Pourquoi la psychanalyse est une science - Freud épistémologue

Guénaël Visentini, préface d’Alain Vanier. PUF, 2015, 266 p.

Analyse de Jacques Van Rillaer, version intégrale de la note parue dans SPS n° 315

Le psychologue-psychanalyste Guénaël Visentini s’alarme de la contestation croissante de la psychanalyse, même en France, le pays où, comme l’écrivait la sociologue Sherry Turkle, « elle a infiltré la vie sociale à un point qui est sans doute unique dans l’histoire du mouvement psychanalytique  »1. Une des raisons serait « le flou épistémologique qui entoure la psychanalyse, face à d’autres savoirs aux contours plus clairs ».

N’est-il pas étonnant qu’après plus d’un siècle d’existence la psychanalyse soit encore « entourée d’un flou épistémologique » ? En réalité, des épistémologues et des psychologues ont compris depuis longtemps que Freud a élaboré un système interprétatif qui permet de justifier n’importe quelle interprétation, un système que Popper a eu raison de qualifier de « pseudoscience ». Quant aux propositions testables-réfutables qu’on peut déduire de la théorie, elles ont été pour la plupart réfutées. Dès 1896, après un exposé de Freud, le professeur von Krafft-Ebing avait eu raison de dire : « cela ressemble à un conte scientifique »2.

L’objectif de Visentini est de montrer que Freud avait « l’amour de la vérité » et voulait « faire science ». Le titre de son livre est ambigu. Il aurait été plus correct de mettre en avant le sous-titre, commercialement moins efficace mais conforme au contenu. En effet, l’auteur n’aborde absolument pas les nombreuses objections d’épistémologues, de psychologues scientifiques et d’historiens. Il se contente de les résumer (p. 12) par cette citation du Prix Nobel de médecine Peter Medawar : « L’opinion commence à se répandre que le dogme psychanalytique est le plus formidable abus de confiance intellectuel du vingtième siècle ; et aussi un produit sans lendemain – quelque chose, dans l’histoire des idées, d’analogue au dinosaure ou au zeppelin : une vaste structure d’une conception absolument fausse, qui ne laissera pas de postérité ».

Dans la préface, Alain Vanier écrit que « Visentini est revenu à Freud avec une grande précision » pour montrer que Freud a bâti une science nouvelle et une épistémologie. En effet : Visentini ne fait rien d’autre que présenter des écrits freudiens où il est question de science, en y ajoutant, de-ci de-là, des affirmations de Lacan. Il faut reconnaître au moins ce mérite à l’auteur : la lisibilité du texte, qui permet de constater l’indigence du discours lacanien dès qu’il est traduit en français compréhensible.

1. Une réinvention de la psychanalyse ?

L’auteur reconnaît que la pratique freudienne est énigmatique : « Nous nous autorisons à recevoir des patients, supposant donc leur apporter quelque “chose”, être en somme des praticiens expérimentés du “psychisme” ; mais qu’apportons-nous au juste ? Cela reste énigmatique, tant pour nous que pour les chercheurs d’autres domaines et pour le champ social en général » (p. 2). Lisons bien : le quelque « chose » qu’apporte la psychanalyste (pratiquée depuis plus d’un siècle) est « énigmatique ».

Visentini annonce qu’il souhaite faire preuve d’esprit critique à l’égard de sa discipline : « Nous aimerions adopter ici, comme méthode, un scepticisme relatif à l’égard des évidences et des différents dogmes psychanalytiques, d’autant plus réaffirmés aujourd’hui que le champ analytique se sent menacé dans son existence même » (p. 4s). Il avoue que « Freud s’est laissé parfois emporter par l’arbitraire de ses intuitions et certains préjugés personnels » (p. 156). Malheureusement, il ne donne qu’un seul exemple de ces dogmes et préjugés : la question féminine, et il s’empresse d’ajouter que « c’est une question sociohistorique plutôt qu’une question proprement psychanalytique ». Par ailleurs, il déplore « le côté névrotique » de ses confrères et consœurs : « Pourquoi les psychanalystes peinent-ils à trouver des façons de “faire groupe” qui soient moins dans la répétition pulsionnelle des complexes infantiles (idéalisation d’un meneur, surinvestissement des identifications latérales, toute-puissance du groupe, loyautés sacrées, clivage dedans/dehors, interdits de penser, dénis de réalité) ? » (p. 227). Il ne fournit malheureusement pas de solution à ces comportements infantiles. Son confrère Sébastien Dupont – non lacanien il est vrai – faisait récemment le même constat, mais proposait des remèdes dans L’autodestruction de la psychanalyse3.

Lacan déclarait à la fin de sa vie : « La psychanalyse est intransmissible. C’est bien ennuyeux. C’est bien ennuyeux que chaque psychanalyste soit forcé – puisqu’il faut bien qu’il y soit forcé – de réinventer la psychanalyse¦ »4. Le préfacier répète cette affirmation : « Il semble que les psychanalystes doivent, loin de tous préjugés – y compris celui de leurs théories –, réinventer sans cesse la psychanalyse, en se saisissant rigoureusement de la méthode que Freud a fondée – en faisant retour, avec chaque nouveau patient, à la “chose même” ». Visentini, lui, ne « réinvente » strictement rien. Il offre seulement à lire des citations de Freud et Lacan. Nous l’avons déjà dit : son principal mérite est de ne pas adopter le style obscurantiste de Lacan.

2. La perpétuation de légendes freudiennes : Anna O.

Au début des années 1970, Henri Ellenberger, alors chargé du cours d’histoire de la psychiatrie à la Fondation Menninger, a fait une enquête sur Anna O., présentée par Freud comme le cas princeps de la psychanalyse. Il a découvert le dossier médical dans la clinique suisse où elle avait été placée par Breuer, faute d’être aidée par « la cure par la parole ». On y apprenait que la patiente – dont Freud a écrit à plusieurs reprises qu’elle avait été guérie de tous ses symptômes5 – présentait nettement plus de troubles après le traitement qu’avant. Ellenberger a publié ces faits en 1972. Nombre d’historiens les ont répétés. Même É. Roudinesco, toujours prête à défendre le freudisme, les a mentionnés en 1999 : « Les historiens modernes ont démontré que le fameux cas Anna O., présenté par Freud et Breuer comme le prototype de guérison cathartique, n’aboutit pas en réalité à la guérison de la patiente  »6.

Visentini feint de ne pas être informé. Il présente Anna O. comme le cas princeps des découvertes de la psychanalyse et répète que, grâce à l’analyse, « chacun des symptômes hystériques a disparu et sans retour » (p. 88). Sidérant !

3. La perpétuation de légendes freudiennes : la radicale originalité

Ellenberger a déconstruit un autre mythe freudien : l’originalité exceptionnelle de Freud. Ses recherches sur l’histoire de la psychiatrie ont montré que Freud n’est qu’un auteur parmi d’autres du courant de l’analyse psychologique et que son œuvre ne constitue nullement une « rupture épistémologique » ou une invention géniale.

Visentini, lui, présente Freud comme un penseur original, révolutionnaire. À le croire, « la » grande œuvre de Freud est de ne plus avoir réduit les phénomènes psychologiques aux soubassements neuronaux et d’avoir délaissé les appareils de mesure au profit de l’écoute.

En fait, durant le XIXe siècle, deux courants opposés se sont développés dans les pays de langue allemande : celui des « Somatiker » (expliquant les troubles par des dysfonctionnements cérébraux) et celui des « Psychiker » (avançant des explications psychologiques)7. Freud est passé du premier courant au second en 1885, à la suite de son séjour chez Charcot8. Son évolution n’a strictement rien d’original. D’autre part, Freud est loin d’avoir été le premier à prendre la peine de bien écouter des patients, leur histoire, leurs souffrances. Parmi les grands noms de prédécesseurs : Janet, Forel, Bleuler, Dubois.

4. La conception freudienne de la science

Comme l’ont clairement montré Mikkel Borch-Jacobsen et Sonu Shamdasani, Freud s’est inscrit dans le courant du « positivisme classique »9. Selon cette tradition épistémologique, il faut observer soigneusement des faits, mais ceci n’empêche nullement de construire des théories ou, comme le disait Ernst Mach, des « fictions provisoires ». « L’accent mis par les positivistes sur l’observation débouche souvent sur un conventionnalisme, voire un ludisme théorique : spéculons, imaginons, jouons avec les idées, puisque nous savons de toute façon que ce ne sont que des idées et qu’elles seront corrigées ultérieurement par l’expérience  »10.

1.° Visentini répète à longueur de pages que Freud est un observateur « objectif ». Il fournit de nombreuses citations de Freud affirmant cette conviction (je reproduis ici celle de son dernier ouvrage) : « Les assertions de la psychanalyse reposent sur un nombre incalculable d’observations et d’expériences, et seul celui qui répète ces observations sur lui-même et sur d’autres est engagé sur la voie menant à un jugement personnel  »11.

Freud n’a cessé de répéter qu’il observait sans suggérer. La question de la suggestion – ou en termes modernes : le problème du « conditionnement verbal » – l’a véritablement obsédé, et pour cause. Il est évident que les faits qu’il observait l’étaient à la lumière de sa théorie et qu’il influençait directement les « associations libres » de ses patients par sa façon d’écouter, de marmonner et d’interpréter. Certes, il parlait peu, mais, comme l’admet Visentini, « la rareté de la parole de l’analyste augmente son impact » (p. 226). Freud a été victime du « mythe de l’immaculée induction »12.

2.° Freud n’a cessé de construire des théories et de poser des lois générales du genre « tous les humains sont confrontés aux complexes d’Œdipe et de castration », « le destin de toutes les femmes est façonné par leur envie du pénis (Penisneid) », etc. Lui-même a parfois qualifié ses théories de « mythologies ». Il écrivait par exemple : « La doctrine des pulsions est, pour ainsi dire, notre mythologie. Les pulsions sont des êtres mythiques, grandioses dans leur indétermination. Nous ne pouvons, dans notre travail, faire abstraction d’elles un seul instant, et cependant nous ne sommes jamais sûrs de les voir distinctement »13. Il faisait un pas de plus dans sa lettre ouverte à Einstein : « Peut-être avez-vous l’impression que nos théories sont une sorte de mythologie, dans le cas présent une mythologie qui n’est même pas réjouissante. Mais toute science de la nature ne revient-elle pas à une telle sorte de mythologie ? En va-t-il autrement pour vous en physique ? »14. Relisons bien : la physique du XXe siècle serait une sorte de mythologie…

Visentini adopte une position typiquement « post-moderne », il radicalise le relativisme scientifique : « On sait d’ailleurs mieux aujourd’hui, par méta-analyse des masses de données scientifiques, que les supposées lois de l’univers – celle de la gravité par exemple – ne sont que des approximations de ce qui s’y joue. Le réel = “x” n’est pas soumis à nos lois (c’est ce que toute la physique contemporaine avait déjà démontré). Celles-ci sont des mythes scientifiques, open to revision, permettant de le pratiquer au mieux. Les théories sont des échafaudages qui nous laissent dans l’ignorance de la chose même ». (p. 177). Cette conception le mène à des affirmations pour le moins originales, par exemple : « L’inconscient n’existe pas comme une chose à laquelle on pourrait se référer pour expliquer quoi que ce soit. […] L’inconscient est un mythe, non une réalité. Mais c’est un mythe scientifique : il localise le réel » (p. 118). Comprenne qui pourra.

Notons que Freud – qui croyait avoir démontré la « réalité » de l’inconscient – avait une solide confiance dans la recherche scientifique, comme en témoignent ces lignes que Visentini se garde de citer : « Il n’est pas vrai que la science titube aveuglément d’un essai à l’autre, qu’elle troque une erreur contre une autre. En règle générale, elle travaille comme l’artiste sur son modèle de glaise, quand, sur l’ébauche brute, il procède inlassablement à des changements, des ajouts et des retranchements, jusqu’à ce qu’il ait atteint un degré satisfaisant pour lui de ressemblance avec l’objet vu ou représenté. Il y a aussi, au moins dans les sciences plus anciennes et plus mûres, dès à présent, un fondement solide qu’on se borne à modifier et à compléter mais qu’on ne démolit plus. Les choses ne vont pas si mal dans l’entreprise scientifique  »15.

Répétons que Freud est un positiviste classique. Visentini est un psychanalyste post-moderne qui privilégie le discours théorique au détriment de l’observation et de l’expérimentation16.

5. La conception lacanienne de la scientificité de la psychanalyse

Visentini a raison d’écrire que Lacan, dans un premier temps, a tenté de donner à la psychanalyse une dimension scientifique, mais qu’ensuite « il s’est détaché de Freud sur ce point et a récusé le lien entre psychanalyse et science, en proposant un statut épistémologique inédit et marginal pour la psychanalyse (cf. le “discours de l’analyste”), avant de verser, ultimement, dans ce que d’aucuns ont nommé une “épistémophobie”  ».

Il poursuit : « Dans L’Insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre (1976-1977), Lacan rappelle à ses auditeurs qu’il a parlé, dans une conférence faite en Belgique, de la ”psychanalyse comme pouvant être une escroquerie”. Dans Le Moment de conclure (1977-1978), il énonce alors sa position ultime sur le sujet : “la psychanalyse [...] n’est [...] pas une science du tout” mais aurait plutôt trait au “bavardage” » (p. 34s).

Visentini a pris soin de donner une version édulcorée de ces célèbres déclarations de Lacan à la fin de sa vie. Le gourou n’a pas dit que la psychanalyse « pouvait » être une escroquerie. Il a dit : « Notre pratique est une escroquerie, bluffer, faire ciller les gens, les éblouir avec des mots qui sont du chiqué, c’est quand même ce qu’on appelle d’habitude du chiqué. […] Du point de vue éthique, c’est intenable, notre profession ; c’est bien d’ailleurs pour ça que j’en suis malade, parce que j’ai un surmoi comme tout le monde. […] Il s’agit de savoir si Freud est oui ou non un événement historique. Je crois qu’il a raté son coup. C’est comme moi. Dans très peu de temps, tout le monde s’en foutra de la psychanalyse  »17.

Lacan n’a pas dit que « la psychanalyse aurait plutôt trait au bavardage ». Il a dit, très exactement : « Comme l’a montré abondamment un nommé Karl Popper, ce n’est pas une science du tout, parce que c’est irréfutable. C’est une pratique, une pratique qui durera ce qu’elle durera. C’est une pratique de bavardage. […] Bavardage met la parole au rang de baver ou de postillonner. Il la réduit à la sorte d’éclaboussement qui en résulte »18. Visentini transforme des « est » en « pouvant être » et « aurait plutôt trait au ». La précision, que loue le préfacier, est à géométrie variable.

6. L’explication des troubles

S’appuyant sur l’article de Freud « Pulsions et destins des pulsions » (1915), Visentini écrit : « La cause principale des troubles psychiques est la stase destinale des pulsions. […] Une cure analytique permet de désinvestir en partie les mécanismes de défense et de rendre les pulsions à la vie psychique, d’être plus à l’aise et fluide avec elles, de les utiliser à des fins inventives, dans la prise en compte de la réalité » (p. 219).

À cette explication, il ajoute celle que Lacan privilégiait, à savoir : le développement des troubles comme leur traitement est affaire de langage et, plus précisément, de jeux de mots. C’est la théorie de la « suprématie du Signifiant ». Visentini écrit : « Pour extraire les vérités historiques, telles qu’une cure analytique permet de les construire, il faut appréhender les mots dans leur matérialité et non pour leurs significations – on dirait depuis Lacan comme “signifiants” investis et non dans leur valeur de signifié. Telle est l’approche matérialiste de la parole par la psychanalyse, qui permet une construction d’objet scientifique de l’“âme”  » (p. 112). Il répète bien du Lacan, mais semble ignorer ce qu’il disait de l’« âme » : « L’âme, telle qu’encore nous la manipulons et telle qu’encore nous en sommes encombrés, l’âme à laquelle nous avons affaire dans la tradition chrétienne, cette âme a comme appareil, comme armature, comme tige métallique dans son intérieur, le sous-produit de ce délire d’immortalité de Socrate »19. Rappelons que, depuis un siècle, l’objet de la psychologie scientifique n’est plus l’âme, mais le « comportement », c’est-à-dire toute activité signifiante, directement ou indirectement observable, présentant une composante cognitive, affective et motrice.

Lacan a fait un gadget herméneutique d’une idée dont Freud a usé mais peu abusé. L’exemple paradigmatique se trouve dans l’histoire de l’Homme aux rats. Ce patient, écrivait Freud, se disait qu’il était trop gros (zu dick) et essayait de maigrir. Freud a interprété les exercices physiques, que réalisait son client pour maigrir, comme une tentative de tuer « inconsciemment » son concurrent, car celui-ci s’appelait Richard et on le surnommait parfois « Dick  »20.

7. La pratique de la cure

L’analyste doit adopter une position de « non-savoir » : « L’analyste, comme l’a posé Freud, n’est pas un sachant. Il doit être au clair avec le fait qu’il n’est que “supposé savoir” (Lacan) par son patient, avant que celui-ci ne se défasse de cette illusion par la liquidation relative du transfert, ce qui est l’un des effets de l’analyse. L’analyste n’a donc pas la position d’un chaman, d’un gourou, ou d’un maître de vérité au sens antique. Il a une position scientifique de “non-savoir”, animée d’un amour – donc d’un manque – de la vérité. Cela fait poser à Lacan comme nécessité, pour l’analyste, “l’ignorance en tant que passion” » (p. 197).

Cette « position » vise la vérité singulière et non la guérison qui, elle, est avant tout l’affaire du patient et est seulement, comme le disait déjà Freud, qu’un « bénéfice annexe »21. Dans les termes de Visentini (p. 209) : « À la différence des prétentions psychothérapeutiques et de la médecine, la psychanalyse annonce ouvertement qu’elle ne vise pas directement la guérison, mais la vérité. Elle est difficile d’accès, demande beaucoup de travail au patient, peut être nocive, coûte cher car elle est souvent longue, et, quoi qu’il en soit, n’offre pas de garanties certaines  ». Notons bien, car cela devrait être clair pour tous : difficulté d’accès, travail considérable, longueur, coût, nocivité possible, absence de garanties.

« L’issue d’une analyse n’est jamais écrite. Poussé à se confronter à ses vérités, le moi du patient peut se mettre au travail ou pas, selon les points psychiques abordés. Et il n’appartient surtout pas à l’analyste de forcer le processus. Celui-ci désire que les processus de perlaboration aient lieu – son éthique scientifique de la vérité se joue là –, mais il ne désire pas le désir de ses patients. Ce ne serait pas une position scientifique » (p. 237).

8. La critique des psychothérapies

À croire notre auteur, la cure freudienne vise la libération du Sujet, tandis que les autres traitements « ont une fonction de rééducation, de pratiques normatives » (p. 193) et « ce qui prime chez eux est l’usage de la suggestion à des fins de réadaptation rapide » (p. 195). Tout cela, c’est de la propagande lacanienne classique, mais ce n’est pas ce qu’enseignait Freud.

1.° Freud reconnaissait recourir à la suggestion. Il écrivait par exemple : « Dans notre technique, nous avons abandonné l’hypnose que pour redécouvrir la suggestion sous les espèces du transfert. […] Nous accordons que notre influence repose pour l’essentiel sur le transfert, donc sur la suggestion »22. Dans son dernier ouvrage – en quelque sorte son testament –, il revenait sur cette question qui l’a obsédé. Il avouait qu’il se demandait si les résultats thérapeutiques survenus grâce au transfert positif n’étaient pas dus à la suggestion. En effet, écrivait-il, « si le transfert négatif prend le dessus, les succès sont balayés comme fétus de paille au vent »23.

2.° Dans le même ouvrage, il écrivait : « L’analyste fonctionne comme un nouveau surmoi, qui a la possibilité de procéder à une “post-éducation” (Nacherziehung) : il rectifie les erreurs dont les parents furent responsables »24. Durant la cure, ajoutait-il, « nous nous mettons au service du patient, en assumant diverses fonctions, en tant qu’autorité et substitut des parents, en tant que maître et éducateur ; nous avons fait ce qu’il y a de mieux pour lui si, en tant qu’analyste, nous élevons à un niveau normal les processus psychiques de son moi »25. Quelques années plus tôt, il expliquait que « le bonheur dépend de la conjonction de nombreux facteurs et peut-être, plus que de tout autre, de la capacité de la constitution psychique à adapter sa fonction au monde environnant (Funktion der Umwelt anzupassen) »26.

François Roustang, qui a fait partie du sérail lacanien, écrivait en 1976 que « nombre de psychanalystes semblent s’être nourris de la psychanalyse dès le biberon, en font l’unique repère, ne savent rien d’autre que Freud ou Lacan »27. Quarante ans plus tard, on trouve encore ce type de psy, surtout en France. Visentini en est un parfait exemple.

Mis à jour le 18-01-2016

1 Psychoanalytic politics. Freud’s French Revolution. The MIT Press, 1978. Trad., La France freudienne. Grasset, 1982, p. 25.

2 Cf. J. Van Rillaer (2014) Le freudisme : un conte scientifique.

3 Éd. Gallimard, 2014. Recension, SPS n° 313

4 Lettres de l’Ecole, n° 25, Bulletin intérieur de l’Ecole freudienne de Paris, volume II, La Transmission, juin 1979.

5 Par exemple dans Selbstdarstellung (1925) : « En extériorisant librement l’affect, le symptôme était balayé et ne reparaissait plus. Grâce à ce procédé, Breuer réussit après un long et pénible travail à libérer sa malade de tous ses symptômes » (G.W., XIV 45).

6 Pourquoi la psychanalyse ? Fayard, p. 30.

7 Voir Ellenberger, H. (1974) A la découverte de l’inconscient. Histoire de la psychiatrie dynamique. Éd. Simep, p. 240 — Marx, O. M. (1965) A Re-evaluation of the Mentalists in Early 19-th Century German Psychiatry. American Journal of Psychiatry, 121 : 752-760.

8 Recension. SPS, 2015, n° 314

9 Le dossier Freud. Enquête sur l’histoire de la psychanalyse. Paris : Les Empêcheurs de penser en rond, 2006, p. 175 à 212.

10 Ibidem, p. 195.

11 Abrégé de psychanalyse (1940) Œuvres complètes, PUF, 2010, XX 229.

12 Borch-Jacobsen, M. & Shamdasani, S., Le dossier Freud. Op. cit., p. 175s.

13 « Die Trieblehre ist sozusagen unsere Mythologie ». In Neue Folge der Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse (1933) G.W., XV 101.

14 Cité par Visentini, p. 176.

15 [Nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse. Œuvres complètes, PUF, XIX 259s.

16 Voir Sokal, A. & Bricmont, J. (1997) Impostures intellectuelles. Odile Jacob, 276 p. Nouvelle éd., revue et corrigée, Le Livre de Poche, n° 4276, 1999, 414 p. — Axelrad, B. & C. (2011) L’esprit postmoderne et le relativisme : la science raconte-t-elle des histoires ?.

17 “Propos sur l’hystérie”. Quarto (Supplément belge à La lettre mensuelle de l’École de la cause freudienne), 1981, n° 2.

18 “Une pratique de bavardage”. Ornicar ? Bulletin périodique du champ freudien, 1979, 19 : 5-9.

19 Le Séminaire. VIII. Le transfert. Seuil, 1991, p. 125.

20 Bemerkungen über einen Fall von Zwangsneurose (1909) G.W., VII 411.

21 Nebengewinn. Cf. ”Psychoanalyse und Libidotheorie” (1923) G.W., XIII 226s.

22 Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse (1917) G.W., XI : 464 ; 466. « Wir geben zu dass unser Einfluss wesentlich auf Uebertragung, d. i. auf Suggestion, beruht ».

23 Abrégé de psychanalyse (1940), op. cit., p. 269.

24 Ibidem, p. 268.

25 Ibidem, p. 274.

26 Das Unbehagen in der Kultur (1930) G.W., XIV 443 ; Œuvres complètes, PUF, XVIII 271).

27 Un destin si funeste. Minuit, p. 45.

Mis en ligne le 24 octobre 2015
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