Abécédaire citoyen des sciences

Note de Marcel Kuntz - SPS n°322, octobre / décembre 2017

Abécédaire citoyen des sciences

Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader

Le Pommier et IHEST, 2017, 379 pages, 23 €

L’usage du substantif « citoyen » comme adjectif, en particulier en lien avec la science, fait craindre le pire. Est-ce le cas dans ce livre coordonné par Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader ? Présentons d’abord sa structure, une succession de courts chapitres : textes de la coordinatrice ou interventions d’autres personnalités, ou encore interviews. La coordinatrice a dirigé jusqu’en 2016 l’Institut des hautes études pour la science et la technologie (IHEST) qui assure officiellement « une mission de formation et contribuera à la diffusion de la culture scientifique dans la société (pouvoirs publics, entreprises, associations, syndicats, chercheurs, enseignants, journalistes) et à l’animation du débat autour de la science et de ses progrès »1.

Le cadre de pensée du livre est donné dès l’avant-propos : tel Janus, il possède deux faces, une que l’on peut qualifier de progressiste – « la notion de démocratie est indissociable de celle d’éducation » (p. 16) –, et une face postmoderne – la science vue comme pouvoir, le savoir progresserait par « controverses », etc. (p. 12). Nous ne réduisons pas ici le terme « postmoderne » aux impostures intellectuelles moquées par Sokal et Bricmont2, mais à l’idéologie « déconstructrice » (du progrès, de la raison, etc.) devenue médiatiquement dominante, et qui s’est même installée au cœur des institutions scientifiques en dépit du fait qu’elle s’éloigne délibérément de l’héritage des Lumières3, qu’elle relativise la méthode scientifique et rejette la confiance accordée aux scientifiques.

Les trois interventions du philosophe Mathias Girel sont révélatrices à cet égard. Le chapitre Controverse (p. 67) est principalement consacré à la « stratégie du doute » entretenue sur le climat notamment. Le chapitre Junk Science (p. 181), avec ses considérations sur l’origine du concept et de son opposé, la « bonne » science. Et finalement le chapitre Manipulation de l’Opinion (p. 229) consacré aux théories du complot. Si l’on peut suivre le philosophe sur nombre de points, ses analyses atteignent très vite des limites : voir notamment celle de l’usage du terme « junk science » (terme péjoratif que les différentes parties prenantes d’une controverse peuvent souvent se renvoyer). Qu’il me soit permis de penser que le concept de « science parallèle »4 est plus pertinent pour décrire cette réalité contemporaine. Ce qui nous amène directement au fait que si des industriels (du tabac notamment) ont effectivement influencé à leur profit des études scientifiques, il faut constater que l’écologie politique a développé, à un niveau industriel, une telle « science parallèle » (on peut citer les Criirad, Criirem et autre Criigen). Ce que notre auteur ne pointe jamais, à l’instar de journalistes-militants officiant dans des médias supposés de « référence » et prompts à dénoncer la « fabrique du mensonge » et les complots chez les industriels mais jamais chez le courant politique susnommé…

On ne peut qu’être étonné que la coordinatrice du livre ne pointe pas dans ces chapitres cette occultation, dont elle a conscience puisqu’elle évoque dans un billet sur la confiance/méfiance/défiance (p. 169) la « multiplication des stratégies d’influence et de doute portées par des lobbies industriels, associatifs ou politiques » (souligné par nous). On notera dans ce chapitre la constance d’une dualité de la pensée de l’auteur entre défense de la science et résurgence des illusions postmodernes – « retrouver la confiance » passerait par la « participation du public aux pratiques de la science » – et de la pensée dominante sur la « science participative »5.

Le chapitre Deux Degrés (p. 89) consacré aux négociations internationales sur le climat mérite aussi que l’on s’y arrête. Effectivement, le « mariage forcé entre science et politique peut à bien des égards apparaître problématique », mais la critique laisse rapidement la place à des relents postmodernes : « comment appréhender ces processus de co-construction entre science et politique » – à noter le tic de langage : le verbe « appréhender » est utilisé tout au long de l’ouvrage au sens de « saisir par l’esprit » et non de « redouter », alors que le second sens pourrait bien être plus approprié en la matière… Pour ce faire, on nous propose de « s’appuyer aussi sur les apports des sciences sociales ». C’est ignorer que certaines « sciences sociales » sont dominées par des chapelles bien peu scientifiques6.

On ne suivra pas forcément les arguments des chapitres de Jean-Michel Besnier (Cyborg et L’Âge de Duplication) sur le transhumanisme, mais plutôt ses conclusions d’une « offensive contre l’humain » (l’humain « augmenté » s’oppose à la vision humaniste du développement des qualités essentielles de l’être humain tel qu’il est).

Le chapitre Expert effleure le problème traité : l’expert serait « remis en cause », certes, mais par qui et pourquoi ? On ne trouvera aucune analyse des tentatives incessantes de discréditer l’expertise pour des raisons politiques7. Aucune mention de la stratégie de destruction de l’expertise par l’écologie politique chaque fois que l’expertise contredit ses croyances. Non content d’occulter ces faits, ce chapitre semble louer l’« expertise » parallèle de la « société civile » (p. 153). Cette dernière se résume pourtant souvent aux activistes anti-technologies.

Comme ce livre « repose sur l’expérience accumulée par l’IHEST », il est légitime de s’interroger sur les conséquences politiques de la vision du monde véhiculée par cette institution (et par bien d’autres) à destination des « élites » qui forment son auditoire…

Cela étant dit, ces remarques ne doivent pas dissuader de lire cet ouvrage qui contient maints chapitres passionnants, relevant des sciences « dures », des sciences humaines ou de la philosophie. Citons quelques thèmes abordés : ADN, frontières, économie, biodiversité, boson de Higgs, e-santé, big data, éducation scientifique, entreprise, éthique biomédicale, Europe des sciences, évolution, Galilée (et les raisons de l’émergence de la science dans l’Europe chrétienne), Chine, réflexions critiques sur la société du savoir, Tchoury et la mission Rosetta, outils numériques dans l’éducation, nécessité des utopies…

1 Pacte pour la recherche du 5 novembre 2005. Voir le site de l’IHEST.

2 Voir la note de lecture de Jean-Paul Krivine sur l’ouvrage Impostures intellectuelles, par Alan Sokal et Jean Bricmont, SPS n° 240, décembre 1999. Sur le site www.pseudo-sciences.org

3 Voir le dossier « Science et raison : où est l’héritage des Lumières ? », SPS n° 304, avril 2013. Sur le site www.pseudo-sciences.org

4 Dans le contexte postmoderne du « tout se vaut », si les résultats scientifiques contredisent des opinions, il est tentant, plutôt que de changer d’opinion, de changer de science. Voir Marcel Kuntz, « Une science parallèle pour servir des objectifs politiques », SPS n° 290, avril 2010, et Alain de Weck, « Science contrôlée ou science parallèle : un nouveau phénomène de société », SPS n° 282, juillet 2008. Tous deux sur le site www.pseudo-sciences.org

5 Voir le communiqué de l’AFIS : « Sciences “participatives” : plus de science ou détournement de la science ? », juillet 2015, et Virginie Tournay, « Y a-t-il vraiment une demande de “participation citoyenne” ? », SPS n° 318, octobre 2016. Tous deux sur le site www.pseudo-sciences.org

6 Marcel Kuntz, « Volonté de mainmise sur la science ? », Blog OGM : environnement, santé et politique, 17 mars 2015, sur le site www.marcel-kuntz-ogm.fr

7 Voir l’éditorial « Lâcheté politique et expertise scientifique », SPS n° 291, juillet 2010. Sur le site www.pseudo-sciences.org

Mis en ligne le 5 février 2018
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