Morphopsychologie : la science défigurée

SPS n°322, octobre / décembre 2017

La psychologie est une discipline scientifique qui, en un siècle, a évolué de l’introspection à l’approche cognitiviste en passant par le comportementalisme d’inspiration naturaliste. Mais la psychologie est aujourd’hui parasitée par le développement de théories parapsychologiques de tous poils qui font la fortune des pseudo-thérapeutes et des gros titres des magazines dits « féminins », et se diffusent même dans les entreprises, par le biais du coaching. Parmi ces théories, la morphopsychologie prétend déterminer la personnalité d’un individu par la forme de son visage. Plongée dans un monde… flou, flou, flou…

Des lois fantaisistes…

La morphopsychologie (ou psychomorphologie) définie comme « l’étude des correspondances entre la psychologie et les prédominances morphologiques d’une personne » [1], aurait été fondée par le Dr Louis Corman, en 1937, alors médecin-chef du service de psychiatrie de l’enfant de l’Hôpital Saint-Louis de Nantes. Cette discipline s’appuie sur quatre lois fondamentales qui, selon les termes de certains morphopsychologues, « s’appliquent à toutes les races » [2] et permettent de « lire » la physionomie de l’individu et d’en déduire sa personnalité. Par exemple, « la forme globale du visage renseigne sur les fondements de la personnalité » tandis que nos organes sensoriels, « étant en contact direct avec le milieu environnant, révèlent l’influence de celui-ci sur le sujet » [3]. Il paraît même « qu’à partir de 40 ans, on aurait le visage qu’on mérite » [4].

En quelques mots, ces « prodigieuses lois » sont :

• La « loi » dite de dilatation-rétractation, une « loi universelle [qui] concerne tous les êtres vivants » [5] et qui stipule que [6] « tout organisme vivant placé dans des conditions de vie nourrissantes et sécurisantes a tendance à occuper au maximum l’espace qui l’entoure » (c’est le phénomène de dilatation) ; et qu’à l’inverse, un organisme placé dans un environnement hostile et pauvre en nourriture « va se recroqueviller pour assurer efficacement sa survie. Toutes ses forces vives se concentreront alors en une défense active » (c’est le phénomène de rétractation). Pour l’être humain, « le maximum de la dilatation » s’observerait chez le bébé qui « a été porté dans de bonnes conditions » dont la « naissance s’est bien passée », qui « était attendu » et qui donc possède une tête ayant la forme « d’une petite boule toute ronde ». Quant à ses organes sensoriels, ils sont « grands ouverts » puisque le bébé « n’a jamais été mis en danger ». Bien logiquement, le maximum de rétractation s’observerait donc chez le « vieillard qui s’accroche à la vie » [5]...

• La « loi » dite de tonicité-atonie, qui décrit « l’intensité avec laquelle l’individu exprime ses fonctions vitales, de l’activité à la passivité ». Par exemple, lorsque nos récepteurs (les yeux, le nez, la bouche) « remontent, ils sont toniques » et lorsqu’ils « descendent, ils sont atones »… [7]. Cette loi ne dit pas cependant si une rhinoplastie esthétique améliore aussi la tonicité musculaire…

• La « loi » dite d’équilibre et d’harmonie, qui nécessite « de chercher, dans un visage, les déséquilibres et les disharmonies » puisque « ce sont ces déséquilibres qui font la personnalité, le mouvement de la vie ». Selon la forme de votre visage, le morphopsychologue estimera le trait dominant de votre personnalité : un visage ayant une forme trapézoïdale, c’est-à-dire une mâchoire un peu large, trahira votre « appétit matériel à accumuler »… Tandis qu’un visage en V, c’est-à-dire avec un front large, appartient à une personne « attirée par ce qui est mental » qui « a de bonnes chances de devenir un intellectuel »… Sachez qu’il s’agit également pour le morphopsychologue d’interpréter les dissymétries verticales (le côté gauche du visage, pour un droitier, correspondant au passé et à l’enfance, et le côté droit à la réalité présente) ; et même les dissymétries avant/arrière puisque « chez les personnes insérées dans l’action et dont toutes les forces sont engagées dans la confrontation au milieu avec emprise et combativité, c’est la partie avant qui est très développée et projetée dynamiquement. Quand c’est la partie arrière qui est plus développée, proportionnellement, la réceptivité est plus importante que l’engagement et la confrontation » [8].

• Enfin, la « loi » dite d’évolution et de mouvement, loi fondamentale s’il en est, qui pose que… « notre visage change au cours de la journée, en fonction de la tonicité, la fatigue s’imprime, les déceptions et les joies aussi » [9]. Sapristi ! Le visage comme miroir des émotions, il fallait y penser.

…donnant l’illusion du savoir

En toute honnêteté, ce trop court résumé des quatre lois fondamentales de la morphopsychologie ne rend pas justice à ses promoteurs qui usent de trésors d’inventivité et de pédagogie pour étayer leurs théories à travers une foultitude de pages web toutes plus attrayantes les unes que les autres et donnent l’espoir de pouvoir décoder et comprendre l’autre1. Un rêve pour les recruteurs « soucieux d’acquérir de nouveaux outils pour affiner leurs compétences professionnelles » [10] et diminuer le risque d’un « mauvais » recrutement. Sans grande surprise, on voit donc la morphopsychologie se diffuser dans l’entreprise, via des organismes de formation ou de coaching : on apprend ainsi, sur le site d’un cabinet de conseil en ressources humaines, qu’« en recrutement, l’application de la morphopsychologie n’est pas négligeable puisque celle-ci apporte des informations complémentaires à partir de la photo du candidat » [11]. Des séminaires, dont certains semblent faire salle comble [12], vous apprendront à observer votre interlocuteur et à le classer dans la « famille des larges » ou dans « la famille des longilignes », ou encore à lui scanner le portrait pour déterminer ses « aptitudes intellectuelles, relationnelles, instinctives » et dresser « les points forts et à améliorer » de sa personnalité. Des organismes de formation se targuent même d’une « reconnaissance » universitaire comme le Cerfpa (Centre privé d’enseignement par correspondance sous contrôle pédagogique de l’État) qui annonce être « immatriculé à l’Académie du Rectorat de Nice », avoir « obtenu des numéros d’existence comme établissement d’enseignement à distance et établissement d’enseignement privé supérieur » et être « accrédité par la Fédération Européenne des Écoles dont le siège est à Genève » [13]… Bref, une offre de formation à l’apparence respectable qui se développe, dans le pays de Gustave Le Bon2 et d’Alfred Binet3, au mépris des acquis de la psychologie scientifique.

Une régression dangereuse

La personnalité est une notion complexe, trop pour tenir dans le carcan de considérations morphologiques. De nombreux modèles plus ou moins pertinents se sont succédé jusqu’à présent. La morphopsychologie, qui n’est pas sans rappeler la vieille phrénologie4, tend à nier les avancées des neurosciences. Pour Gordon Allport, qui fut l’un des fondateurs de la psychologie de la personnalité, les types de personnalité « n’existent ni chez les gens, ni dans la nature, mais dans le regard de l’observateur » et « toute théorie prétendant que la personnalité est stable, figée ou invariable est fausse » [14]. Ses travaux avaient d’ailleurs mis en évidence le poids de l’acquis, puisque chaque individu possèderait cinq à dix traits centraux, issus de l’éducation et partagés par de nombreux sujets au sein d’une même culture, qui façonnent le comportement quotidien. Bien entendu, le rôle de l’inné a également été établi, notamment par Eysenck, Cattell ou Cloninger [15] : on a montré que l’attrait pour la nouveauté est prégnant chez les individus ayant un taux de dopamine bas, individus qui chercheraient à augmenter ce taux par des sensations nouvelles ; et que les petits porteurs de sérotonine (environ 15 % de la population) gèrent plus mal leurs émotions. Mais, ces dispositions génétiques ou biologiques n’ont aucun lien avec l’anatomie crânio-faciale5 .

La personnalité, en partie produite par des expressions génétiques, en partie fruit de l’expérience de vie, ne peut donc pas être décrite par une théorie morphopsychologique corsetée dans des considérations géométriques qui négligent le poids de la culture comme celui des mécanismes biologiques sous-tendant le comportement. Mais le monde des pseudo-sciences est un monde sans cesse ré-émergent, dans lequel les qualités d’une personne peuvent être jugées suivant la couleur de son aura [16], son état de santé par la résistivité électrique de son sang [17], et où des lumières quelconques appliquées benoîtement [18] (et sans conscience des risques [19]) peuvent vous « guérir » de n’importe quoi. Cette ignorance diffuse dans la société et jusque dans les entreprises, via des organismes de formation, entreprises dont l’exigence d’efficacité ne protège visiblement pas des pièges de l’irrationnel. La morphopsychologie est une pierre de plus dans cet édifice malsain, et non des moindres, puisqu’elle érige des stéréotypes en « lois universelles » et donne le sentiment illusoire que l’on peut devenir expert en personnalité après quelques formations au décryptage du visage humain. Une vision archaïque que l’on croyait révolue mais qui retrouve de l’essor via les nouveaux canaux d’information qu’offre l’Internet. Comme le savait Paul Valéry, dont la personnalité exceptionnelle étincela dans une époque parmi les plus obscures, « l’intelligence a des limites, la bêtise n’en a pas ».

Nota : L’École supérieure de morphopsychologie (ESM) affiche sur son site Internet les références de Chanel, Astrazeneka, CNP, La Poste, Ikea et GlaxoSmithCline. Nous avons contacté ces entreprises pour leur demander confirmation et, dans ce cas, l’usage qui était fait de cette méthode sujette, pour le moins, à controverse. CNP assurances nous indique n’avoir aucun lien avec l’EMS et parle d’une « usurpation de logo ». Astrazeneka nous a répondu n’avoir aucun lien non plus et précise ne jamais utiliser la morphopsychologie dans ses recrutements. Les autres entreprises ne nous ont pas répondu.


Références

[1]bien-etre.ooreka.fr/astuce/voir/493215/psychomorphologie
[2] www.oser-etre.com/Morphopsyc...
[3] www.morpho-psy.fr/comprendre...
[4] www.sciencehumaine.info/psyc...
[5] morphopsycho.free.fr/efm/abc_loi1.htm
[6] morphoselfie.com/dilatation-ou-retraction/
[7] morphopsycho.free.fr/efm/abc_loi2.htm
[8] morphopsycho.free.fr/efm/abc_loi3.htm
[9] morphopsycho.free.fr/efm/abc_loi4.htm
[10] www.fce-formation.fr/annonce...
[11] jhd-graphologie.com/achat/index.php ?catid=26
[12] www.odyssee-rh.fr/single-pos...
[13] www.cerfpa.com/formation/cor...
[14] Collectif, Psychologues – Les grandes idées tout simplement, Prisma, 2012.
[15] Berthet V, « Psychologie différentielle de la personnalité », Université de Lorraine, support de cours de Licence 2 Psychologie (http://vincentberthet.com/wp-conten...)
[16] Voir son aura : l’illusion d’optique
[17] La bio-électronique : noyée dans un verre d’eau
[18] Chromothérapie : toutes les couleurs de la fausse science
[19] Point S, “The danger of chromotherapy”, The Skeptical Inquirer, 2017, 41.4.
[20] Axelrad B, « L’« effet Dorian Gray », montre-moi ton visage, je te dirai comment tu t’appelles », SPS n° 321, 2017. Sur le site www.pseudo-sciences.org

1 La psychomorphologie ne joue d’ailleurs pas seule cette partition : de nombreux tests de personnalité pseudo-scientifiques promettent de nous aider à mieux nous connaître et connaître les autres pour tirer le meilleur profit de chacun. Pour n’en citer qu’un, le test MBTI (Myers-Briggs Type Indicator), très prisé des entreprises et fondé sur les archétypes de Jung…

2 Auteur de La psychologie des foules et l’un des pères de la psychologie sociale.

3 Psychologue, inventeur des premiers tests de psychométrie.

4 Discipline qui, au XIXe siècle, cherchait à déterminer le caractère et le potentiel des individus en étudiant les bosses du crâne…

5 Dans un article récent [20], Brigitte Axelrad relatait les travaux de chercheurs français et israéliens parvenus à la conclusion que le prénom – en tant qu’étiquette sociale à laquelle son porteur cherche à se conformer – influence notre visage. Outre que ces études n’ont pas encore été répliquées et confirmées, il faut noter que l’on parle ici d’expression du visage et que cette possibilité de moduler les expressions faciales n’est pas une découverte nouvelle. On soupçonne depuis les travaux de Zajonc que des couples ayant vécu longtemps ensemble finissent par unifier leurs expressions et les traits de leur visage.

Mis en ligne le 2 avril 2018
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