Psychologie scientifique

Les phobies : genèse, renforcement, traitement

Par Jacques Van Rillaer - Version abrégée dans SPS n°314, octobre 2015

Le premier qui vit un chameau
S’enfuit à cet objet nouveau ;
Le second approcha ; le troisième osa faire
Un licou pour le dromadaire.
L’accoutumance ainsi nous rend tout familier :
Ce qui nous paraissait terrible et singulier
S’apprivoise avec notre vue
Quand ce vient à la continue. […]
J’en sais beaucoup de par le monde
qui ceci conviendrait bien :
De loin, c’est quelque chose ;
et de près, ce n’est rien.

Jean de La Fontaine
Le chameau et les bâtons flottants
Fables, Livre IV, fable VIII

Une phobie est une peur excessive de certaines situations, accompagnée de leur évitement systématique ou d’une intense détresse en cas de confrontation inévitable. La détresse peut aller jusqu’à l’attaque de panique. Les phobies les plus fréquentes sont, par ordre décroissant, le vide perçu d’une hauteur (acrophobie), les serpents, les espaces clos (claustrophobie), les araignées, les blessures et le sang, les avions, les dentistes. Environ la moitié de la population éprouve de fortes peurs de situations non réellement dangereuses et plus de 10 % des gens souffrent de phobies handicapantes. La plus invalidante est l’agoraphobie intense : la personne n’ose plus ou quasi plus sortir de chez elle, ce qui la mène souvent à déprimer et à abuser de psychotropes.

Genèse de phobies

La phobie est la dérégulation d’une réaction vitale pour la survie de l’espèce : la peur. La peur se déclenche trop facilement, est trop intense et se dissipe trop lentement. Les animaux et les humains ont tout intérêt à disposer d’un système d’alarme très sensible, qui mobilise des ressources psychologiques et physiques permettant de se protéger et de se sauver. En cas de danger, réel ou imaginaire, la peur provoque, de façon extrêmement rapide, la focalisation de l’attention sur la menace et la mobilisation des systèmes physiologiques (tonus musculaire, circulation sanguine, respiration) permettant une action rapide et vigoureuse, la fuite ou le combat. Parfois le figement postural est la réaction qui permet la survie. On l’observe chez nombre d’animaux face à un prédateur, par exemple chez les oies ayant aperçu un rapace.

Une question encore débattue par les spécialistes est celle de la « préparation » génétique de phobies qui se développent facilement. L’enfant, qui a aperçu un serpent et s’est blessé en fermant la porte de la voiture dans laquelle il s’est réfugié, va sans doute développer ou renforcer une phobie des serpents, mais non des portières de voiture. Se basant sur ce type d’observations, des chercheurs défendent l’hypothèse d’une « préparation biologique » d’apprentissages favorisant la survie depuis les temps les plus reculés. Cela expliquerait que la phobie des précipices et des serpents se développent plus facilement que celle des voitures, lesquelles sont plus souvent associées à des accidents, mais sont des inventions récentes1.

De nombreuses phobies font suite à une situation traumatisante2. Une étude portant sur 176 Américains souffrant d’attaques de panique fréquentes a montré que 20 % d’entre eux avaient vécu une expérience de suffocation : début de noyade, étouffement par un sac en plastique dans l’enfance, etc.3

Les états de stress post-traumatique et les phobies qui en résultent sont d’autant plus graves que la personne s’est sentie davantage impuissante face aux événements traumatisants. L’intensité des phobies augmente ou diminue selon que la victime s’estime démunie ou compétente pour exercer un contrôle sur les situations angoissantes et sur elle-même.

Des phobies peuvent s’étendre. La personne qui a été fait agressée dans le garage de son immeuble peut ensuite ressentir de l’anxiété chaque fois qu’elle retourne dans ce garage (les psychologues parlent alors de « conditionnement pavlovien »), mais également dès qu’elle entre dans un parking public. C’est ce que l’on appelle la « généralisation du stimulus », c’est-à-dire la diffusion de la signification d’un stimulus à des stimuli plus ou moins semblables auxquels il n’a pas été directement associé. La réaction survient d’autant plus facilement que le degré d’analogie entre la situation initiale et une autre situation est fort.

Il n’est pas nécessaire qu’un traumatisme soit intense pour générer une forte phobie. Une accumulation de petites expériences pénibles ou angoissantes peut finir par produire le même impact qu’un événement manifestement traumatique. On parle alors d’un « effet de sommation ».

La genèse d’une phobie des autoroutes

En conduisant sur l’autoroute pour se rendre au travail, Jean a vu se produire un grave accident et a ressenti un état de malaise proche de la panique. En repassant le lendemain au même endroit, il a éprouvé une forte angoisse (« réaction conditionnée ») et a quitté l’autoroute dès la sortie suivante. Il a ainsi adopté un comportement d’échappement qui lui a permis de réduire rapidement l’angoisse. Les jours suivants, redoutant de faire une crise de panique, Jean a pris le train. Il a adopté un comportement d’évitement. Ce comportement est devenu une habitude. Il l’a justifié rationnellement (« les voitures sont anti-écologiques ») et ne l’a plus considéré comme un problème. Lorsque les cheminots ont décidé un jour de grève, il a pris un jour de congé. Puis, l’annonce de la suppression de la ligne de chemin de fer passant près de chez lui l’a brutalement remis en présence du stimulus évité et a provoqué une forte angoisse. Sa phobie lui est apparue alors comme un problème aigu.

Le traumatisme au départ d’une phobie ne résulte pas toujours d’un danger externe. La personne qui interprète des réactions physiologiques anodines comme étant les symptômes d’un trouble grave, d’un danger immédiat ou d’une perte de contrôle de soi peut redouter de se retrouver dans la situation associée à ces réactions. Ces sensations sont souvent celles d’une activation du système nerveux orthosympathique provoquée par une réaction d’alerte, d’anxiété, d’irritation, de colère ou d’excitation sexuelle. Elles ne sont pas nécessairement provoquées par une situation vécue comme stressante. Il peut s’agir d’effets d’une respiration trop rapide et/ou trop profonde par rapport aux dépenses énergétiques (hyperventilation), de palpitations cardiaques dues à de la caféine ou à un effort physique, d’une brusque modification de la tension artérielle, de sensations d’étrangeté générées par une insuffisance de sommeil.

L’anticipation du retour de ces réactions corporelles et affectives, une vigilance accrue à leur égard et leur étiquetage en termes de pathologie (« maladie cardiaque », « névrose », « dépersonnalisation ») peuvent alors engendrer des réactions de panique et une phobie durable, le plus souvent de l’agoraphobie ou de la claustrophobie4.

La peur d’idées intrusives et d’impulsions choquantes ou angoissantes est au départ d’obsessions et de phobies. De telles idées — donner un coup de couteau, laisser tomber l’enfant qu’on porte, insulter un interlocuteur, etc. — apparaissent chez tout le monde, mais certaines personnes s’en effraient, tentent de les contrôler et de les réprimer, les transformant dès lors en obsessions5. Ces personnes développent alors des rituels compulsifs (vérifications, lavages, prières, etc.) destinés à éviter leurs obsessions ou les catastrophes qu’elles redoutent. Elles évitent systématiquement les situations (par exemple la présence d’un couteau, porter un enfant, etc.) qui déclenchent de façon automatique et intense leurs obsessions.

Des informations visuelles ou verbales peuvent suffire à générer des phobies. Le film Les dents de la mer a provoqué maintes peurs de nager en eau profonde, Les oiseaux d’Hitchcock a généré des phobies de pigeons. Une source importante de peurs est l’observation directe de réactions d’autres personnes. Il y a une corrélation significative entre les peurs manifestées par un enfant et ses parents, en particulier sa mère6. Ce processus s’observe chez des singes : un jeune macaque qui voit un adulte s’effrayer à la vue d’un serpent développe rapidement une peur intense et durable des reptiles7.

Dans un premier temps, une information peut simplement rendre plus attentif à des risques potentiels. Ensuite, l’accroissement de la vigilance fait percevoir des détails qui, autrement, resteraient inaperçus. L’observation et le traitement des informations ultérieures se trouvent alors biaisés et conduisent à une amplification de la perception du danger. La peur a de grands yeux, dit un proverbe russe.

Soulignons que les troubles psychologiques résultent généralement d’un ensemble de variables et qu’une explication n’est pas prouvée par le fait qu’elle paraît cohérente. Une bonne analyse repose toujours sur des observations concrètes, de préférence nombreuses. Mieux vaut la considérer comme une hypothèse de travail que comme la mise au jour de la vérité cachée.

L’importance d’identifier les déterminants particuliers d’une phobie

Des informations ne suffisent pas à dissiper des troubles anxieux sérieux. Il faut observer des comportements précis, les stimuli et les cognitions qui les induisent, des réactions corporelles (effets de psychostimulants, du tonus musculaire, de la respiration), les effets anticipés d’actions.

Avant le traitement, il est hautement souhaitable de découvrir les stimuli « essentiels » des situations anxiogènes et les processus cognitifs par lesquels ces stimuli reçoivent des significations problématiques. Par exemple dans le cas d’une phobie de voyager en avion, il faut préciser s’il s’agit d’une peur du « vide », d’une phobie sociale (peur de la proximité de personnes inconnues), de la peur de faire une attaque de panique, de la peur d’un accident mortel, etc. Le choix des stratégies découle évidemment des résultats de l’analyse. La réduction de la peur de la proximité d’autrui requiert une vigoureuse remise en question de « musts  » (tels que « je dois toujours me contrôler parfaitement », « je dois toujours être apprécié », etc.) et le développement de compétences sociales (par exemple savoir entretenir une conversation ou y mettre fin poliment). La diminution de la peur de l’accident mortel implique une réflexion sur les raisons d’accepter la mort (pour vivre heureux, il faut accepter qu’un jour nous ne serons plus ; la mort est absence de toute sensation et donc nous ne l’éprouvons pas ; la mort provoquée par la chute d’un avion est infiniment préférable à une lente et dégradante agonie).

Maintien et renforcement de phobies

Beaucoup de peurs se développent facilement et rapidement. Elles peuvent ensuite disparaître ou se renforcer, selon les circonstances et l’âge. (Les phobies, par exemple d’animaux, apparaissent facilement chez les enfants et la plupart disparaissent spontanément au-delà de 10 ans8). Le processus d’« extinction » est généralement lent. La « résistance » des peurs est un avantage pour la survie de l’espèce, mais c’est parfois inutile et fort pénible pour l’individu. Il n’y a que dans les films et les romans « psys » que le rappel d’un souvenir ou une interprétation « profonde » font disparaître comme par miracle une phobie bien ancrée.

Le renforcement des phobies résulte d’effets « positifs ». Dans l’histoire de la psychopathologie, on a souvent parlé de « bénéfices secondaires » : la phobie permet d’attirer l’attention, de contrôler le conjoint, d’échapper au travail et autres obligations9. Des centaines de traitements de phobies m’ont convaincu que ces bénéfices existent, mais qu’ils sont loin d’être la règle du moins chez les personnes qui cherchent à se faire traiter. Le principal « bénéfice » qui entretient une phobie est une satisfaction à court terme : la réduction rapide de la peur grâce à la fuite. Malheureusement, les réactions d’échappement ou d’évitement des situations angoissantes se paient cher : la peur va se maintenir ou même s’intensifier. Le « fuyard » entretient le sentiment d’être incapable d’affronter la situation, il ne vérifie guère la réalité du danger, il adopte des idées fausses qui justifient sa réaction, il laisse vagabonder l’imagination, il évite systématiquement au moindre signal... À vrai dire, la fuite est cependant la moins mauvaise solution si l’on ne dispose pas d’une stratégie efficace de régulation de l’activation émotionnelle et que la peur conduit à une attaque de panique.

Traitement de phobies

Jusque dans les années 1960, la majorité des psychothérapeutes ont cru que les troubles mentaux résultent de l’ignorance de leur cause « profonde » et que la mise au jour de leur signification est la condition nécessaire et suffisante pour les faire disparaître. Freud est le champion de cette conception intellectualiste. Il écrivait : « J’entends affirmer avec Breuer ce qui suit : chaque fois que nous sommes en présence d’un symptôme, nous pouvons en conclure qu’il existe chez le malade des processus inconscients déterminés qui justement contiennent le sens du symptôme. Mais il est nécessaire aussi que ce sens soit inconscient afin que le symptôme se produise. À partir de processus conscients il ne se forme pas de symptômes ; dès que les processus inconscients en question sont devenus conscients, le symptôme doit disparaître. Vous reconnaissez ici, d’un seul coup, un accès à la thérapie, une voie pour faire disparaître des symptômes. C’est par cette voie que Breuer a de fait rétabli sa patiente hystérique, c’est-à-dire l’a libérée de ses symptômes »10. Pour lui, on ne peut espérer guérir une phobie qu’en mettant au jour des souvenirs refoulés, des jeux de langage inconscients et des significations symboliques méconnues. « Le serpent, affirme Freud, est le symbole du membre masculin le plus significatif »11. La phobie du serpent « a toujours un sens sexuel »12. La mise au jour de cette signification « refoulée » devrait faire disparaître le symptôme… ce qui est bien loin d’être observé dans les faits. Lacan a accentué cette conception intellectualiste. Lui et ses disciples n’ont cessé de répéter : « Le symptôme se résout tout entier dans une analyse de langage, parce qu’il est lui-même structuré comme un langage, qu’il est langage dont la parole doit être délivrée »13. On peut noter qu’une fois, en 1919, Freud a reconnu l’importance de l’action pour lutter contre des phobies (par exemple amener des agoraphobes à sortir), mais c’était « dans le but de découvrir les idées et les souvenirs qui rendent possible la résolution de la phobie »14.

La conception freudienne est remise en question par la psychologie scientifique : des troubles ont leur origine dans des événements parfaitement conscients, par exemple une agression ; il ne suffit pas d’une opération intellectuelle pour faire disparaître tout trouble psychologique. Certes, parfois il suffit de parler, analyser et interpréter pour aller mieux, mais dans beaucoup d’autres cas il faut opérer activement des restructurations cognitives qui passent par l’action.

L’histoire réelle de l’exemple paradigmatique cité par Freud est précisément une illustration de l’échec de ce type de traitement. En 1971, Henri Ellenberger a découvert, dans les archives du sanatorium Bellevue (en Suisse), des documents montrant que Breuer, voyant sa patiente — la célèbre Anna O. — aller de plus en plus mal, s’était résolu à la faire admettre dans cet établissement15.

La phobie n’est pas une bonne indication pour la psychanalyse

La psychanalyste Annie Birraux, enseignante à l’Université Paris-Diderot, conclut le « Que sais-je ? »16, qu’elle a écrit sur les phobies, par cet aveu :

« La prise en charge des phobies n’est pas chose facile, car ce n’est pas le conflit interne qui s’exprime dans la phobie, mais l’effondrement des bases narcissiques de l’organisation de soi qui contraignent le sujet à réinvestir un fonctionnement primitif au cours duquel il a pu se délester de sa mauvaiseté pulsionnelle et construire un sentiment de cohésion et d’unité qui par l’histoire a été mis à mal.

Tous les analystes diront la difficulté pour un patient de se dégager d’une phobie invalidante. Serge Lebovici, dans l’article que nous avons cité, évoque le cas d’une phobie scolaire qui durait depuis quinze ans en dépit d’une psychothérapie très longtemps poursuivie dans d’assez bonnes conditions. La phobie grave n’est peut-être pas une bonne indication de prise en charge psychanalytique classique car les échecs sont nombreux » (p. 124).

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Jérôme Bosch (1450-1516)
Extraction de la pierre de folie (détail)

La façon la plus efficace de changer des significations bien ancrées est de réaliser des actions concrètes qui font « expérimenter » autrement des réalités. Pour celui qui se sent contraint de faire des vérifications pendant plus d’une heure avant chaque sortie, la meilleure manière de modifier ses croyances pathogènes et de se libérer de sa compulsion, c’est de s’astreindre à réduire méthodiquement le nombre et la durée des vérifications, jusqu’à arriver une durée raisonnable. Dans ces conditions, il constate « avec ses tripes » que l’absence de certaines vérifications n’est pas suivie par les catastrophes imaginées. Celui qui souffre d’une phobie d’araignées et qui s’oblige à regarder de près quelques exemplaires à plusieurs reprises pendant une demi-heure, en essayant de se calmer progressivement, constate que rien de dommageable ne s’est produit. De nombreuses recherches méthodiques sur le traitement des phobies ont démontré que la meilleure façon de dissiper les croyances imaginées est d’affronter activement les situations redoutées, mais de façon progressive et méthodique. Les situations doivent être bien choisies. Si elles sont trop faciles, la personne n’apprend pas à gérer les brusques intensifications de l’activation émotionnelle. Si elles sont d’emblée très éprouvantes, la personne risque de fuir et donc de renforcer sa croyance en son incapacité à réguler sa peur et à faire face à ce type de situation. La phobie peut même s’intensifier (processus de sensibilisation). Pour cette raison et d’autres, il est conseillé d’opérer avec un thérapeute comportementaliste expérimenté17.

Les séances dites d’« exposition » ou de « désensibilisation » doivent être précédées d’une analyse soigneuse des circonstances qui déclenchent la peur et des croyances qui l’alimentent. Par exemple, dans le cas des phobies sociales, il est essentiel d’apprendre à remplacer des croyances du type « Je dois toujours paraître intelligent. Il faut que je sois estimé par toutes les personnes de mon entourage » par « Je suis limité et j’ai droit à l’erreur. Il est inévitable que certaines personnes me critiquent ou me rejettent ».

Il faut également acquérir des informations sur le danger réel des situations redoutées et sur le fonctionnement du comportement18.

Pour les phobies du sang et des blessures (environ 3 % de la population), il importe d’augmenter le tonus musculaire. La personne qui se sent défaillir peut prévenir la chute de la tension artérielle et la syncope en contractant les muscles (surtout ceux de la partie supérieure du corps) dès les premiers signes de malaise ou de vertige19.

Pour quasi toutes les autres phobies et pour les crises de panique, il importe de diminuer l’activation émotionnelle. À cet effet, on peut user de médicaments. Les bêtabloquants peuvent constituer le traitement de choix en cas de prestations stressantes exceptionnelles. Les benzodiazépines posent le problème du développement d’une assuétude. Les comportementalistes proposent trois moyens pour diminuer l’activation physiologique : le contrôle de la respiration, l’acquisition d’un réflexe de détente musculaire et, si c’est opportun, la réduction de la consommation de psychostimulants (caféine, nicotine, etc.).

Certaines difficultés psychologiques proviennent d’une insuffisance respiratoire, mais le problème réside bien plus souvent dans une respiration excessive par rapport aux dépenses énergétiques. Réduire la respiration dès que l’on sent « monter » l’angoisse est généralement une stratégie cruciale pour traiter le trouble panique, l’agoraphobie et la claustrophobie.

Dans un premier temps, il importe de faire l’expérience d’une hyperventilation volontaire (respirer rapidement et profondément, sans autre activité physique, si possible pendant 3 minutes) afin de bien comprendre les effets psychophysiologiques d’une respiration excessive. On fait suivre immédiatement cette hyperventilation par une respiration lente et superficielle pour se rendre compte que l’on peut ainsi faire disparaître facilement des sensations désagréables ou angoissantes.

La capacité de diminuer en quelques secondes le tonus musculaire facilite considérablement la gestion des émotions. Cette habileté requiert un apprentissage méthodique. La première phase consiste à se relaxer au cours de séances quotidiennes d’environ 20 minutes. Ensuite on s’exerce, par étapes, à se détendre de plus en plus rapidement. Enfin, on essaie de diminuer en quelques secondes son degré de tension, d’abord dans des situations neutres, puis dans des situations de plus en plus stressantes20.

Le traitement est sensiblement facilité par l’usage d’auto-instructions destinées à gérer l’activation émotionnelle21 et d’un « tensiomètre imaginaire » permettant de situer une tension (ou une angoisse) entre 0 (totalement « relax ») et 10 (« panique »). En effet, la modification de réactions émotionnelles pénibles, comme l’angoisse ou la colère, commence en général par une diminution de l’intensité des réactions (on ne fait plus de crises de panique, mais on éprouve encore de fortes anxiétés). C’est seulement ensuite qu’on parvient, progressivement, à réduire la durée et enfin la fréquence des réactions. Rester dans la dichotomie « j’ai peur — je n’ai pas peur » empêche de progresser.

La question de l’efficacité

Dans l’état actuel des recherches sur le traitement des troubles anxieux, les thérapies cognitivo-comportementales sont plus efficaces que toute forme de thérapie verbale22. On peut d’ailleurs avancer que ce sont les troubles qu’elles traitent le plus facilement. Le taux de réussite est élevé tandis que la durée des traitements est relativement brève. On peut souvent faire disparaître en quelques séances la phobie d’animaux non dangereux et, en une quinzaine de séances, une phobie du métro, des ascenseurs ou des supermarchés. Il faut davantage de temps pour les phobies sociales importantes. On dépasse rarement 50 séances, sauf pour des troubles résultant de graves traumatismes.

Quand une thérapie comportementale est menée dans les règles de l’art, on n’observe pas de « substitution de symptômes », mais plutôt un « effet boule-de-neige positif »23. La plupart des personnes qui se sont exercées à développer des stratégies efficaces, en éliminant une ou plusieurs phobies avec un thérapeute, continuent ensuite seules à se libérer d’autres. Des rechutes sont évidemment à prévoir si l’analyse comportementale a été mal faite, si les apprentissages ont été superficiels ou si une situation réellement traumatisante se produit.

Notons enfin que des associations de patients (pour la France, voir http://mediagora.free.fr) présentent une réelle utilité. Les patients s’informent réciproquement et peuvent collaborer pour pratiquer des « expositions ».

1 L’hypothèse de la préparation génétique a été développée par Martin Seligman (Phobias and preparedness. Behavior Therapy, 1971, 2 : 307-320). Elle a été longuement discutée par G. Davey et d’autres auteurs dans : Preparedness and phobias : Specific evolved associations or generalized expectancy bias ? Behavioral and Brain Sciences, 1995, 18 : 289-325.

2 Sur les effets des traumatismes, voir : L’impact psychologique des traumatismes et son traitement. Science et pseudo-sciences, 2011, 294 : 6-17.

3 Bouwer C. et al. (1997) Association of panic disorder with a history of traumatic suffocation. American Journal of Psychiatry, 154 : 1566-1570.

4 Pour des détails : Hyperventilation, attaques de panique et autres maux. SPS, 2013, 306 : 68-75.

5 Cf. Le trouble obsessionnel-compulsif. Science et pseudo-sciences, 2010, 292 : 7-14.

6 Agras, S., Sylvester, D. & Oliveau, D. (1969) The epidemiology of common feras and phobia. Comprehensive Psychiatry, 10 : 151-156.

7 Cook, M. & Mineka, S. (1989) Observational conditioning of fear to fear-relevant versus fear-irrelevant stimuli in rhesus monkeys. Journal of Abnormal Psychology, 98 : 448-459.

8 Agras, S., Sylvester, D. & Oliveau, D. (1972) The natural history of phobias : Course and prognosis. Achives of General Psychiatry, 26 : 315-317.

9 Il semble que Freud soit le premier à avoir utilisé cette expression. Pour Adler, son célèbre rival, le principal bénéfice de troubles névrotiques est d’échapper à des obligations de la vie sociale. Freud estime que ce facteur peut parfois jouer, mais que le « bénéfice primaire » est toujours un « bénéfice interne » : le refoulement de souvenirs, de fantasmes ou de désirs sexuels (Cf. Fragments d’une analyse d’hystérique (1905) Œuvres complètes, PUF, 2006, VI, p. 223).

10 Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse (1917), Gesammelte Werke. Fischer, XI, p. 288s. Trad. Leçons d’introduction à la psychanalyse. Œuvres complètes, PUF, XIV, p. 289.

11 Die Traumdeutung (1900) Gesammelte Werke, II p. 362 ; trad., p. 403. Trad., L’interprétation du rêve. Œuvres complètes, PUF, IV, p. 403.

12 Ibidem, G.W., p. 352. Trad., p. 392.

13 Ecrits. Paris : Seuil, 1966, p. 269.

14 Wege der psychoanalytischen Therapie (1919), Gesammelte Werke, Fischer, XII, p 191s. Trad., Les voies de la thérapie psychanalytique, Œuvres complètes, PUF, XV, p. 106.

15 Borch-Jacobsen, M. (1995) Souvenirs d’Anna O. Une mystification centenaire. Paris : Aubier, 120 p. — La vérité sur le cas de Mlle Anna O. In C. Meyer et al., Le livre noir de la psychanalyse. Paris : Les Arènes, p. 25-30.

16 Les phobies. PUF, Que sais-je ? N° 2946, 128 p.

17 Pour des détails, voir p. ex. Chr. André (2004) Psychologie de la peur. Odile Jacob, 366 p. Rééd., Poches Odile Jacob, 384 p. — Chr. Mirabel-Sarron & L. Vera (2012) Comprendre et traiter les phobies. Dunod, 246 p.

18 Pour un exposé détaillé du fonctionnement des comportements, voir p. ex. J. Van Rillaer (2012) La nouvelle gestion de soi. Éd. Mardaga, 332 p.

19 Öst, L.-G., Sterner, U. & Fellenius, J. (1989) Applied tension, applied relaxation and the combination in the treatment of blood phobia. Behaviour Research and Therapy, 27 : 109-121.

20 Cf. supra  : « Hyperventilation, attaques de panique et autres maux ».

21 Cf. Le dialogue intérieur : principal outil de gestion de soi. Science et pseudo-sciences, 2013, 307 : 38-43.

22 Cf. par exemple D. Barlow (2002) Anxiety and its disorders, Guilford, 2e éd., 704 p. — INSERM (2004) Psychothérapie. Trois approches évaluées. Paris : Éd. de l’Inserm, 568 p.

23 Van Rillaer J. (2004) Une légende moderne : « Les comportementalistes ne traitent que des symptômes » Journal de Thérapie Comportementale et Cognitive, 14 : 3-7.

Mis en ligne le 30 septembre 2015
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