignez néanmoins que ce régime des cavernes lasse votre tribu et la pousse à déserter la table familiale au profit du fast-food du quartier, vous pouvez vous procurer l’un des nombreux ouvrages détaillant les recettes « paléo » qui vous donneront « tous les outils pour commencer le Paléo dans les meilleures conditions et [...] mettre toutes les chances de votre côté pour réussir votre transformation vers votre nouveau mode de vie » [3]. Pour les plus connectés, il est possible de visionner sur le Web des « tuto » de cuisine paléolithique qui vous apprendront à concocter des… pancakes [4] ou des gaufres « paléo » [5].

Ce régime propose donc de s’inspirer d’un temps où l’Homme était en communion avec la nature1 et mangeait uniquement ce qu’elle lui offrait. Pourtant, le postulat de base sur lequel repose ce régime n’a pas de fondement scientifique, pour deux raisons principales :

  • le régime alimentaire des populations humaines, sur une période s’étendant de -2 millions à –10 000 ans, n’est pas resté immuable ; Homo habilis se nourrissait ainsi essentiellement de bourgeons, de feuilles, de baies, de rhizomes ou encore de fruits mais également de petites proies ou de carcasses de grands herbivores [6]. Homo erectus, quant à lui, intensifia la pratique de la chasse, augmentant sa ration de viande que, semble-t-il, il faisait cuire [7]. Par ailleurs, il existait des variations géographiques du régime alimentaire : l’homme de Néandertal, dont beaucoup pensent qu’il avait une anatomie adaptée au froid et à la vie en montagne [8], était une sous-espèce du genre Homo qui vécut sur le continent eurasiatique et dont le régime alimentaire était majoritairement carnivore [9] ;
  • par ailleurs, dire que le patrimoine génétique de l’Homo sapiens contemporain n’est pas mieux adapté aux aliments actuels que ne l’aurait été celui de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs, c’est postuler une absence d’évolution génétique qui aurait accompagné ou précédé les modifications du régime alimentaire. Ce que l’on sait être faux : par exemple, comme le rappelle Luc Perino, « la persistance de la lactase pour digérer le lait après le sevrage est une adaptation sélective, probablement au cours de périodes de disette. Cette adaptation est apparue dans les Balkans et s’est répandue en Europe du Nord » [10].

Le régime paléolithique tel qu’il nous est présenté sur les divers sites Web paléo n’a donc aucune réalité « préhistorique » et rien ne prouve qu’il serait adapté aux besoins alimentaires de l’Homme moderne.

…aux solutions high-tech…

Pour celles et ceux qui, plutôt que d’adopter un régime culinaire archaïque préféreraient, pour maigrir, profiter des technologies d’aujourd’hui, il existe des solutions high-tech. Parmi ces méthodes, on peut notamment citer :

  • la cryolipolyse, un procédé permettant la destruction des adipocytes, dont le site de la revue Marie-Claire nous apprend qu’elle pourrait détrôner la liposuccion mais qu’elle reste contre-indiquée pour les personnes obèses car « elle ne permet pas d’éliminer la graisse viscérale, seulement la graisse sous-dermique » [11] ;
  • l’exposition aux ondes « générées par le courant à haute fréquence converti en électricité électromagnétique » qui stimulerait « le tissu superficiel et profond » et améliorerait « leur oxygénation, la nutrition et la microcirculation » [12] ;
  • la thérapie LED, qui mettrait à profit un effet lipolytique de la lumière rouge [13] ;
  • les ultrasons, qui disloqueraient les masses graisseuses [13] ;
  • et bien entendu les innombrables applications pour smartphones qui vous expliquent quoi, quand et comment manger…

On ne fera pas ici l’exercice d’analyser les effets allégués de ces méthodes high-tech, dont certaines, comme la thérapie LED ou l’exposition aux radiofréquences, ne reposent sur aucun socle scientifique ; mais on notera que l’Anses, dans le cadre de son expertise de décembre 2016 portant sur l’efficacité et les risques des appareils à visée esthétique [14], rappelle que « les principes de fonctionnement et d’efficacité de certains de ces appareils ne sont pas démontrés » et qu’il est nécessaire « de prendre des mesures visant à limiter la survenue d’effets indésirables ».

…en passant par de rentables régimes miracles

Cette chronique culinaire serait bien incomplète si l’on omettait d’y inclure les régimes miracles qui font les unes des magazines dits « féminins » et le bonheur de leurs promoteurs. Vous connaissez probablement le régime Dukan, qui serait selon ses défenseurs « une méthode à l’efficacité incontestable, et le régime le plus suivi en France depuis 2011 ». Ce régime hyperprotéiné autorise, à volonté, « 72 aliments d’origine animale (Protéines Pures) et 28 aliments d’origine végétale (Protéines Légumes) » [15]. L’objectif de ce régime est d’atteindre votre « Juste Poids », un concept inventé par Dukan qui utiliserait « un algorithme complexe [...] exclusivement disponible sur le site officiel du régime Dukan » [16] et que vous pouvez déterminer en remplissant un simple auto-questionnaire en ligne. Cet algorithme complexe n’a, à notre connaissance, fait l’objet d’aucune publication dans une revue scientifique internationale à comité de lecture et ne peut donc être considéré comme validé par la communauté scientifique. Par contre, des études existent sur les effets délétères de ce régime. Pour Wyka [17], « de nombreuses anormalités nutritionnelles ont été relevées sur des femmes suivants le régime hyperprotéiné de Dukan. Adopter ce régime sur le long terme peut causer des problèmes de santé en déclenchant des maladies rénales et hépatiques, de l’ostéoporose et des maladies cardiovasculaires »2. Un problème isolé, ce régime Dukan ? Hélas, ces méthodes sont pléthore : régime Kousmine, régime Scarsdale, régime Hollywood, jeûne… À tel point que l’Anses s’y est également intéressée [18], considérant que ces régimes amaigrissant sont « souvent suivis en l’absence de surpoids ou d’indication médicale, pour des raisons essentiellement esthétiques ». Les experts mandatés par l’Anses ont ainsi identifié un certain nombre de risques pour la santé, allant de la dépression à la perte de masse osseuse en passant par des troubles rénaux ou cardiaques ; ils concluent que « toutes les manipulations du régime alimentaire visant un déséquilibre énergétique associé ou non à un déséquilibre d’apports en macro-nutriments (glucides, lipides, protéines) dans le but d’une perte de poids peuvent exposer à des risques importants pour la santé ».

Un passeport pour les TCA

On parle de TCA (troubles du comportement alimentaire) pour qualifier un rapport pathologique à l’alimentation ou à l’apparence corporelle. Les principaux TCA sont l’anorexie mentale (dont on distingue la forme restrictive de la forme boulimique), la boulimie, et l’hyperphagie boulimique. Les troubles du comportement alimentaire ont une étiologie complexe. Les facteurs à risque sont d’ordre biologique et psychosocial. Pour Laëtitia Barthomeuf, docteur en psychologie et psychologue clinicienne spécialiste des TCA, le culte de la minceur, la stigmatisation de l’obésité et la subordination de l’estime de soi à l’apparence physique sont des facteurs prédisposant aux troubles du comportement alimentaire ; et le régime, initié sous l’impulsion de l’entourage ou d’un professionnel de santé, en constitue souvent un facteur déclenchant [19]. Les conséquences pour les victimes peuvent être graves. Les complications de ces maladies se composent de nombreux désordres physiologiques (diminution du tonus, ralentissement des fonctions cardiaques et digestives, risques de fracture, perte de cheveux…), mais également psychologiques et sociaux (développement de troubles obsessionnels, isolement social, dépression…). D’après l’Inserm, « le taux de suicide associé à l’anorexie est le plus important de toutes les maladies psychiatriques » [20]. L’exemple de Garance Semonsut, une jeune femme de 22 ans, qui a vécu l’anorexie mentale après avoir suivi les conseils minceur du Web et qui a souhaité témoigner dans nos colonnes, illustre la détresse des personnes souffrant de TCA (voir encadré).

Diktats de la minceur et anorexie : un mal-être indicible

Une simple petite idée peut changer votre façon d’appréhender la vie et par la suite, de penser.

Dans mon cas, cette idée était que je devais perdre un peu de poids pour me sentir belle. J’ai donc entamé un régime à mes 17 ans, selon mes propres moyens et mes propres critères. Pour cela, je suis allée me renseigner sur Internet et sur les régimes « miracles » qu’on y proposait ; puis j’ai installé des applications sur mon téléphone qui avaient pour but d’encadrer mes progressions vers la perte de poids.

Je ne savais pas encore que le fait de suivre un régime de façon hasardeuse et sans encadrement me plongerait dans un abysse infernal.

Les applications que j’avais téléchargées me permettaient d’évaluer et de compter le nombre de calories que j’ingurgitais chaque jour. Je consultais ces courbes de poids avec appréhension mais aussi de plus en plus de façon viscérale. L’emprise de ce régime était telle que mon but à ce moment-là n’était plus simplement de perdre « un peu de poids » mais d’accéder à la maigreur ultime. Moins je mangeais, mieux je me sentais. Je compris plus tard que cette sensation faussée résulte d’un aspect sournois de l’anorexie mentale qui vous fait croire que votre bien-être réside dans le fait de perdre un réflexe naturel et ancestral : celui de se nourrir.

Je commençais donc à m’enliser dans une routine focalisée sur la maigreur, encouragée et « alimentée » par mon régime. Je n’attendis pas longtemps avant de montrer des signes importants de perte de poids. Je suivais parfaitement les consignes dictées sur Internet : aucun aliment gras ou sucré n’était permis (pas plus que les féculents et laitages), beaucoup de sport et une vigilance permanente contre tous les « risques » de reprendre du poids. Mon alimentation se résumait alors principalement à des produits 0 %, des fruits et légumes crus, un peu de viande maigre et des galettes d’avoine.

Je commençais à faiblir physiquement et mentalement ; toujours en proie à la frustration, la colère et la tristesse. Le simple fait de manger un aliment non-autorisé par mes applications ou Internet me plongeait dans un état d’hystérie : je me renvoyais à moi-même une vision repoussante de mon corps. Partager un repas avec mes proches, manger sans compter et sans culpabiliser devinrent alors des épreuves de chaque instant. L’isolement et la dépression commencèrent à faire partie intégrante de ma vie. J’amorçais ainsi, sans le savoir, cinq années de mal-être indicible, au cours desquelles j’ai dû être encadrée par des professionnels pour pouvoir enfin m’en sortir.

Aucun régime n’est à prendre à la légère : ils devraient tous être encadrés et approuvés par des professionnels de santé afin de prévenir de certains dangers comme ceux qui m’ont conduite à l’anorexie.

Aujourd’hui guérie, je sais que j’aurai toujours une blessure au fond de moi. Laquelle me rappellera que mon combat pour sortir de cette torpeur a au moins eu le bénéfice de m’ouvrir les yeux sur les diktats de la minceur.

Témoignage de Garance Semonsut

Comprenant l’impact potentiel des régimes mal encadrés sur la santé physique et mentale des personnes qui les suivent, on peut s’interroger sur les conséquences, en termes de santé publique, du martelage médiatique concernant la minceur et de l’épandage sur le Web de solutions controuvées. La plupart n’ont aucune validation scientifique. Il s’agit de fausses thérapies vendues pour traiter de faux problèmes, avec des méthodes simples. Mais, comme nous l’a transmis Paul Valéry, « le simple est toujours faux »3.

Références

[1] « Le régime paléolithique », sur lanutrition.fr
[2] « Régime paléolithique : le menu type et ses bienfaits pour l’organisme », sur passeportsante.net
[3] « Pack découverte paléo », sur paleo-regime.fr
[4] « Comment faire des PANCAKES Paléo ? LA recette ! », vidéo YouTube
[5] « Gaufres paléo », sur fitnessfriandises.fr
[6] « Comment mangeaient les hommes préhistoriques ? Alimentation et Nutrition », sur hominides.com
[7] “The efficient caveman cook”, sur news.harvard.edu
[8] “Solving the mysteries of short-legged Neanderthals”, sur sciencedaily.com
[9] « Néandertal : un carnivore parmi d’autres », conférence de Camille Daujeard (résumé sur museedelhomme.fr).
[10] « Évolution des régimes alimentaires au cours de l’hominisation », sur lucperino.com
[11] Sogny A, « Coup de froid sur le gras avec la cryolipolyse », Marie-Claire, 5 janvier 2018, sur marieclaire.fr
[12] « Technologie High Tech », sur fashionesthetik.e-monsite.com
[13] « À l’assaut des kilos en trop », sur 24heures.ch
[14] Anses, « L’Anses préconise de revoir le cadre réglementaire associé aux appareils à visée esthétique », 20 mars 2017, sur anses.fr
[15] « Régime Dukan », sur mesregimes.com
[16] regimedukan.com
[17] Wyka J et al., “Assessment of food intakes for women adopting the high protein Dukan diet”, Rocz Panstw Zakl Hig., 2015, 66:137-42.
[18] Anses, « Régimes amaigrissants – Quels sont les risques liés aux pratiques alimentaires d’amaigrissement ? », 21 septembre 2016, sur anses.fr
[19] Barthomeuf L, Introduction aux troubles du comportement alimentaire, enseignement de 3e année de licence de psychologie, université Clermont-Auvergne.
[20] Inserm, « Anorexie mentale : un trouble essentiellement féminin, parfois mortel », 13 juin 2014, sur inserm.fr

1 Ce qui ne l’empêchait pas d’avoir une espérance de vie ne dépassant pas une trentaine d’années (voir dans ce numéro de SPS les deux articles relatifs à l’espérance de vie)…

2 Traduction de l’auteur

3 Paul Valéry, Mauvaises pensées et autres (1941).

Mis en ligne le 20 août 2018
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