Les débuts du racisme pseudo-scientifique

par Jean Gunther - SPS n° 265 décembre 2004

Le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit, du moins en France. Mais ce fut, à défaut d’une science, une pseudo-science. Sans prétendre ici en réécrire l’histoire, nous allons examiner quelques points de l’œuvre de l’un des créateurs de cette pseudo-science, à savoir Gobineau (1816-1882).

Le livre fondateur

C’est en 1852 que Gobineau, diplomate et écrivain de second rang, publia L’essai sur l’inégalité des races humaines. Ce livre eut une certaine influence, suscita des disciples tels Houston Chamberlain (1855-1927) et Vacher de Lapouge (1854-1936), puis, bien sûr, à leur suite, les théoriciens du nazisme et de l’apartheid. On continue à y porter intérêt, comme en témoigne une réédition (Belfond 1967) accompagnée d’une préface dont l’auteur (Hubert Juin) s’efforce de montrer que le livre n’est pas raciste, ce qui au simple vu du titre semble bien difficile à soutenir ; notons aussi un ouvrage d’analyse de ce livre (La formation de la pensée de Gobineau, par Janine Buenzod, Nizet 1967). Rapidement résumée la thèse de Gobineau repose sur l’existence de races humaines (en principe trois : noire, jaune, blanche) dotés de capacités inégales, et dont le métissage conduit à une inéluctable dégénérescence. On notera quand même, à la décharge de ses défenseurs, que Gobineau n’était pas antisémite et ne prônait pas l’extermination des races inférieures, ni même l’eugénisme ; ce sont ses disciples et continuateurs qui s’en sont chargés.

Dans ce qui suit nous examinerons, sans prétendre épuiser le sujet, quelques-uns de ses raisonnements, dont la nature pseudo-scientifique est clairement décelable.

Monogénisme et polygénisme

La querelle entre monogénisme (tous les humains ont même origine) et polygénisme (plusieurs origines) était vive au temps de Gobineau. L’auteur prend partie avec fougue pour le polygénisme : chaque race a sa propre origine et ne change jamais. Il critique férocement les monogénistes, qu’il appelle les « unitaires » : selon lui, leurs vues ne sont acceptables que si le milieu est capable de modifier ce que nous appelons de nos jours le patrimoine génétique. Il réduit le point de vue monogéniste à un lamarckisme, à une hérédité des caractères acquis. En son temps on ne connaissait pas les mutations et la sélection darwinienne, qui expliquent fort bien les dérives génétiques observées. Mais sa critique du lamarckisme est pertinente, et nous montre qu’il est facile d’appeler un raisonnement juste pour soutenir une idée fausse et de nier une idée juste par la fausseté d’un raisonnement censé la valider.

De nos jours, le monogénisme n’est plus contesté et la majorité de la communauté scientifique considère que tous les hommes actuels descendent d’un petit groupe d’ancêtres ayant habité le continent africain. Mais il y a eu plusieurs espèces du genre Homo, toutes éteintes sauf la nôtre ; de nombreux fossiles, tel l’Homo Erectus, en témoignent.

Angle facial

Il n’y a de science que dans le mesurable. Pour renforcer son discours essentiellement qualitatif, Gobineau aborde un critère fondé sur des chiffres : l’angle facial. C’est en gros l’angle de la ligne nez-front avec l’horizontale, traduisant l’importance du lobe frontal spécifique de l’espèce humaine. Les discussions à son sujet sont anciennes. Gobineau fait état d’une controverse intéressante en citant un auteur (Camper) qui donnait les chiffres suivants (en degrés) : singe 50, « nègre » 70, européen 80 ; il lui oppose un autre auteur (Owen) qui donne 35 degrés pour le singe, les mesures donnant 50 degrés ayant été biaisées car faites sur des sujets trop jeunes. Dans le premier cas, on est tenté de conclure que le « nègre » est intermédiaire entre le singe et l’homme, point de vue que Gobineau conteste au vu des mesures rectifiées. L’unicité de l’espèce humaine, que confirme l’interfécondité, est ainsi affirmée par lui, mais cela ne l’empêche pas de considérer l’angle facial comme un moyen de mettre en lumière la prétendue supériorité de la « race » blanche.

Capacité crânienne

Autre critère numérique : la capacité de la boîte crânienne, déterminant la taille du cerveau, elle-même prétendument liée à l’intelligence. Gobineau donne un tableau de chiffres relevés sur des « nègres » et des européens ; tout y est, taille de l’échantillon, moyenne, valeurs maximale et minimale. On pourrait facilement soumettre ces données à une analyse statistique (ce que l’on ne faisait pas à l’époque, faute de disposer des outils que nous connaissons maintenant) et montrer que l’écart est significatif. Mais voilà : que valent les données, n’ont elles pas été biaisées, et surtout le lien avec les capacités intellectuelles reste à prouver ; d’autres études du même type, faites à la même époque (Tiedman), ont d’ailleurs conduit à des conclusions opposées, mais Gobineau veut les ignorer. Les paléoanthropologues ont du reste montré que l’homme de Neandertal, généralement considéré comme inférieur, avait un cerveau plus gros que l’homo sapiens, seule espèce ayant survécu.

Langue et « race »

On sait de nos jours qu’il y a un lien entre distance génétique (qui n’a rien à voir, avec la couleur de la peau, mais découle d’une évaluation des différences entre gènes) et distance linguistique (différence entre les langues) des populations : la corrélation entre la proximité des patrimoines génétiques de populations distinctes et la proximité des langues qu’elles utilisent est significative. Certains linguistes pensent même démontrer que l’on trouve trace, dans toutes les langues connues, d’une langue commune primitive. Gobineau était déjà conscient de cet aspect du problème, et confortait sa conviction de la réalité du polygénisme en niant toute parenté entre les grands groupes linguistiques. Au surplus il estime que la hiérarchie des races se retrouve dans les langues, et selon lui les langues des peuples « inférieurs » seraient inaptes à exprimer des idées complexes. Il utilise par exemple l’idée (fausse) du monosyllabisme du chinois pour faire un lien avec l’inaptitude de la « race jaune » à sortir du domaine étroitement pratique.

On sait par ailleurs comment certains se sont appuyés sur la découverte de la parenté des langues indo-européennes pour créer le mythe de l’« aryen ».

Subjectivité

Dans un traité qui se veut scientifique on est étonné du nombre d’appréciations purement subjectives que l’on y rencontre. Voici deux exemples assez amusants.

On sait que la « race » qui occupe pour Gobineau le sommet de l’échelle de l’excellence est celle du grand dolichocéphale blond du Nord de l’Europe, le fameux « aryen ». Et pourtant, en deux endroits, il trouve que d’autres européens, qui pour lui ne sont que des métis entre aryens et noirs, lui sont « supérieurs ».

Les Français seraient supérieurs aux Allemands dans la résistance au froid ! La preuve ? Lors de la retraite de Russie, il y aurait plus de morts de froid dans les troupes allemandes que dans les françaises. Les statistiques qui prouveraient cela sont des plus incertaines, on ne connaît même pas le nombre total de victimes. Et on peut imaginer que les troupes allemandes de cette Grande Armée à commandement français étaient plus mal traitées et ravitaillées.

Gobineau affirme que la beauté des humains est une valeur absolue ; bien entendu la race blanche est pour lui la plus belle. Mais, écrit-il, les Italiens sont plus beaux que les Allemands, qui sont pourtant les plus aryens. Comprenne qui pourra !

Comment conclure ?

Il est facile, mais peu justifié, de juger la production d’une époque passée avec les critères de la nôtre. Mais tout de même, du temps de Gobineau, le Discours de la méthode avait déjà deux siècles. Manifestement il ne l’a pas lu. Et que dire de ses disciples, qui ont perpétué au milieu du XXe siècle des idées aux bases aussi légères et en ont tiré les conséquences que l’on sait ? Les découvertes actuelles de la génétique ont définitivement détruit le racisme en tant que science, mais le simple examen avec les armes du bon sens des thèses de Gobineau suffisait déjà à faire douter de leur valeur scientifique.

La déformation des crânes : une obsession d’identification

Être affublé d’un nez de juif, ou arborer un grand front d’intellectuel, ou encore présenter un front bas et buté : voilà bien quelques assertions, lancées comme des boutades, que l’on entend encore. Elles relèvent pourtant du racisme et de la morphopsychologie, laquelle a été longtemps alimentée par la dure réalité, c’est-à-dire la déformation volontaire des crânes de nourrissons afin qu’ils entrent dans un cadre ethnique.

Elles apparaissent en tout cas comme des survivances de coutumes oubliées, ayant perduré jusqu’au début du XXe siècle. La déformation des crânes, des nez, des seins par les accoucheuses avait pour but d’identifier l’enfant à sa communauté géographique. L’accoucheuse malaxait la tête à pleines mains, puis des bandeaux et bonnets de contention étaient posés, pour que le développement suive la direction voulue.

Serre-têtes avec liens et bandelettes, à Toulouse, faisaient grandir le crâne vers l’arrière et lui donnaient une allure en pain de sucre. La tête des gascons était ronde, acquise par technique du couchage : l’enfant, étendu sur le dos, avait la tête immobilisée par des tissus, attachés au bord du berceau et qui lui comprimaient le front. En Normandie, un bandeau de 2 mètres de long aplatissait la partie supérieure du crâne et diminuait le front.

Tous ces sévices avaient lieu pendant les premières années de la vie, dès la naissance, et la tête malléable des tout-petits s’y prêtait bien. Cette barbarie native, exercée avec lacets et bandes, se marquaient parfois à vie sur la peau, par des traces d’étranglement. En 1855, un médecin de Castres affirmait que le lieu d’origine des conscrits pouvait être aisément deviné par la seule forme de la tête. Un premier tri social pouvait être facilité...

D’autres contraintes coexistaient avec celles exercées sur les crânes : dans les Landes, en 1906, on pratiquait des tiraillements sur les seins des fillettes pour s’assurer qu’elles feraient de futures bonnes nourricières. On tirait aussi sur les nez des bébés afin qu’ils s’affinent, et, dans plusieurs régions de France comme la Haute Bretagne, on coupait le fil de la langue.

Ce qui ne lasse pas d’étonner, c’est la surprenante passivité des médecins, qui, en ce début de XXe siècle, constatent mais ne remettent pas en cause le principe de ces déformations. Revendiquant leurs prérogatives, au nom d’une « saine pratique », ils dénient le droit aux accoucheuses d’accomplir ces actes considérés comme médicaux. L’acte barbare prend soudain une teinte médicalisée, lui octroyant du même coup l’impunité.

Ces rituels, que tous les continents ont connus, visent à établir une intégration à une communauté, qu’elle soit géographique ou sexuelle. La porte s’est ouverte à une morphopsychologie de terrain, volontairement entretenue. Bien que ces coutumes aient disparu en Europe, il en subsiste un courant fort, tout théorique mais vivace, dans notre langage.

Le métissage des populations était une solution pour que disparaissent ces pratiques. C’est ce qui s’est réalisé en France, pays de forte immigration dès le début du XXe siècle. Mais ce qui en subsistera dans notre langage quotidien nuira encore longtemps à notre perception d’autrui.1

A. L.

1 Source : Revue Historia n° 636, décembre 1999.

Mis en ligne le 1er juillet 2005
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