Voir son aura : l’illusion d’optique

Rubrique réalisée par Sébastien Point - SPS n° 314, octobre 2015

Pour le scientifique et le médecin, l’aura est le nom donné à cet ensemble de troubles visuels, très probablement d’ordre neurologique, que certaines personnes subissent avant la survenue d’une crise de migraine. Pourtant, quelques clics sur le Web vous emmèneront bien loin des sentiers de la science, dans un monde où le terme « aura » ne décrit rien de moins que la peau de l’âme [1].

Un champ d’énergie visible par tous…

Il semble possible de trouver autant de définitions de l’aura que d’« aurateurs » pour en parler : l’aura serait un corps composé « de plusieurs structures vibratoires organisées et différenciées que l’on appelle Corps subtils » [2], chacun de ces sept corps subtils (correspondants aux sept chakras) exprimant des traits de caractère de l’individu « auréolé ». Les vibrations émises seraient des « vibrations électrophoniques […] générées en réponse à un genre d’excitation externe [...] en partie composées de radiations électromagnétiques qu’on trouve dans les micro-ondes et de radiations infrarouges à basse fréquence ainsi que des rayons ultraviolets à haute fréquence  » [3]. L’aura apparaîtrait ainsi à l’Homme comme « un halo lumineux de couleurs variées [...] d’émanations brillantes et luminescentes » [4]. Le haut degré d’inanité des définitions précédentes, qui sont à la physique ce que le couteau est à la poule, ferait donc du corps humain un genre d’émetteur universel couvrant tout le spectre électromagnétique. De quoi poser de sérieux problèmes d’interférences… mais qu’importe ! Réjouissons-nous plutôt d’apprendre que la faculté de voir l’aura est partagée par tous : on peut trouver facilement quantité de sites Web proposant des exercices pour apprendre à discerner le halo lumineux de l’aura [5,6,7]. De quoi faire taire les esprits sceptiques qui polluent le monde de leurs mauvaises ondes !

Hélas ! Une analyse rapide de ces « techniques » montre que la vision de halos colorés peut naturellement trouver son explication dans le fonctionnement de l’œil et de la vue : l’œil est en effet un système optique très imparfait et le phénomène de vision nette est en réalité le fruit de mécanismes biophysiques d’une telle complexité qu’ils ne sont pas encore entièrement compris. Ce que l’on sait, c’est que l’observation d’une source de lumière blanche1 ou d’un objet éclairé en lumière blanche ne produit pas une image nette au niveau de la rétine : par le biais des aberrations chromatiques2 se crée une succession d’images monochromatiques (c’est-à-dire d’une seule couleur) s’étalant dans l’œil sur 0,5 mm de profondeur [8]. Des mécanismes d’accommodation perpétuelle, permettant d’explorer très rapidement ces différentes images monochromatiques, feraient la « synthèse » pour permettre au cerveau de reconstruire l’image polychromatique [9]. Dans les exercices destinés à voir l’aura, il est généralement requis de fixer le regard « comme si vous vouliez voir 50 cm derrière  » [7], c’est-à-dire d’inhiber les mécanismes d’accommodation et de compensation des aberrations chromatiques, engendrant la possible vision de halos colorés… Rien donc de paranormal, juste des phénomènes d’optique de base. On notera enfin que l’aura, étant décrite comme une source de radiations lumineuses, devrait être visible dans le noir complet. Étonnamment, l’exercice n’est jamais proposé.

…et même photogénique…

Non content de considérer de simples aberrations chromatiques comme un champ biomagnétique émis par des chakras, certains entreprennent de photographier les auras de personnes crédules prêtes à payer pour un portrait en technicolor. Bien entendu, ne comptez pas sur un simple appareil du commerce : on nous assure que les auras peuvent former des images sur la rétine humaine mais il semble qu’elles fuient les pellicules argentiques et les capteurs électroniques… Un « appareil photo » à aura a donc été « mis au point par une équipe américaine » [10]. Il fonctionne « grâce à des capteurs sur lesquels on place nos mains  » et qui « mesurent le champ électromagnétique du sujet ». Ces « mesures » électriques sont ensuite traitées par ordinateur « pour créer la photo d’aura finale. » [10]… Pourquoi la main ? Mais parce qu’il « existe une relation non seulement entre les organes et les points réflexes du corps, mais aussi entre le champ d’énergie de l’homme et des points précis de la main » [11]. Élémentaire… Ce type de portrait, assorti d’un « dossier complet sur la signification de vos couleurs, le constat énergétique de vos chakras et l’identification de votre type d’aura » [12] ne vous coûtera que quelques dizaines d’euros [10, 12]. À moins que vous ne souhaitiez acquérir l’appareil photo d’aura pour prendre quelques « selfies » : dans ce cas, il pourrait vous en coûter près de 5 000 euros [11].

Pour les esprits chagrins qui se méfieraient des ordinateurs, craignant naïvement qu’ils puissent être utilisés par quelques charlatans pour traficoter des images colorées à partir de mesures électriques sans signification, il reste une solution : la photographie Kirlian, concept inventé par Semyon et Valentina Kirlian en 1939, que SPS avait déjà abordé en 1982 et en 1994 [13]. La photographie Kirlian est basée sur l’enregistrement de lumière produite autour d’une partie du corps placée sur une plaque photographique et soumise à un champ électrique. Cette technique a encore ses adeptes, pour qui les époux Kirlian « passeront à la postérité comme, avant eux, Volta, Ampère ou les Curie  » [14]. Et pour cause : « Ce qu’on voit avec la photo Kirlian, c’est l’énergie, l’information qui y circule, l’état de communication vibratoire intercellulaire, une image complète des énergies qui parcourent l’organisme humain, la photo d’un corps physique » [15]... En un mot, l’aura, la force vitale ! À moins qu’il ne s’agisse que d’un phénomène bien connu cette fois en physique des plasmas, la décharge Corona, un plasma localisé naissant au sein d’un champ électrique insuffisamment élevé pour créer un arc, et à l’origine de nombreuses défaillances sur les réseaux électriques. À nouveau, rien d’anormal sinon l’exploitation de la méconnaissance des phénomènes de physique.

…on aura tout vu !

Les pseudosciences s’infiltrent partout, en paraphrasant le langage de la science et en s’appropriant les nouvelles technologies pour se donner l’apparence du progrès et de la probité. En 2015, près de trois siècles après la naissance du mouvement des Lumières, il nous faut admettre que certains de nos concitoyens n’ont pas reçu les outils intellectuels et la formation critique pour faire face à des discours pseudoscientifiques bien rodés. Ces personnes sous influence se garderont bien de vous juger à votre apparence physique ou à la couleur de votre peau – Grand Dieu, quelle idée rétrograde ! – mais préfèreront, avec les meilleures intentions du monde, vous juger à la pureté de votre aura…

Références

[1] www.22etoiles.com/energies/aura.htm
[2] www.aura-couleurs.fr/corps-subtils-...
[3] http://fr.wikihow.com/voir-les-auras
[4] www.lespace-sophie-cartier.ch/laura...
[5] www.espritsciencemetaphysiques.com/...
[6] elisheanportesdutemps.terrenouvelle...
[7] reve-la-tion.over-blog.com/pages/Ex...
[8] Jean-François Le Gargasson, « II-L’oeil et la vision », Oeil et physiologie de la vision, mis à jour le 23/05/2014, doi :10.4267/oeiletphysiologiedelavision.210
[9] Millodot M (1968). Effet des microfluctuations de l’accommodation sur l’acuité visuelle. Vision Research, 8 (1), 73-80.
[10] www.boutiquelespoir.com/Aura.htm
[11] www.aura-photo.fr/index.php
[12] www.kinesiologie-la-rochelle.info/p...
[13] Effet Kirlian...
[14] http://www.radiodesanges.com/index....
[15] www.phosphenisme.com/z-effet-kirlia...

1 La lumière blanche est constituée de la superposition de l’ensemble des rayonnements émis sur le spectre visible. Des spectroscopes artificiels (par exemple le prisme) ou naturels (les gouttes d’eau en suspension dans l’atmosphère) peuvent décomposer cette lumière en infléchissant plus ou moins les rayons lumineux selon leur couleur. Un phénomène similaire se produit dans l’œil, comme dans toute lentille optique, et engendre des aberrations chromatiques plus ou moins perceptibles et formant typiquement des halos colorés.

2 Une aberration chromatique est un défaut d’un système optique produisant une irisation dans l’image de l’objet observé par décomposition (non recherchée) de la lumière blanche.

Mis en ligne le 27 janvier 2016
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