Accidents nucléaires : faut-il toujours évacuer ?

Dossier "Radioactivité : quels risques aux faibles doses ?"

par Michel Gay, SPS n°316, avril 2016

Après un accident nucléaire avec des dépôts au sol de produits radioactifs comme à Fukushima et à Tchernobyl, quel danger représente vraiment le niveau de radioactivité ambiant pour les êtres vivants ? Comment déterminer les règles d’une éventuelle évacuation ?

Les faibles doses sont sans effet décelable

De nombreuses études épidémiologiques ainsi que les études expérimentales sur l’animal n’ont pas mis en évidence d’effets cancérogènes pour des doses de radiations inférieures à 100 millisieverts (mSv) par an (voir par exemple [1]). Cette dose représente pourtant 40 fois la radioactivité naturelle moyenne en France qui est de 2,4 mSv par an.

À Taïwan, des habitants d’un immeuble ont été accidentellement exposés à une dose en continu de 400 mSv par an pendant plusieurs années [2]. Leur taux de cancer s’est révélé inférieur à celui de la population locale.

En Inde, dans la province du Kérala, des populations vivent avec une radioactivité naturelle de 50 mSv et jusqu’à 75 mSv par an sans aucun effet indésirable [3], y compris chez les enfants et les femmes enceintes.

À Ramsar, dans le nord de l’Iran, des personnes vivent normalement avec une radioactivité ambiante qui atteint 260 mSv par an [4] ! Soit treize fois celle que la norme européenne fixe pour les travailleurs du nucléaire.

En France, la limite d’exposition des personnels d’intervention est de 100 mSv sur un an en cas d’urgence radiologique, voire 300 mSv pour des interventions destinées à sauver des vies humaines (Article R1333-86, Code de la santé publique).

Cependant, il est impossible d’observer les effets de la radioactivité en-dessous de ces seuils, probablement parce qu’il n’y en a pas, ou alors, ses effets sont si ténus qu’ils sont noyés dans le bruit de fond de tous les autres risques faibles : alimentation, médicaments, qualité de l’air, parfums, cosmétiques… Et cette absence de constatation permet des manipulations politiques en suscitant des peurs fantasmatiques.

Dose reçue et débit de dose

La dose reçue diffère du débit de dose. Il importe de bien distinguer ces deux notions. Par exemple, le soleil envoie un rayonnement cancérogène auquel nous sommes quotidiennement exposés. Recevoir en un jour la dose de rayonnement solaire reçue habituellement sur toute l’année aurait un impact sanitaire néfaste, bien qu’identique du point de vue de la quantité d’énergie apportée. Pour la même « dose solaire » répartie sur toute l’année, l’organisme peut répondre en développant des protections (la mélanine qui nous fait bronzer). En revanche, si la dose est délivrée en un temps court (exemple du vacancier qui s’expose sans protection en été), l’organisme est incapable de s’adapter et les tissus sont endommagés (brûlures appelées « coups de soleil »).

Il en est de même pour les rayonnements ionisants : ce n’est pas seulement la dose totale reçue qui importe, mais la façon dont elle a été délivrée. En effet, l’organisme est habitué à effectuer des réparations : environ 8 000 lésions de l’ADN cellulaire sont réparées par heure dans chaque noyau de nos cellules1. L’immense majorité2 est due aux peroxydes naturellement présents dans l’organisme. Une infime minorité est due aux toxiques chimiques provenant de notre alimentation ou aux rayonnements ionisants. C’est donc le débit de dose qui compte et pas seulement la dose. Une dose de 1 000 mSv délivrée sur une trentaine d’années (environ 30 mSv par an) n’a pas d’effet sanitaire détectable, puisqu’elle n’ajoute qu’une lésion radio-induite pour un million de lésions métaboliques naturelles. Mais une dose de 1 000 mSv délivrée en quelques heures (la même dose mais avec un débit de dose élevé) peut être mortelle.

La radioactivité dans la hiérarchie des risques

Les effets de la radioactivité doivent être remis à leur juste place dans la hiérarchie des risques en utilisant une mesure commune aux différentes agressions sur la santé humaine : la perte (ou le gain) « d’espérance de vie ».

La mesure statistique de l’espérance de vie n’est qu’exceptionnellement utilisée quand il s’agit du risque lié à l’irradiation. Elle a pourtant l’avantage de faciliter la comparaison de diverses causes de mortalité prématurée théorique (tabac, transport, activités diverses,…). Elle permettrait à la population d’inscrire ses peurs dans un processus d’acceptation d’un risque mesuré et d’associer les habitants d’une région contaminée accidentellement à la politique d’évacuation. Ces derniers devraient avoir le droit de choisir entre partir et rester sur place en connaissant le niveau de risque dû à la radioactivité [5], de même que les habitants de villes où l’air est pollué par des gaz d’échappement peuvent décider (c’est un libre choix de vie) d’y habiter ou de les quitter. Des détecteurs de radioactivité seraient mis à leur disposition pour connaître le débit de dose et la dose reçue.

La perte d’espérance de vie est évidemment décroissante avec l’âge. Le Japonais de 102 ans qui ne voulait pas être évacué à la suite de la catastrophe de Fukushima avait raison de vouloir rester chez lui, car il n’avait rien à craindre d’éventuelles conséquences à long terme de l’irradiation. Les autorités ont voulu le forcer à partir, il s’est suicidé.

Les dégâts humains des évacuations doivent être évalués avec les populations et faire l’objet d’une analyse en termes de coûts, d’effets indésirables et de bénéfices. Cette démarche consultative est importante dans la gestion post-catastrophe car elle permet aux citoyens de devenir acteurs de leur destin. Le gouvernement japonais a autorisé la réinstallation des évacués dans des zones soumises à des taux d’irradiation inférieurs à 20 mSv/an à partir de septembre 2015, tout en équipant les habitants d’appareils de mesure de radioactivité.

Les risques d’une évacuation

Jusqu’à aujourd’hui, les autorités ont cherché à protéger les populations des effets sanitaires des radiations par des mesures d’évacuation, sans prendre en compte les conséquences dues au stress consécutif à la situation. Une irradiation de moins de 100 mSv par an est inoffensive jusqu’à preuve du contraire. Elle doit être comparée aux inconvénients d’un déménagement dans l’urgence, et pour longtemps. L’évacuation des populations des environs de Tchernobyl, les arrachant à leur cadre de vie et leur faisant perdre leur emploi, a eu des conséquences durables et considérables : dépressions, troubles psychosomatiques, addictions à l’alcool et aux drogues, désintégration des familles. Une évolution similaire semble se reproduire autour de Fukushima alors qu’en dehors du site de la centrale, l’IRSN a calculé3 que les populations qui viendraient se réinstaller recevraient des doses entre 5 et 30 mSv par an.

Une activité comparable avait été observée sur une surface de l’ordre de 10 000 km2 autour de Tchernobyl. Dans la zone interdite, la dose pouvant être reçue pour un séjour continu se situait entre 50 et 100 mSv dans la première année, et aucun effet délétère n’a été observé sur les animaux qui ont vécu et mangé sur place. Ils se portent très bien4.

Actuellement, des plaintes concernant des évacuations abusives apparaissent au Japon. Des évacués exigent un rapatriement après décontamination5. L’attitude des autorités changerait si les évacués en venaient à exiger des indemnisations pour les dommages subis du fait de mesures autoritaires non nécessaires, car ne reposant que sur des hypothèses extrapolées de fortes doses mais sur aucune justification expérimentale.

Sauf pour des doses élevées reçues6 en un temps court (très fort débit de dose), comme celles auxquelles ont été soumis certains habitants d’Hiroshima ou les « liquidateurs » sur le réacteur de Tchernobyl (pompiers, en particulier intervenus les premiers jours), le danger principal est de provoquer des cancers. À cet égard, les radiations ne sont pas fondamentalement différentes d’autres facteurs cancérogènes, comme en particulier la fumée du tabac, les microparticules produites par la combustion des carburants automobiles, ou les composés organiques volatiles.

Pour Malcolm Grimston, chercheur à l’Imperial College, l’effet sur la population n’est pas tellement le risque de cancer, jamais mis en évidence, mais bien la perturbation psychologique entraînée par l’accident [6] : « si l’approche à retenir est d’abord de ne pas nuire, il vaudrait peut-être mieux ne pas faire du tout d’évacuation obligatoire ».

Revoir les normes pour l’évacuation ?

Les politiques d’évacuation et de réinstallation reposent encore sur des normes arbitraires établies à une époque où les effets de la radioactivité sur le vivant étaient mal connus. Ces précautions s’avèrent aujourd’hui excessives et sont prises au détriment des populations. Vouloir les maintenir les plus basses possibles, voire même chercher en permanence à les diminuer (concept ALARA – As Low As Reasonably Achievable : aussi bas que raisonnablement possible) dans les activités quotidiennes liées au nucléaire, entretient dans la population une crainte infondée de la radioactivité, et représente un coût pour la société qu’il serait bon d’évaluer.

Les faibles doses appliquées à de très grandes populations

L’utilisation de relation linéaire sans seuil (RLSS) pour calculer le nombre de victimes de faibles irradiations mène à des conclusions aberrantes. Ainsi, une probabilité, aussi faible soit-elle, multipliée par un très grand nombre, donne un très grand nombre. Prenons l’exemple de la radioactivité naturelle moyenne de 3 mSv/an. Pour 60 millions d’habitants, on arriverait à 9 000 décès annuels ; et pour 6 milliards, à 900 000. Si on étend le calcul sur une période de 100 ans, on arrive à 900 000 décès pour la France et à 90 millions pour le monde.

De tels chiffres, cités sans précaution, paraissent énormes et justifieraient des mesures énergiques, comme de déménager les habitants des zones les plus irradiées (Bretagne, Corse, Massif central, régions de montagne) vers celles qui le sont moins. Ainsi pourrait-on éviter le tiers des décès « théoriques » soit, pour 100 ans dans le monde, environ 30 millions de décès (autant qu’une guerre mondiale !). Mais à quel prix social et économique ?

D’un autre côté, en 100 ans, le nombre de décès total dans le monde atteindra environ 12 milliards ! La possibilité d’éviter éventuellement (ce n’est même pas sûr) deux à trois décès prématurés pour mille justifierait-elle un bouleversement aussi important que l’évacuation de la moitié de la planète ?

Hervé Nifenecker, Le nucléaire : un choix raisonnable ?, EDP Sciences, 2011.

À la lumière des expériences acquises et des études effectuées depuis des dizaines d’années sur les effets de la radioactivité, ces normes devraient être revues à la hausse. Elles devraient dorénavant tenir compte des conséquences psychosomatiques, socio-économiques et des dernières connaissances scientifiques des mécanismes réparateurs de l’ADN apportés par la biologie moléculaire afin de mieux protéger la qualité de vie des populations, aussi bien dans leur vie courante qu’en situation de crise.

Références

[1] “Dose–effect relationship and estimation of the carcinogenic effects of low doses of ionising radiation : the Joint Report of the Academie des Sciences (Paris) and of the Academie Nationale de Medecine”, Maurice Tubiana, Andre Aurengo. Int. J. Low Radiation, Vol 2, 3/4, 2006. En Français : « La relation dose-effet et l’estimation des effets cancérogènes des faibles doses de rayonnements ionisants ». Disponible sur le site de l’Académie des sciences.

[2] “Is Chronic Radiation an Effective Prophylaxis Against Cancer ?”, W.L. Chen et al., Journal of American Physicians and Surgeons, Volume 9 n° 1, printemps 2004.

[3] “Background radiation and cancer incidence in Kerala, India-Karanagappally cohort study”, Nair, Raghu Ram K.et al.,Health Phys. 2009 Jan ;96(1) :55-66.

[4] “Cancer incidence in areas with elevated levels of natural radiation”, S.M.J. Mortazav et al. Int. J. Low Radiation, Vol 2, 1/2, 2006.

[5] « Faut-il revoir les normes d’évacuation à la suite d’un accident nucléaire ? », Hervé Nifenecker – SPS n° 298, octobre 2011. Également en ligne sur le site de Sauvons Le Climat (www.sauvonsleclimat.org/).

[6] “The health effects of Fukushima”, www.world-nuclear-news.org/RS_The_health_effects_of_Fukushima_2808121.html

1 http://ecolo.org/documents/documents_in_french/faiblesDosesRevoRadioprotec.htm

2 http://unf3s.cerimes.fr/media/paces/Grenoble_1112/vuillez_jean_philippe/vuillez_jean_philippe_p05/vuillez_jean_philippe_p05.pdf

3 Voir p. 9 du rapport IRSN Report DRPH/2011-010

4 Chesser, R, K et al. 1999, www.faculty.biol.ttu.edu/chesser/DosePaper.pdf

5 www.20minutes.fr/planete/1098429-japon-habitants-fukushima-intentent-class-action-contre-gouvernement ou http://japandailypress.com/74-fukushima-evacuees-to-file-charges-against-tepco-and-government-2834764/

6 Pour des doses instantanées excédant quelques Sieverts (plusieurs milliers de mSv en quelques secondes), les effets dits « déterministes » sont dus à la mort de nombreuses cellules. On a alors affaire à un syndrome aigu pouvant éventuellement conduire à la mort de la victime en quelques jours. Dans les cas de guérison, les victimes restent menacées par le risque de cancer.

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