Thérapie cranio-sacrée : un petit air de rien

Sébastien Point- SPS n°323, janvier - mars 2018

Le système nerveux central est constitué de la moelle épinière, du tronc cérébral et du cerveau terminal. Ce dernier renferme quatre cavités, les ventricules, qui produisent, à partir du plasma sanguin, le liquide cerébro-spinal (anciennement appelé liquide céphalo-rachidien) qui diffuse entre les méninges où il joue le rôle d’amortisseur. Diffusant également dans la moelle épinière via le canal épendymaire avant de rejoindre la circulation sanguine, il y draine les déchets produits par le cerveau. Voilà une définition sommaire qu’acceptera néanmoins le neuroscientifique. Mais pour les partisans des thérapies cranio-sacrées, ce liquide transparent serait bien plus que cela : il serait le chef d’orchestre de l’organisme. Petit cours de solfège pseudo-scientifique.

Un rythme dans la peau…

La thérapie cranio-sacrée « part de la constatation que le liquide céphalo-rachidien dans le cerveau et la moelle épinière se meut d’une manière rythmique et que ce rythme se propage dans tout l’organisme et lui fournit des impulsions essentielles » [1]. Ce constat, on le doit initialement au Dr. Sutherland qui, intrigué par le fait « que les os temporaux du crâne fussent biseautés “comme les ouïes d’un poisson” d’une manière conçue pour permettre du mouvement » [2], prit un jour conscience des mouvements rythmiques du crâne qu’il qualifia de mouvements respiratoires primaires. C’était au début du siècle dernier. Depuis, ce concept serait devenu « très populaire aux États-Unis » et ferait « de plus en plus d’adeptes en Europe » [3]. Ainsi, grâce à une palpation qui leur permet de « ressentir avec leurs mains le mouvement subtil du liquide céphalo-rachidien et ses différentes qualités », les thérapeutes cranio-sacrés peuvent traiter « les tensions dans le tissu conjonctif, dans les organes, dans les muscles et les os » et soutenir « avec leur attention et de subtiles impulsions le processus d’auto-guérison de leurs clients et clientes » [1].

… qui adoucit les maux…

Ses indications seraient nombreuses. Sans prétendre à l’exhaustivité, on retiendra que cette thérapie :

• serait « particulièrement bénéfique après un accident ou lors de maladies de l’appareil locomoteur tels qu’un traumatisme cranio-cervical, des problèmes musculaires ou articulaires, des perturbations du système lymphatique, immunitaire ou hormonal ou des troubles du sommeil » ou encore permettrait de traiter « les problèmes statiques, visuels ou auditifs, les allergies et l’asthme » [4] ;

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© Kasia Bialasiewicz | Bigstock

• serait également tout indiquée pour traiter des troubles d’ordre psychologique, comme les difficultés d’apprentissage, la dyslexie, la dyscalculie ou encore les troubles du spectre autistique [5] ;

• ferait des merveilles chez le nourrisson, pour qui elle serait même indispensable : en effet, le bassin du nourrisson n’étant « pas terminé, il est déformable et a subi des pressions mécaniques lors de l’accouchement » ; la main avisée du thérapeute cranio-sacré pourra vérifier « l’équilibre entre les différents systèmes (osseux, organique et musculaire) », et procéder à des réajustements « par des techniques ostéopathiques douces et appropriées avant l’apparition de symptômes ou de maladies ». Car attention, « en l’absence d’un traitement précoce » pourraient apparaître « chez le nouveau-né des troubles digestifs (colites, constipations, régurgitations), des otites, rhino-pharyngites et bronchiolites à répétition, des troubles du sommeil et des pleurs inexpliqués » [6] ;

• serait admirable dans la prise en charge des personnes âgées qui « sont plus agiles et plus mobiles après les traitements (et) améliorent leur mémoire et leurs facultés mentales ». La thérapie cranio-sacrée permettrait même d’améliorer leur résistance à la grippe [7].

Une bien jolie invention, décidément, que cette thérapie cranio-sacrée, dont une des variantes, la thérapie cranio-sacrée biodynamique, semble promise à un bel avenir puisque « grâce aux recherches scientifiques en cours, principalement en Grande-Bretagne », cette dernière « devrait pouvoir déployer des bases scientifiques plus solides pour pouvoir étayer ses effets bénéfiques » [8]. D’ailleurs, la filière se professionnalise. Ainsi, les écoles affiliées à l’Association internationale d’enseignement biodynamique se proclament-elles les seuls habilitées à délivrer le diplôme de thérapeute cranio-sacré biodynamique. Diplôme que les étudiants pourront obtenir après avoir acquis les compétences de base comme « la présence thérapeutique et le toucher relationnel », et appris à « faciliter et accompagner les processus d’auto-régulation, avec la quiétude dynamique, la variation holistique, le plan de traitement interne, les processus d’ignition, les forces embryologiques ».

… et qui sonne faux…

La partition semble bien écrite et la musique pourrait paraître mélodieuse à une oreille distraite. Mais un auditeur attentif en discernera sans difficulté toutes les fausses notes. La plus nette étant que ce fameux rythme respiratoire que les thérapeutes disent pouvoir ressentir n’a jamais été mesuré scientifiquement et ne correspond à aucun mécanisme biologique connu : on peut pourtant trouver, par exemple sur Pubmed1, des articles de recherche clinique concluant en la validité de l’hypothèse d’un effet non nul des manipulations cranio-sacrées sur le soulagement des migraines [9], la prise en charge des troubles du spectre autistique [10] ou encore le traitement des douleurs lombaires [11]. Cela même lorsque la limite statistique de validité est frôlée et sans aucune considération pour la plausibilité biologique de l’hypothèse initiale. Ces travaux ne font donc pas illusion… Nima Yeganefar avait déjà, dans un article traitant des limites des méta-analyses, pointé du doigt les dangers de cette tendance «  à mettre les études cliniques randomisées sur un piédestal en oubliant de prendre en compte certaines considérations de science élémentaire » [12].2

Une menace de l’ombre

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© 4 PM production | Bigstock

La thérapie cranio-sacrée, une pensée magique sans aucun fondement scientifique, prétend pouvoir soulager les petites douleurs que le temps nous assène mais, plus grave, se déclare aussi compétente pour la prise en charge de pathologies plus sérieuses ou de difficultés d’ordre psychologique comme les troubles du développement des enfants ou encore les troubles du spectre autistique. C’est navrant pour les professionnels, car notre territoire compte des milliers de praticiens médicaux, paramédicaux et de psychologues cliniciens qui proposent des thérapies éprouvées scientifiquement mais se trouvent « concurrencés » par des thérapeutes de foire qui prétendent guérir 36 maladies par une technique unique3. Mais c’est aussi écœurant pour les malades, qui s’éloignent de parcours de soin efficaces et n’y reviennent parfois que bien trop tard.

Et malheureusement, la thérapie cranio-sacrée ne joue pas seule cette partition. N’importe qui peut aujourd’hui s’improviser thérapeute et s’attirer des clients qui prennent le risque de se détourner d’un parcours de soin classique qui, s’il n’est pas parfait, à l’avantage de se baser sur les acquis de la science. La Miviludes estime « qu’aujourd’hui 4 Français sur 10 ont recours aux médecines dites alternatives ou complémentaires, dont 60 % parmi les malades du cancer (et que) plus de 400 pratiques non conventionnelles à visée thérapeutique sont proposées » [13]. Les conséquences en termes de santé publique pourraient s’avérer irréparables. Que l’on me permette donc pour conclure de m’associer aux mots de Laure Telo, la présidente du Centre contre les manipulations mentales d’Île-de-France : « Les médecines alternatives sont une menace de l’ombre, nous lançons un cri d’alerte » [14].

Sébastien Point

1 Principal moteur de recherche en sciences médicales

2 Tendance qui, comme le rappelait Nima Yaganefar, a conduit le réseau Cochrane à s’interroger sur l’efficacité clinique de pilules homéopathiques alors que la connaissance seule du principe de conception d’un « médicament » homéopathique devrait conduire tout esprit rationnel à rejeter l’hypothèse d’un effet significatif…

3 Cette compétence auto-déclarée à pouvoir guérir à peu près tout et n’importe quoi semble d’ailleurs être un des points communs des différentes pseudo-thérapies que nous avons jusque-là eu l’occasion d’aborder dans cette rubrique, et c’est à se demander comment il peut encore exister des malades…

Mis en ligne le 12 juin 2018
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