Dentisterie holistique : le mauvais amalgame...

SPS n° 315, janvier 2016

La carie est une maladie microbienne imputable à la présence de colonies de bactéries (la fameuse plaque dentaire) qui produisent, en présence du sucre venant de l’alimentation, des acides capables d’attaquer les tissus durs de la dent. Une bonne hygiène buccale, un apport en sucre modéré (en quantité et fréquence) et une exposition suffisante aux fluorures sont considérés, pris ensemble, comme des moyens de prévention efficaces. Est-ce suffisant ? Rien n’est moins sûr, à en croire la dentisterie holistique qui considère que chaque carie « porte le message que la Vie nous transmet afin de nous diriger vers la lumière de notre Être » [1]. Petite radiographie du web.

Les dents de l’âme

La dentisterie holistique1 est « une approche globale où le patient est considéré comme un tout, plutôt que comme un ensemble de sous-systèmes » [2]. Cette approche globale du patient amène à considérer que les dents sont « de véritables capteurs, très sensibles, qui nous renseigneraient aussi bien sur certains dysfonctionnements physiologiques que sur nos états d’âme » [3]. De quoi donner raison au regretté Pierre Dac, pour qui le sourire était « le reflet de l’âme »... Mais sait-on interpréter les signaux produits par ces capteurs de notre inconscient ? Il semblerait que oui, grâce au décodage dentaire, une technique présentée comme une synthèse de « domaines aussi variés que la médecine, la dentisterie, l’anthropologie, l’éthologie, les neurosciences, l’acupuncture, etc. » [4], et qui considère que « les dents sont les trente-deux lettres de l’alphabet personnel que l’inconscient utilise pour transmettre ses messages » [5]. Le décodage dentaire permettrait donc d’établir « les liens entre la dent, ses réactions, ses pathologies et ce qu’on nomme un conflit relationnel, une situation émotionnelle inachevée du passé » [2]. En plus clair, les caries et autres affections parodontales seraient une somatisation ciblée de nos tourments. Il semble même que, chaque dent étant supposée reliée à des organes du corps par les méridiens de la médecine chinoise (voir figure 1), leurs affections peuvent avoir une origine organique (et inversement)… Selon la dent qui fait souffrir, le dentiste holiste pourra donc décoder le message envoyé par l’inconscient ou le corps du patient et aider ce dernier à identifier la « cause racine » de son mal. Une vraie révolution dans la prise en charge du malade et de la maladie que l’on se propose de vous enseigner au cours de séminaires et autres ateliers, que vous soyez dentistes, thérapeutes non dentistes ou même simples particuliers, car pour comprendre les bases du décodage dentaire « il n’y a besoin que de votre cœur » [6]... mais probablement aussi d’un peu de votre argent [7]. S’il se trouve des professionnels, forcément obtus, qui osent sourire à l’idée qu’émotions, organes et caries soient intimement liés, c’est probablement parce qu’ils font preuve « d’une sacrée dose d’hypocrisie » [8]. À moins que, ayant réellement compris la démarche scientifique, ces professionnels ne se contentent pas d’observations ou de témoignages isolés, et n’accordent pas à un concept « apparu comme évident » [4] la valeur démonstrative que seuls possèdent des protocoles d’évaluation objectifs et maîtrisés qui sont à la base de la médecine fondée sur les preuves : comme l’écrivait Harriet Hall dans nos colonnes [9], « l’expérience personnelle peut sembler extrêmement convaincante, mais elle est trop souvent trompeuse »…

Des soins biocompatibles

Une fois la carie correctement décodée et le patient informé du trouble émotionnel ou organique qui l’a déclenchée, il s’agit... de soigner la dent. Mais avec des matériaux biocompatibles, l’autre cheval de bataille de la dentisterie holistique, car « l’intoxication chronique par les matériaux dentaires est largement sous-estimée » [10]. Les amalgames d’argent notamment sont particulièrement décriés par les holistes à cause de leur teneur en mercure, un élément dont personne ne nie la toxicité. Mais la dose fait le poison et pour l’Association Dentaire Française, « les effets toxiques du mercure n’apparaissent que pour des doses beaucoup plus élevées que celles qui sont susceptibles d’être libérées par les obturations à l’amalgame d’argent » [11]. Même avis du côté du SCENIHR2 qui estime qu’il n’y a « aucune preuve scientifique d’un risque d’effets secondaires systémiques » [12] liés aux amalgames d’argent. Une bonne raison de nuancer les certitudes de ceux qui associent plombages et apparition de « cancer, maladie d’Alzheimer, sclérose en plaque » [10] ? Ce serait oublier, nous alertent les promoteurs de la dentisterie holistique, que tout ce « que nous mettons en bouche (…) émet une onde, compatible ou non avec notre corps » et que certains matériaux « interfèrent de manière négative avec nos vibrations propres » [13]. Certains amalgames provoqueraient même l’apparition de « champs électriques énormes » [14] ! De quoi justifier la dépose des amalgames [15], notamment chez les électrosensibles3 [16]…

Le chant des sirènes…

Des dents qui transmettent des messages, des méridiens reliant dents et organes du corps, des amalgames toxiques qui font antenne… Tout ce patchwork ésotérique est bien inconsistant et pourtant certains patients fréquentent les cabinets de dentisterie holistique. Qu’y trouvent-ils vraiment ? Des travaux existent qui montrent l’importance de la relation thérapeute-patient dans l’acte de soin. On peut notamment citer une très intéressante thèse d’exercice d’un chirurgien-dentiste [17] traitant de l’influence de la relation patient-praticien sur la réponse placebo. L’auteur remarque que « lorsque le patient reçoit des informations adaptées et compréhensibles sur la nature de sa maladie et sur les différents moyens thérapeutiques, il nécessitera moins de médicaments et semble guérir plus rapidement qu’un patient non informé » ; il ajoute que « si cette volonté d’explication au patient est complétée par une attitude rassurante de la part du professionnel de santé, la réponse placebo sera d’autant plus importante ».

Ce type de travaux aide à entrevoir ce que peuvent trouver les malades chez les dentistes holistes : des références à des mécanismes simplistes, et donc intelligibles par tous, permettant au patient de « comprendre » sa maladie, voire d’y trouver un sens ; des discours compassionnels qui attirent et rassurent ; le sentiment de participer « activement au choix et à la réalisation des traitements  » [18]… C’est une leçon qui doit être tirée du développement de pratiques comme la dentisterie holistique : certains patients ont, plus que d’autres, le besoin d’être écoutés et accompagnés par le soignant. Mais les compétences relationnelles nécessaires à cela ne sont pas forcément innées. Il semble donc primordial que les facultés de médecine comprennent que « des méthodes de communication doivent être enseignées » [17] aux futurs soignants et insistent sur les dimensions relationnelles de l’acte de soin, pour qu’enfin les malades cessent d’être attirés par le chant des sirènes…

1 L’adjectif holistique caractérise une conception qui considère son objet comme constituant un tout indivisible.

2 Le SCENIHR (comité scientifique des risques sanitaires émergents et nouveaux) est un comité scientifique indépendant dont le rôle est de conseiller la commission européenne sur les risques émergents dans le domaine de la santé et de l’environnement. Les membres de ce comité (actuellement au nombre de 14) sont des scientifiques reconnus et sont recrutés, par appel à candidature, pour une période de 3 ans. http://ec.europa.eu/health/scientif...

3 On rappelle que l’hyperélectrosensibilité est un symptôme dont les études utilisant une approche scientifique ont montré qu’il était absolument indépendant de l’exposition réelle aux ondes électromagnétiques.

Mis en ligne le 2 mai 2016
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