Science et religions : refuser les confusions

dossier "Science et religions"

par Faouzia Farida Charfi - SPS n° 314, octobre 2015

Les rapports entre science et religions sont une constante de l’histoire. La science a opéré sa première rupture par rapport à la religion avec la révolution copernicienne. Copernic décentre la Terre, Galilée remet en cause la pureté du monde sublunaire et Kepler relègue la perfection du mouvement circulaire uniforme et établit les mouvements des planètes en termes de trajectoires elliptiques. Cette révolution scientifique eut lieu en Europe au cours des XVIe et XVIIe siècles. Elle suscita les réactions de l’Église, procès de Galilée et interdiction des ouvrages de Copernic, Galilée et Kepler et de leurs enseignements qui ne fut levée qu’en 1822. Le monde arabo-musulman, qui avait été au-devant de la scène scientifique pendant plusieurs siècles (du VIIIe au XIIIe siècle), est resté étranger à ce bouleversement de la conception du monde. Les grandes réformes politiques réalisées lors de la Renaissance musulmane du XIXe siècle n’ont pas répondu aux attentes de modernisation, lesquelles auraient pu être satisfaites avec les indépendances acquises au cours du XXe siècle. La montée de l’islamisme politique à la fin des années 1970 liée à la révolution iranienne s’est opposée à ce mouvement de modernisation et s’est traduite par une remise en cause de tout ce qui venait de l’Occident, y compris la science moderne. La science est alors devenue un enjeu pour les islamistes. Elle est réappropriée par les concordistes (qui soutiennent que toutes les grandes découvertes sont présentes dans le texte coranique [1]) sur les questions de l’Univers, la théorie du Big Bang, mais réfutée quand il s’agit des théories sur l’origine de l’Homme. Comme les évangélistes américains, les fondamentalistes musulmans attaquent l’évolution biologique non pas sur la base d’arguments scientifiques mais parce qu’elle porte atteinte aux sentiments religieux.

En Tunisie, comme dans d’autres pays de la région, c’est surtout à l’université que l’islamisme politique s’est manifesté et, plus précisément, dans les établissements scientifiques. Cette présence dans les secteurs scientifiques perdure et l’on peut en être surpris à juste titre, car la science est incompatible avec le dogmatisme qui le caractérise. L’analyse de la relation des islamistes avec la science permet de comprendre qu’ils ne la considèrent que dans ses aspects technologiques et qu’ils ne se sentent pas concernés par ses fondements. Pour les tenants de l’islam politique et des prédicateurs musulmans, la science ne peut être indépendante : elle est certitude comme l’est la science de la révélation, et elle est a-historique comme l’est la tradition. C’est ce qui peut être dégagé de leur discours largement véhiculé sur la Toile. Un discours auquel il faut s’intéresser car il peut séduire la jeunesse et l’éloigner d’une pensée libre et indépendante des dogmes.

Nier l’indépendance de la science

La certitude, c’est un mot clef dans le discours des prédicateurs musulmans et des tenants de l’islam politique, qui se présentent comme les « gardiens de la foi ». Beaucoup d’entre eux ont une vision concordiste de la science. De nombreux sites Web se font l’écho de cette vision et tentent de séduire les lecteurs par des présentations attractives et compréhensibles par les non-spécialistes. Des institutions sont créées pour faire connaître et développer ce point de vue. C’est le cas de la Commission des Miracles scientifiques du Coran, créée en 1983, basée à La Mecque au siège de la ligue mondiale islamique. Le Secrétaire général de cette commission se félicite du grand impact des recherches effectuées « sur les cœurs des musulmans qui se traduit par un accroissement de leur certitude », affirmant que, « Telle est la science ! Et nul ne peut la repousser à moins qu’il soit fou. Telle est la certitude ! Et nul ne peut la nier à moins qu’il n’opte pour l’ignorance » [2]. La certitude est bien le mot clef associé à la science. La science, il n’en est pas vraiment question puisqu’il s’agit d’« aller au-delà des hypothèses et des théories afin d’atteindre la vérité scientifique immuable et irréfutable ». Pour cette institution officielle comme pour de nombreux sites Internet, le discours concordiste s’habille de « bouts de science » pour convaincre le public, exploitant l’attrait de certains « mots magiques », comme les trous noirs, et ne proposant aucun raisonnement, aucune réflexion.

Lorsque les étudiants séduits par cette conception de la science sont interrogés sur leur acceptation de la vision concordiste de la science, ils justifient leur attitude par l’existence de nombreux versets coraniques « scientifiques », au nombre de 750 sur 6616. L’Égyptien Tantawi Jawhari (1862-1940) les avait dénombrés et avait proposé une exégèse scientifique du Coran publiée en 1931, Jawahir al Qur’an (« Les Joyaux du Coran »),considérant qu’il était le « fondateur d’une nouvelle lecture apte à sortir les musulmans de la décadence », poussant « l’outrecuidance jusqu’à postuler pour le prix Nobel ! » [3]. Si Jawhari se contentait « de déchiffrer (dans le Coran) la formule chimique de l’eau, l’annonce de la propulsion électrique et la justification des tables tournantes » [4], aujourd’hui, on ne compte plus les articles sous toutes les formes montrant que le texte coranique contient les dernières avancées scientifiques, dont la théorie du Big Bang, expliquant l’évolution de l’Univers [5].

La Science voilée

Puisant dans l’actualité récente mais aussi dans l’histoire, l’auteur retrace les relations entretenues par l’islam et la science. Des relations qui, après un véritable âge d’or des sciences arabes et la période réformiste du XIXe siècle, sont désormais marquées du sceau de l’ambiguïté : oscillant entre le rejet et la fascination, les islamistes se livrent aujourd hui à des tentatives pour concilier les théories scientifiques et le Coran, dénaturant ainsi et la science et l’islam sous prétexte de modernité. Faouzia Farida Charfi analyse aussi le créationnisme pour dénoncer l’alliance objective des fondamentalismes anglo-saxons ou musulmans et le sort qu’ils réservent aux femmes. (Odile Jacob, éditeur)

Mohamed Arkoun, spécialiste de l’histoire de la pensée islamique, qualifiait cette exploitation du texte coranique et ce dévoiement de la science de « manipulations fantaisistes » [6]. Dans l’analyse qu’il a conduite sur le problème de la connaissance en islam, il s’est attaché à expliquer le mot coranique ‘ilm, qui au singulier, et « uniquement au singulier » est traduit par « science, connaissance ». Le mot ‘ilm a une place prépondérante dans la tradition, « parce qu’il est clair, par plusieurs versets coraniques où il est employé, qu’il désigne le type spécifique de “science”, c’est-à-dire de connaissance, liée à la révélation de la parole de Dieu. […] Par contraste avec la raison pluralisée des sciences, le ‘ilm est une science ou une connaissance unique, qui englobe tout […] et surplombe tout ». Arkoun explique que ‘ilm ne saurait se confondre avec les multiples domaines du savoir et de la connaissance hérités de l’Antiquité, au développement desquels les savants et théologiens musulmans ont pourtant largement contribué par la suite. À l’inverse, poursuit-il, « la forme plurielle ulûm en arabe, qui signifie en général “raison”, ne se trouve pas dans le Coran. On se servira plus tard de ce mot pour nommer les diverses sciences ou disciplines scientifiques, ou encore la raison qui fait usage de plusieurs rationalités et s’occupe de plusieurs disciplines […]. La séparation ou la non-séparation entre les deux mots, le singulier ‘ilm et le pluriel ulûm, deviennent ainsi très importantes, car cette distinction lexicale renvoie à deux épistèmês, deux régimes de la science et du savoir très différents » [7].

Ces quelques références à l’analyse du sens du mot ‘ilm par Arkoun permettent de comprendre la distanciation de certains étudiants musulmans par rapport au savoir scientifique, ceux-ci étant influencés par la conception orthodoxe n’admettant pas l’indépendance de la science et ne reconnaissant que la science de la révélation. Cette conception s’appuie sur les écrits du théologien sunnite Ghazali (1058-1111) : « Le premier maître est Dieu et la connaissance se transmet par la Révélation et par l’intermédiaire des prophètes » [8]. Pour lui, l’observance des ordres divins conditionne la vie du croyant et le préserve du doute en le mettant sur la voie de la certitude, « le capital de la foi ». La science ne peut être autonome, la proposition du prédicateur bien connu sur la chaîne qatarie Al Jazeera, Yusuf Al-Qaradawi, est claire : « la science est religion et la religion est science » [9]. Par conséquent, « le conflit entre science et religion est étranger à l’islam ».

Nier l’historicité de la science

Dans cette vision de la science, la science n’a pas d’histoire, elle est présentée comme une évidence et non comme le produit d’une construction. Les résultats de la science sont déroulés sur un mur plat, sans profondeur historique, dans le déni total de toute historicité. Car l’histoire dérange, elle est jugée dangereuse pour la tradition. Le juriste tunisien Ali Mezghani l’explique dans son ouvrage récent, L’État inachevé [10]. L’histoire pourrait montrer que le système de normativité musulman s’est construit par étapes dans des circonstances historiques particulières, elle pourrait remettre en question les constructions des ulémas donnés comme a-historiques. La tradition ne peut prendre le risque de mettre en péril l’édifice officiel, de présenter le fiqh (l’ensemble des règles régissant la vie du musulman), comme l’œuvre de la doctrine et pas du texte. Ainsi, le monde musulman aurait « un passé sans histoire ».

L’histoire de la science aussi dérange. Car elle n’a pas toujours eu la liberté d’avancer, elle a dû se libérer du dogme pour s’épanouir. Les savants qui ont bousculé les représentations établies ont été exclus, ils ont été brûlés vif comme Giordano Bruno au Campo dei Fori à Rome le 17 février 1600. Giordano Bruno avait osé affirmer l’infini des mondes. Il avait présenté sa vision dans son ouvrage L’infini, l’univers et les mondes et proposait de « contempler la nature les yeux ouverts », rappelant ce qu’écrivait Lucrèce, « Ce que l’esprit recherche dans l’espace infini qui s’étend au-delà des limites de notre monde, c’est ce qu’il peut bien y avoir dans cette immensité que l’intelligence scrute à son gré, et vers laquelle s’envole la pensée, libre d’entraves » [11]. Quelques années après Bruno, Galilée comparut devant un tribunal religieux pour avoir osé remettre en cause la fixité de la terre et la pureté du monde sublunaire suite à ses observations du ciel à l’aide de sa lunette astronomique. Il écrivait avant sa comparution devant le tribunal religieux, à Rome, qu’il avait bien prévu que son ouvrage Dialogue sur les deux grands systèmes du monde devait rencontrer des contradicteurs, comme ses ouvrages publiés antérieurement, que c’était « le sort commun des doctrines qui s’éloignent, en tout point, des opinions communes et bien ancrées » [12]. On connaît la suite, la sentence de l’Inquisition le 22 juin 1633 : Galilée fut contraint d’abjurer publiquement.

La science s’est construite lentement, difficilement. Rappelons ce qu’écrivait Darwin à propos des débuts laborieux de la science de la mécanique : « Lorsque l’on affirma pour la première fois que le Soleil était immobile et que la Terre tournait autour de lui, le sens commun de l’humanité déclara la doctrine fausse ; mais on sait que le vieil axiome Vox populi, vox Dei n’est pas admis dans la science » [13].

Quelle réponse au dévoiement de la science ?

La science est le fruit d’un questionnement qui a dû s’imposer face au dogme établi, un questionnement face à la vérité établie par l’autorité religieuse ou encore par les idéologies. Elle est le fruit d’esprits libres et critiques que n’acceptent pas les mouvements islamistes, mais non plus les mouvements évangélistes qui refusent l’enseignement de l’évolution biologique. Ces extrémistes religieux, d’où qu’ils viennent, se retrouvent dans un combat commun contre l’indépendance de la science et l’épanouissement du savoir. Le concordisme n’est pas une exclusivité des islamistes. Les fondamentalistes hindous considèrent que la science moderne est contenue dans les Vedas, les textes sacrés fondateurs de l’hindouisme, qui feraient référence à la mécanique de Newton ainsi qu’à la physique moderne [14]. Les fondamentalistes musulmans ont rejoint les fondamentalistes anglo-saxons dans leur bataille contre Darwin et « sa théorie matérialiste ». Leurs victimes sont nos enfants dont ils veulent façonner les esprits. Les créationnistes et néocréationnistes s’attaquent à l’enseignement et tentent d’introduire leurs thèses, la « science de la création » ou le « dessein intelligent ». Les batailles juridiques engagées aux États-Unis depuis le « procès du singe » [15] révèlent la détermination et les moyens financiers importants de ces mouvements mais aussi, face à eux, l’engagement constant des associations de défense des droits civiques pour leur faire barrage. Les pays européens ne sont pas épargnés de cette offensive créationniste décrite dans la résolution du Conseil de l’Europe de 2007, qui rappelle notamment que « le refus de toute science constitue certainement l’une des menaces les plus redoutables pour les droits de l’homme et du citoyen » [16].

Ces menaces pèsent sur l’école, dans nombre de pays, certains sont plus menacés que d’autres. Comment y faire face ? Un long travail est à mener pour protéger l’école, le lycée, l’université, de l’action des extrémistes. C’est le travail de tous, de la société civile, des responsables, des sociétés savantes, de la communauté scientifique qui peut agir dans le pays concerné, mais aussi au-delà des frontières. Une initiative intéressante a été engagée dans ce sens par les Académies des sciences de soixante-huit pays [17], d’Europe, des États-Unis, d’Amérique latine, d’Asie et d’Afrique, parmi lesquelles des académies de pays musulmans, la République islamique d’Iran, le Pakistan, le Royaume du Maroc, la Palestine et la Turquie. Ces académies ont approuvé en 2006 une déclaration concernant l’enseignement de l’évolution et rappelant que « la connaissance scientifique découle d’un mode de questionnement sur la nature de l’univers, questionnement dont les résultats et les effets sont indéniables ». Cet appel témoigne de la présence d’une communauté scientifique, partageant les mêmes valeurs humanistes, plaidant pour l’indépendance de la science et encourageant sa promotion à l’écart des polémiques. On peut espérer qu’elle soit encore plus présente pour neutraliser ceux qui veulent dénaturer la science.

Références

[1] Faouzia Farida Charfi, La Science voilée, éditions Odile Jacob, mai 2013, « Le tourbillon des coïncidences », pp. 85-118.
[2] Voir sur le site www.eajaz.org le mot du docteur `Abd Allah ibn `Abd al-`Azîz al-Moslih, secrétaire général de la Commission.
[3] H. Redissi, Lectures musulmanes modernes du Coran, Annali di storia dell’esegesi, 11/1 (1994), p. 281.
[4] Michel Chodkiewicz, « Les musulmans et la Parole de Dieu  », Revue de l’histoire des religions, tome 218 n° 1, 2001, p. 26.
[5] Par exemple : http://islamfrance.free.fr/univers.html, www.islamreligion.com/fr/articles/1...
[6] Mohamed Arkoun, Lectures du Coran, Alif-éditions de la Méditerranée, 1991, p. XIX.
[7] Mohamed Arkoun, La construction humaine de l’islam, Albin Michel, pp. 127-130.
[8] Voir Mohamed Charfi et Ali Mezghani, Introduction à l’étude du droit, CNP, Tunis, 1993 (en arabe), § 386, p. 220.
[9] Youssouf al-Qaradawi, La religion à l’époque de la science, Traduit de l’arabe par Claude Dabbak, Arrissala, Paris 2003, p. 4.
[10] Ali Mezghani, L’État inachevé, Les questions du droit dans les pays arabes, Éditions Gallimard, pp. 45-46, 2011.
[11] Voir Faouzia Farida Charfi, La Science voilée, op. cit. p. 31.
[12] Ludovico Geymonat, Galilée (1957), trad. de l’italien par François-Marie Rosset, (Le Seuil, Paris 1992), p. 196.
[13] Darwin, L’origine des espèces, traduction française, édition 1873, op. cit. (Site darwin-online.org.uk) p. 199.
[14] Meera Nanda, Postmodernism, Hindu nationalism and « Vedic science », Frontline (India’s National Magazine), Vol. 20, January 2, pp. 78-91, 2004.
[15] Voir par exemple La troisième croisade créationniste
[16] Les dangers du créationnisme dans l’éducation, Résolution 1580 (2007) disponible sur le site : http://assembly.coe.int/nw/xml/XRef...
[17] http://www.interacademies.net/File....

Mis en ligne le 21 décembre 2015
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