La vie secrète des arbres

Ce qu’ils ressentent, comment ils communiquent

Note de Yves Brunet -SPS n°324 - avril / juin 2018

La vie secrète des arbres
Ce qu’ils ressentent, comment ils communiquent
Peter Wohlleben
Les Arènes, 2017, 261 pages, 20,90 €

La vie secrète des arbres est un phénomène de librairie qui suscite la curiosité par l’étendue de son succès : traduit en une trentaine de langues, dans les meilleures ventes en France depuis de nombreux mois, il s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires dans le monde depuis sa sortie en langue allemande en 2015. Écrit par un technicien forestier, praticien de longue date, il raconte la forêt avec enthousiasme et passion, dans un langage accessible et accrocheur. En ces temps où la nature est volontiers sacralisée, où l’on attribue aux forêts de nombreuses vertus guérisseuses, où l’arbre devient support de développement personnel, le livre de Peter Wohlleben suscite un réel engouement auprès d’un très large lectorat. Ce pourrait être une bonne nouvelle, car il aborde des thèmes souvent réservés aux discours scientifiques et destinés à un public de spécialistes en écologie : photosynthèse et cycle du carbone, transport de l’eau dans les tissus végétaux, microclimatologie, microbiologie des sols, relations symbiotiques, etc. Il dresse également un large et intéressant panorama des services écosystémiques que fournissent les forêts. On aimerait penser qu’il s’agit là d’un remarquable exemple de vulgarisation scientifique ; c’est d’ailleurs ainsi que la plupart des médias ont largement présenté cet ouvrage. Mais on en est loin.

Au-delà des quelques connaissances établies sur lesquelles il repose, ce livre est avant tout le reflet d’une interprétation des faits toute personnelle. Bien souvent, l’auteur extrapole abusivement des lois générales à partir d’événements anecdotiques ou d’observations ponctuelles, lois qu’aucune connaissance solide ne vient soutenir. Il ne fait d’ailleurs appel qu’à un très faible nombre de sources scientifiques ; les références citées proviennent pour la plupart de sites Internet associatifs ou sont invérifiables. De fait, l’ouvrage fourmille d’erreurs factuelles, dans l’ensemble des domaines qu’il aborde ; en faire un inventaire, même partiel, dépasserait le cadre de cette recension.

Sous la plume de l’auteur − et ce n’est pas la moindre raison du succès de ce livre −, l’arbre se pare de qualités humaines : cet être social aime, souffre, collabore et décide ; il ressent la peur, appelle au secours, use de sa mémoire pour se sortir d’un mauvais pas ; il éprouve le bonheur comme la compassion, il est doué de parole, offre entraide et amitié à ses congénères ; avec eux, il développe une véritable intelligence collective. Si l’utilisation d’un tel langage imagé a d’indéniables qualités pédagogiques, cet anthropomorphisme omniprésent finit par donner une vision irréelle des écosystèmes forestiers, très éloignée de tout support scientifique.

Ces libres interprétations seraient louables si elles n’avaient pour objet que de bâtir un conte féérique autour d’une vision magnifiée de la forêt. Elles deviennent questionnables si l’intention de P. Wohlleben est de proposer une description objective de la réalité. À sa décharge, l’auteur se garde bien de revendiquer un discours scientifique que les médias lui ont largement attribué.

Le monde des forêts a beaucoup d’atouts pour intéresser un large public et faire l’objet d’une vulgarisation de qualité. Mais doit-on aller aussi loin que P. Wohlleben dans la fantaisie et l’à-peu-près pour s’adresser avec pédagogie au plus grand nombre ? On peut regretter qu’un(e) scientifique, spécialiste en écologie forestière, n’ait eu l’initiative d’écrire un tel livre sur le fonctionnement des écosystèmes forestiers − sans ses erreurs, ni sa vision pour le moins déformée du monde de la forêt, ni non plus son discours militant, revendiquant un retour à la forêt primaire. C’est là le défi de la « bonne » vulgarisation. On peut aussi regretter l’attitude des nombreux journalistes qui n’ont pas exercé leur esprit critique et se sont laissé abuser, sans recul ni vérification, par l’attrait d’un discours à la séduisante poésie.

Mis en ligne le 14 juillet 2018
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