À la recherche du coupable idéal

Dossier Autisme

par Jean-Paul Krivine - SPS n°317, juillet 2016

L’augmentation de la prévalence de l’autisme fait l’objet de nombreuses interprétations infondées. Elles ont toutes en commun de s’affranchir d’un effort d’analyse pour se focaliser sur un coupable opportun s’accordant à la cause défendue : la vaccination, les pesticides, les perturbateurs endocriniens… Bien entendu, il peut exister une incidence et des mécanismes explicatifs pour certaines de ces causes. Mais l’épidémiologie consiste précisément à quantifier et corréler pour ensuite identifier les facteurs principaux. Ainsi, un consensus se dégage pour attribuer la majeure partie de l’augmentation constatée du nombre de diagnostic à la modification des critères diagnostiques et à leur application plus systématique (voir l’article Y a-t-il une épidémie d’autisme ? dans ce numéro de Science et pseudo-sciences). Mais qu’importe à ceux pour qui la cause vaut plus que l’analyse ?

La vaccination

L’explication par la vaccination a fait une entrée fracassante en 1998 avec la publication dans la revue The Lancet d’un article suggérant un lien de causalité entre le vaccin ROR (Rougeole, Oreillons, Rubéole) et l’autisme.

L’étude présentée dans cet article a été très controversée dès sa parution, puis invalidée et retirée. Néanmoins, son écho médiatique a durablement contribué à une profonde modification des comportements vis-à-vis de cette vaccination. Il faudra attendre près de quinze ans pour revenir à des taux antérieurs de couverture vaccinale avec, entre temps, une recrudescence de cas de rougeole dans plusieurs pays. Pourtant, dès 2002, l’OMS affirmait, sur la base d’une analyse du comité consultatif mondial de la sécurité vaccinale (GACVS) « qu’il n’existait aucune preuve quant à une association de cause à effet entre le vaccin ROR et l’autisme ou les troubles autistiques » [1]. Aujourd’hui, la vaccination ROR est définitivement innocentée. De nombreuses études ont vainement tenté de reproduire les résultats du Dr Wakefield, le principal auteur de l’étude, puis cherché à répondre aux craintes grandissantes dans la population. La dernière en date, publiée en 2015 [2], a porté sur 95 000 enfants suivis pendant 5 ans. Maintenant, l’histoire est bien connue et met en cause une fraude scientifique [3]. Le Dr Wakefield, convaincu d’attitude « malhonnête et irresponsable », a été radié par le Medical Council britannique – l’équivalent du Conseil national de l’Ordre des médecins.

Pourtant, dans le grand public, les craintes ne sont toujours pas estompées. Et régulièrement, des articles et des campagnes remettent en avant la responsabilité du vaccin, comme encore récemment sur le site de CNN (mais dans l’espace public et non celui de la rédaction) [4]. Quant à Wakefield, exilé aux États-Unis, il poursuit sa campagne avec, malheureusement, l’appui de certains parents à la recherche d’une cause aux troubles de leurs enfants.

Les pesticides

La responsabilité de certains pesticides est reconnue et des mécanismes possibles ont été mis en évidence [5]. En particulier, l’exposition prénatale aux insecticides organophosphorés semble bien identifiée comme un facteur de risque avéré. Pour autant, seule une faible fraction des cas d’autisme est ainsi expliquée. On est bien loin de la vision apocalyptique donnée par certains reportages. Ainsi, Cash Investigation, magazine diffusé sur France 2 s’est-il penché sur la question des pesticides en général (voir l’analyse Comment les téléspectateurs ont été abusés par Cash Investigation [6]). Une séquence particulièrement anxiogène était consacrée à leur impact sur l’autisme : « Ce que nous avons découvert nous a effarés. Tendez bien l’oreille. Certains pesticides joueraient bien un rôle important dans le déclenchement de l’autisme. Et l’autisme serait lui-même en pleine explosion en France et dans le monde […] Tous les chiffres concordent, États-Unis… […] Suède […]. 1 sur 100 il y a 5 ans à 1 sur 68 aux USA […] » (reportage, 1 h 05 min 50). Cash Investigation suggère que les grands responsables seraient les pesticides et le chlorpyrifos en particulier.

Les perturbateurs endocriniens

Stéphane Foucart, journaliste au Monde, découvre dans le livre d’un « lanceur d’alerte »1 les « chiffres ahurissants » et « incroyables » de l’augmentation de l’incidence des troubles du spectre autistique aux États-Unis2. Pour lui, pas de doute, « la rapidité actuelle du phénomène écarte raisonnablement les causes non environnementales » et la piste à privilégier est celle des perturbateurs endocriniens. Parmi les indices qui, pour le journaliste, mettent « immanquablement » sur cette piste figure en bonne place la prévalence selon le sexe : en 2012, « c’est un garçon sur 54 qui est touché, contre une fille sur 252 ». Soit un rapport de un à cinq. Comme les perturbateurs endocriniens « interfèrent avec le système hormonal et produisent le gros de leurs effets au cours de la période fœtale », l’explication est trouvée. Pourtant, cette prévalence est tout à fait conforme à ce qui est bien établi, et depuis longtemps, pour l’autisme. Bien avant la constatation de l’augmentation attribuée ici aux perturbateurs endocriniens3.

Des explications simplistes

La psychanalyse avait trouvé une cause conforme à ses théories : la supposée mauvaise relation de la mère avec son enfant. Bien qu’encore très prégnantes en France, ces explications sont maintenant en dehors du champ scientifique (voir l’article « Autisme : la maman est acquittée... » [7]). La compréhension scientifique de l’autisme progresse, des causes génétiques et environnementales sont identifiées. Mais l’attrait pour des explications simplistes et uniques demeurent. Explications propices à toute sorte d’instrumentalisations et de raccourcis néfastes à une prévention et une prise en charge adaptées.

Références

[1] ROR et Autisme, OMS 2002.
[2] « Autism Occurrence by MMR Vaccine Status Among US Children With Older Siblings With and Without Autism », Anjali Jain, MD et al. JAMA. 2015 ;313(15) :1534-1540. doi :10.1001/jama.2015.3077.
[3] Le rôle des lobbies anti-vaccin et les conséquences d’une fraude médicale, Hervé Maisonneuve – Science et pseudo-sciences n° 302, octobre 2012.
[4] « Vaccin ROR et autisme ».
[5] « Pesticides : Effets sur la santé – Une expertise collective de l’Inserm ».
[6] Comment les téléspectateurs ont été abusés par Cash Investigation, Science et pseudo-sciences, 2 mars 2016.
[7] Autisme : la maman est acquittée..., Gilbert Lelord – Science et pseudo-sciences n° 300, avril 2012.


L’intervention précoce pour enfants autistes


Nouveaux principes pour soutenir une autre intelligence
Laurent Mottron
Mardaga, 2016, 256 pages, 35 €
Une note de lecture de Christine Philip.


Freud et la psychanalyse


Jean-François Marmion (dir.)
Éditions Sciences Humaines, 2015, 168 pages, 10,20 €
Une note de lecture de Jacques Van Rillaer.

1 André Cicolella, Toxique planète, 2013, Éditions du Seuil.

2 « Autisme aux États-Unis : un sur quatre-vingt-huit », Stéphane Foucart, Le Monde, 21 oct. 2013.

3 Dans un autre article paru un an plus tard, Stéphane Foucart reprend l’explication par les perturbateurs endocriniens (« La pollution met en danger le cerveau », Le Monde, 10 décembre 2014). Curieusement, il tire argument de la stabilité du sex-ratio pour écarter un biais de mesure : « si l’accroissement constaté était artéfactuel, une modification du sex-ratio aurait de grandes chances d’être observée ». Or, une augmentation de certains facteurs environnementaux, tout comme un élargissement des critères diagnostiques ou une meilleure reconnaissance de l’autisme, peuvent modifier ou pas le sex-ratio, dans un sens ou dans l’autre. C’est indécidable si on ne sait pas comment ces facteurs interagissent avec le sexe. Rappelons que le sex-ratio de 4/1 ou 5/1 est bien établi depuis longtemps, mais on commence seulement à comprendre qu’il est au moins en partie dû à des facteurs protecteurs (probablement hormonaux) présents chez les filles. Pour cette découverte, une équipe autour du généticien Sébastien Jacquemont a reçu le prix du journal La Recherche en 2015.

Mis en ligne le 29 octobre 2016
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